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Métier d'art

De Boulle à l’Art déco, l’histoire magique de l’ébénisterie

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L’ébénisterie, quézako ? Alors que le château de Chantilly présente la toute première exposition en France consacrée au grand ébéniste du XVIIe siècle, André-Charles Boulle, retour sur l’histoire de ce métier d’art méconnu et raffiné, consistant à créer et à décorer des meubles avec différentes essences de bois précieux…
Détail d’une console attribuée à André Charles Boulle
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Détail d’une console attribuée à André Charles Boulle

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© The Wallace Collection / Photo Sophie Lloyd

Si l’ébéniste est mal connu, c’est en partie parce qu’il est victime de malentendus. Son nom, d’abord, est trompeur : si le terme dérive bien du mot « ébène », l’ébéniste ne travaille pas uniquement ce bois précieux de couleur sombre, mais toutes sortes d’essences différentes, qu’il transforme pour créer des meubles décorés. Autre erreur récurrente : l’ébéniste est souvent confondu avec d’autres ouvriers travaillant le bois…

Différent du charpentier, qui réalise et assemble de grandes pièces de bois nécessaires à la construction de bâtiments (poutres, charpente…), et du menuisier, qui conçoit des pièces plus petites comme des portes, des fenêtres et des lattes de parquet, l’ébéniste se charge spécifiquement de la création des meubles en bois, de leur design à leur ornementation finale pouvant aussi bien impliquer de la marqueterie que de la sculpture, de la dorure, de la laque, ou l’ajout d’autres matériaux décoratifs. Un métier aussi raffiné que complexe !

Attribué à André Charles Boulle, Paire de consoles
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Attribué à André Charles Boulle, Paire de consoles, vers 1705

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Chêne, pin, noyer (certains teintés en noir), bronze doré et marqueterie Boulle première et contre-partie en laiton et écaille de tortue, clé en acier • 79.3 × 120 × 50.5 cm • Coll. Wallace Collection, Londres • © The Wallace Collection

Les rois Henri IV et Louis XIV s’entourent d’une débauche d’ouvrages somptueux, réalisés par les plus brillants artistes et artisans, assistés d’une fourmilière de mains délicates.

À partir du XIe siècle, seules deux corporations d’ouvriers travaillent le bois en France : les charpentiers et les menuisiers. Il faut attendre le XVe siècle en Italie pour qu’émergent des artisans d’un nouveau genre. Spécialisés dans le travail des essences de bois rares, dont l’ébène, ils réalisent des ouvrages de marqueterie : un art méticuleux consistant à combiner de fines plaques de différentes essences de bois, découpées et ajustées entre elles comme les pièces d’un puzzle. Collées sur un support en bois massif selon la technique du placage, ces dernières permettent de créer des motifs décoratifs et de fabuleux contrastes de couleurs…

Des artisans au service du faste de la monarchie

Au XVIIe siècle, cette pratique raffinée s’installe et se développe en France. À cette époque, Paris est la capitale du luxe, où le superflu est devenu un art nécessaire. Dentelles, habits de soie, rubans de fils d’or, bijoux, horloges, objets d’art, meubles de prix… : les rois Henri IV et Louis XIV s’entourent d’une débauche d’ouvrages somptueux, réalisés par les plus brillants artistes et artisans, assistés d’une fourmilière de mains délicates. Ce train de vie princier engendre le développement d’un nombre incalculable de métiers spécialisés, dont l’ébénisterie.

Chêne, acajou, ébène, amarante… D’innombrables essences de bois précieux sont finement découpées et assemblées pour former des dessins géométriques, des tableaux de fleurs et de feuillages, ou des scènes galantes. Des milliers de meubles sont créés dans le faubourg Saint-Antoine, non loin de la Bastille, où s’installent et se regroupent de nombreux ébénistes français, allemands et hollandais. Parmi eux, Pierre Gole (1620–1684), qui inonde Versailles et les châteaux royaux de ses cabinets en ébène.

Pierre Gole, Cabinet
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Pierre Gole, Cabinet, entre 1655 et 1660

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Bois, écaille, ivoire, os coloré • 128.5 × 84.5 × 35 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Rijksmuseum

Mais l’artiste du siècle, que certains considèrent encore à ce jour comme le plus grand ébéniste français, reste André-Charles Boulle (1642–1732). Fils d’un « menuisier en ébène » originaire du duché de Gueldre (actuels Pays-Bas) établi à Paris, celui-ci a fait ses classes auprès de l’ébéniste parisien Jean Armand, qui l’a initié à la marqueterie d’ivoire et d’écaille de tortue. Remarqué par le ministre Colbert, il travaille à Versailles, pour la reine, le Grand Dauphin, puis le Roi-Soleil.

Quand Boulle donnait ses lettres de noblesse à l’ébénisterie

Il est devenu crucial de donner un nom spécifique et un statut officiel à cette profession qui se distingue du charpentier et du menuisier, et que Boulle a auréolée de tant de gloire !

Nommé ébéniste du roi en 1672, André-Charles Boulle obtient un logement et un atelier au sein du palais du Louvre, où il dessine et conçoit des meubles élégants et complexes en bois de chêne : des bureaux, commodes, bibliothèques à rideaux, écritoires et piédestaux à sculptures ornés de marqueteries virtuoses affichant des motifs en écaille de tortue et laiton doré, dont de fines feuilles d’acanthe virevoltantes, et des moulures en bronze doré figurant feuilles, masques d’Héraclite et têtes féminines à l’antique.

André Charles Boulle, Bureau plat à six pieds [détail d’ornement en bronze]
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André Charles Boulle, Bureau plat à six pieds [détail d’ornement en bronze]

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Ébène et dorure • Coll. château de Vaux-le-Vicomte, Maincy • Photo Guillaume Benoit

En raison de la richesse des matériaux et de la finesse du travail, ses ouvrages se vendent à des prix exorbitants : à une époque où le salaire moyen d’un Parisien s’élève à une livre par jour, Boulle vend à la reine un cabinet d’orgue portatif pour 8 000 livres, et décore le cabinet des Glaces du Grand Dauphin pour près de 60 000 livres

Il est devenu crucial de donner un nom spécifique et un statