Créateur d’un nouveau langage visuel, Robert Rauschenberg (1925–2008) joue avec les limites entre l’art et la vie. Rompant avec l’expressionnisme abstrait qui domine à New York dans les années 1950, il mêle des objets de récupération, empruntés au monde réel, à des expressions abstraites. Cet art du collage et de l’assemblage prend le nom de « Combine painting », la série la plus importante et révolutionnaire de l’artiste. À la fois peintre et sculpteur, Rauschenberg est présenté comme un néo-dada et l’un des précurseurs du pop art.
Robert Rauschenberg devant son œuvre « Stripper » (1962) dans son studio de Broadway, vers 1962
© Robert Rauschenberg Foundation
« Je pense qu’une image ressemble davantage au monde réel lorsqu’elle est faite à partir du monde réel. »
Une jeunesse loin de l’art
Robert Milton Rauschenberg naît le 22 octobre 1925 au Texas. Sa famille est modeste, son père étant employé d’une compagnie d’électricité. Le jeune garçon entreprend des études de pharmacie puis y renonce en raison de son dégoût pour la dissection d’animaux. Incorporé dans la marine américaine en 1944, il sert dans une unité de soins psychiatriques, expérience qui va le marquer durablement. En 1946, Rauschenberg trouve une place de vendeur dans un magasin. Une jeune femme détecte en lui un talent pour le dessin. Bien que n’ayant jamais songé à devenir artiste, il s’inscrit dans des cours du soir à Kansas City puis découvre l’art moderne lors d’un séjour à Paris en 1948. Il rencontre Susan Weil qu’il épouse en 1950. Le couple a un fils mais se sépare rapidement.
Entrée dans le monde artistique
Rauschenberg entre au Black Mountain College (Caroline du Nord) où il suit les cours d’un ancien professeur du Bauhaus, Josef Albers, mais aussi de John Cage et de Merce Cunningham, dont il devient l’ami. Il s’inscrit ensuite à l’Art Students League à New York. Le jeune homme hésite entre la peinture et la photographie. À cette époque, il réalise des monochromes noirs, travaille des volumes en fil de fer. L’abstraction qui domine alors lui semble insuffisante. Lié à Cy Twombly et à Jasper Johns (qui devient son amant), prenant part à des performances qui font souffler un vent d’avant-gardisme sur la scène new-yorkaise, Rauschenberg rejette la peinture pure incarnée alors par Jackson Pollock et Mark Rothko. L’art, selon lui, n’a pas vocation à être héroïsé, isolé de la société.
« Combine paintings »
Rauschenberg cultive une posture de provocateur. En 1953, il demande à Willem de Kooning, l’un des rois de l’expressionnisme abstrait, de lui offrir l’un de ses dessins. Loin de l’encadrer, il l’efface et crée une œuvre manifeste, conceptuelle et néo-dada : Erased De Kooning Drawing. Rauschenberg, en effet, est sensible à l’esprit dadaïste. En 1954, il met au point le principe des « Combine paintings » : des collages et assemblages d’objets récupérés sur des toiles ou des supports peints, le tout formant une sorte de puzzle, de curieux rébus. Ces œuvres hybrides, tenant à la fois de la sculpture et de la peinture, du ready-made et de la performance le rendent célèbre.
Succès et Grand Prix de la Biennale de Venise
À la fin des années 1950, Rauschenberg travaille la gravure et la photographie. Usant toujours de techniques originales, il transfère des photographies de magazines sur des tissus, du papier à dessin ou du métal. Rauschenberg est toujours très attaché à l’univers de la danse contemporaine et crée des décors pour la Merce Cunningham Company. En 1963, l’artiste américain bénéficie de sa première rétrospective au Jewish Museum. L’année suivante, il est sélectionné pour représenter les États-Unis à la Biennale de Venise et remporte le Grand Prix. Rauschenberg voyage beaucoup et les rétrospectives s’enchaînent : au Centre Pompidou en 1981, au Guggenheim de New York en 1997, au Metropolitan Museum en 2005. Trois ans plus tard, l’artiste décède, à l’âge de 82 ans.
Robert Rauschenberg, Bed, 1955
Huile et graphite sur oreiller, couette et drap, montés sur support en bois • 191,1 × 80 × 20,3 cm • Coll. MoMA, New York • © Scala / © Robert Rauschenberg Foundation / Adagp, Paris, 2024
Bed, 1955
Parmi les premières « Combine paintings », Bed se compose d’une planche murale recouverte d’un coussin et d’une courtepointe en patchwork. L’ensemble est maculé de larges coups de peinture, des citations ironiques à la gestuelle des expressionnistes abstraits. Les draps employés ici seraient ceux de l’artiste, donnant une dimension personnelle et autobiographique à cette œuvre. À mi-chemin entre sculpture et tableau, cette création est au croisement de l’art et de la vie.
Robert Rauschenberg, Canyon, 1959
Technique mixte • 207,6 × 177,8 × 61 cm • Coll. MoMA, New York • © Scala / © Robert Rauschenberg Foundation / Adagp, Paris, 2024
Canyon, 1959
L’aigle empaillé qui apparaît dans cette « Combine painting » est un objet trouvé et offert par une amie de l’artiste qui l’intègre dans une toile. Elle compte également un oreiller, des fragments de photographies, de vêtements, de coupures de presse. Jouant sur les frontières entre création et bricolage, cette pièce est l’une des préférées de Rauschenberg. Faut-il y voir, en filigrane, une citation à la mythologie grecque (le mythe de Ganymède) ? Rauschenberg est un homme cultivé, mais il brouille souvent les cartes et n’aide aucunement le spectateur à comprendre son œuvre. Leur réception demeure toujours subjective.
Robert Rauschenberg, Monogram, 1955
Technique mixte • 106,7 × 160,7 × 163,8 cm • Coll. Moderna Museet, Stockholm • © Bridgeman Images / Photo Superstock /© Robert Rauschenberg Foundation / Adagp, Paris, 2024
Monogram, 1954–1959
Dans ses « Combine paintings », Rauschenberg fait intervenir des objets ordinaires ou extraordinaires. Cette chèvre angora empaillée est acquise par l’artiste pour quinze dollars. Sa tête, tel un trophée, passe à travers un pneu, un élément emprunté à l’Amérique contemporaine et qui s’apparente ici à un ready-made. Cet assemblage est fixé sur un panneau à roulettes horizontal, à même le sol. L’artiste ne commente pas son œuvre, seuls les critiques tentent de la décrypter. Certains y voient la relecture d’un thème ancien tel que le bouc émissaire, une référence au sacrifice, d’autres un symbole de la luxure ou des objets fétiches, voire une parabole de l’homoérotisme.
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