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PARIS

L’homme derrière l’affaire : Alfred Dreyfus à l’honneur de deux expositions, au mahJ et à Orsay

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Publié le , mis à jour le
À l’honneur du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, Alfred Dreyfus se raconte à travers 250 documents d’archives, objets et œuvres d’art, pour replacer l’homme au cœur de sa propre histoire. En écho, le musée d’Orsay explore le rôle des artistes dans cette affaire qui bouleversa la Troisième République. Une plongée fascinante dans un combat pour la vérité plus que jamais d’actualité.
Félix Vallotton, L’âge du papier. Dessin pour Le Cri de Paris [détail]
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Félix Vallotton, L’âge du papier. Dessin pour Le Cri de Paris [détail], 1898

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Lithographie • 28,5 x 19 cm • Coll. BnF, département des Estampes et de la Photographie • © Bibliothèque nationale de France, Paris

« Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura pas un Français qui m’impute le crime abominable qu’un autre a commis. » Au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (mahJ), Alfred Dreyfus (1859–1935) nous parle. Placardés sur les cimaises, ses mots nous accompagnent tout au long de l’accrochage qui lui est consacré jusqu’au 31 août. 20 ans après la toute première exposition du mahJ sur le sujet, l’institution raconte une nouvelle fois l’affaire avec cette fois-ci l’ambition de « remettre Alfred Dreyfus au centre de sa propre histoire », nous explique la co-commissaire Isabelle Cahn.

En duo avec l’historien Philippe Oriol, celle-ci a conçu un parcours riche de 250 documents d’archives, photographies, films… Dont une soixantaine d’œuvres d’art qui rendent compte d’une époque, tout en dévoilant l’engagement des artistes en faveur du capitaine injustement condamné, tels que Félix Vallotton ou Camille Pissarro. En écho à cette exposition, le musée d’Orsay a élaboré de son côté une programmation dédiée au positionnement des artistes durant l’affaire, en particulier celui du dessinateur Hermann-Paul.

130 ans après l’affaire qui fit trembler la Troisième République, que peut-on apprendre de la quête de vérité et de justice d’Alfred Dreyfus ? Qu’est-ce que cette histoire nous révèle de notre époque, frappée par le retour d’un antisémitisme violent ?

Un portrait de Dreyfus

De ses yeux bleus qui transpercent, Alfred Dreyfus nous fixe et nous frappe par sa droiture. Choisie pour l’affiche de l’exposition du mahJ, cette photographie a été prise par le fameux anthropologue et criminologue antidreyfusard Alphonse Bertillon, inventeur de l’anthropométrie judiciaire, juste après la destitution publique de son grade de capitaine, le 5 janvier 1895 – moins d’un mois après sa condamnation pour haute trahison.

Alphonse Bertillon, Portait d’Alfred Dreyfus pris après sa dégradation (photo colorisée)
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Alphonse Bertillon, Portait d’Alfred Dreyfus pris après sa dégradation (photo colorisée), 5 janvier 1895

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Photographie • 14,4 × 14,1 cm • Coll. Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence

Présentés ici derrière une vitrine, les morceaux des galons de son uniforme, arrachés lors de cette cérémonie qui met en scène son déshonneur, témoignent du sort infligé à ce brillant polytechnicien qui voulait servir la France. Et que l’on a accusé à tort d’espionnage pour le compte de l’Empire allemand.

Au début du parcours, le bronze de Paul Dubois intitulé Souvenir, Alsace-Lorraine (1905) nous rappelle les origines alsaciennes de Dreyfus, qui grandit dans une famille juive profondément attachée aux valeurs de la France. L’annexion de l’Alsace-Moselle en 1870 va être, de fait, déterminante dans sa carrière militaire. Mais c’est surtout grâce à une série d’objets et de photographies que l’on fait connaissance petit à petit avec cet homme, trop souvent effacé derrière son « affaire ». Sa correspondance avec son frère Mathieu, ses journaux sur l’île du Diable où il sera envoyé au bagne, ou encore ses paires de lunettes ou lorgnons : Alfred Dreyfus renaît.

Les dessous d’une (belle) époque

Ernest Pignon-Ernest, Portrait d’Émile Zola sur le texte de son article « J’accuse » à la une de L’Aurore du 13 janvier 1898
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Ernest Pignon-Ernest, Portrait d’Émile Zola sur le texte de son article « J’accuse » à la une de L’Aurore du 13 janvier 1898, 1995

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Pastel gras et gouache sur impression photomécanique contrecollée sur carton • 66,5 × 50,5 cm • © mahJ / Christophe Fouin / © Adagp, Paris, 2025

Avec brio, l’accrochage tisse ainsi le fil de sa vie tout en resituant la chronologie de l’affaire dans le contexte de la Belle Époque. Quand Evening (1878) de James Tissot dit la frivolité des classes bourgeoises, La Grève au Creusot (1899) de Jules Adler raconte les inégalités sociales qui se creusent durant cette période de prospérité, tandis que progressent les idées nauséabondes de l’antisémite Édouard Drumont, auteur de La France juive, en 1886. D’une affiche de Loïe Fuller dansant par Jules Chéret aux splendides xylographies du nabi anarchiste Félix Vallotton, c’est tout le climat culturel et sociale de la France au tournant du XXe siècle, entre tensions latentes et effervescence, qui transparaît – terreau fertile à la machination dont sera victime Alfred Dreyfus…

Car, bien plus qu’une « erreur judiciaire », c’est d’un complot fomenté par l’état-major dont est victime le capitaine d’artillerie. C’est bien ce qui révolte ceux qui vont se rallier à sa cause. Avec son désormais célébrissime « J’accuse…! » à la une de L’Aurore le 13 janvier 1898, l’écrivain Émile Zola se positionne comme son plus ardent défenseur. Mais il n’est pas le seul parmi les intellectuels de son temps. L’exposition dévoile une galerie de dreyfusards moins connus, anarchistes pour la plupart. « Leur conscience politique leur permet de s’engager assez vite en faveur de l’innocence de Dreyfus », analyse Isabelle Cahn.

Des prises de position exprimées timidement par l’art

Edouard Debat-Ponsan, Nec mergitur ou La Vérité sortant du puits
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Edouard Debat-Ponsan, Nec mergitur ou La Vérité sortant du puits, 1898

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Huile sur toile • 240 × 150,5 cm • © Musée d’Art et d’Histoire d’Amboise

Pour témoigner de son soutien, le plus politique des impressionnistes, Camille Pissarro écrit une lettre de soutien à Bernard Lazare, dreyfusard avant l’heure qui publie L’Affaire Dreyfus : une erreur judiciaire, en 1896. Avec ses puissantes gravures en noir et blanc, Félix Vallotton produit, pour sa part, de nombreuses illustrations pour la revue anarchiste et dreyfusarde Le Cri de Paris. Mais si l’accrochage présente de nombreux portraits des défenseurs de Dreyfus (Émile Zola par Félix Vallotton, Thadée Natanson par Édouard Vuillard, Félix Fénéon par Maximilien Luce…), il existe finalement peu d’œuvres d’art prenant alors clairement position sur l’affaire.

Signé Édouard Debat-Ponsan, l’huile sur toile Nec Mergitur ou La Vérité sortant du puits (1898) fait figure d’exception : « C’est un tableau très important : un des rares directement en rapport avec l’affaire Dreyfus, puisque Debat-Ponsan le peint au moment du fameux procès Zola, après la publication de ‘J’accuse…!’ Le tableau sera d’ailleurs offert par souscription à l’écrivain », détaille Isabelle Cahn. Plus inattendu, le verrier fondateur de l’École de Nancy Émile Gallé dispose aussi d’un espace dédié au sein du parcours, présentant ainsi ses vases Art nouveau en faveur du capitaine.

Révélation par le dessin de la machine judiciaire

Henri Meyer (illustration),, « Le Traître. Dégradation d’Alfred Dreyfus », Le Petit Journal du 13 janvier 1895
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Henri Meyer (illustration),, « Le Traître. Dégradation d’Alfred Dreyfus », Le Petit Journal du 13 janvier 1895

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32,7 × 27,5 cm • Impression couleur sur papier • © mahJ/Christophe Fouin

L’affaire génère pléthore de dessins de presse, qui font la une du Petit Journal ou du Petit Parisien, mais surtout des caricatures. Impossible de passer à côté de celle de Caran d’Ache – vue dans tous les manuels scolaires, qui montre l’effet polarisant voire conflictuel du sujet Dreyfus dans les dîners de famille… Les commissaires ont également choisi d’exposer des caricatures antisémites rendant compte de la violence de l’époque. La série d’affichettes d’Auguste-Victor Lenepveu, regroupées sous le titre éloquent de « Musée des horreurs », se distingue par son atrocité.

Plus confidentiels, les dessins des procès d’Émile Zola et d’Alfred Dreyfus sont l’occasion pour certains artistes de se révéler, et de se positionner. Le mahJ donne ainsi à voir plusieurs croquis d’audience réalisés par Maurice Feuillet et Paul Renouard, quand le musée d’Orsay réserve sa salle 41 à un accrochage autour des dessins de René Hermann-Paul. Par le dessin satirique, notamment pour Le Cri de Paris, et par les croquis judiciaires, ce dernier a consacré une partie conséquente de sa production à la défense d’Alfred Dreyfus.

Hermann-Paul nous donne accès à un spectacle judiciaire qui, au lieu d’établir les faits, contribuera à cliver plus encore l’opinion.

Pour la presse, le dessinateur au trait aussi précis qu’élégant n’hésite pas à s’attaquer aux juges qui ont condamné Dreyfus ou aux hommes politiques, comme le président du Conseil Jules Méline assénant : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. Il n’y a pas en ce moment, il ne peut y avoir d’affaire Dreyfus. » Sur les bancs des tribunaux, Hermann-Paul croque tous les protagonistes sans exception, nous donnant accès à un spectacle judiciaire qui, au lieu d’établir les faits, contribuera à cliver plus encore l’opinion.

Tim, Hommage au capitaine Dreyfus
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Tim, Hommage au capitaine Dreyfus, 2003

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Surmoulage en résine • 395 × 92 × 116 cm • © mahJ/Niels Forg

Dans la cour du mahJ se dresse une copie de la sculpture réalisée en 1985 par Louis Mitelberg, dit Tim, représentant le capitaine Dreyfus brandissant son épée brisée à hauteur du visage. À elle seule, elle résume le propos porté par ces deux accrochages : celle d’un homme broyé par l’injustice – « Ce que j’ai souffert, il n’y a pas au monde de termes assez saisissants pour cela » –, mais debout jusqu’au bout. Complémentaires, les accrochages des deux institutions nous plongent au cœur d’une affaire qui fut non seulement le drame d’un homme, mais aussi le miroir des déchirures d’une société qui, aujourd’hui encore, peinent à se refermer.

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Alfred Dreyfus. Vérité et justice

Du 13 mars 2025 au 31 août 2025

www.mahj.org

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Dessiner pour la justice. Hermann-Paul et l'affaire Dreyfus (1897-1899)

Du 25 mars 2025 au 5 octobre 2025
Cette exposition s’inscrit dans le cadre de la programmation intitulée « Les créateurs et l’affaire Dreyfus », qui comprend aussi un parcours dans les collections et une programmation cinématographique autour de Lucie Dreyfus.

www.musee-orsay.fr

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Alfred Dreyfus. Vérité et justice

Catalogue d’exposition sous la direction d'Isabelle Cahn et Philippe Oriol

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Alfred Dreyfus. Le combat de la République

Par Philippe Collin

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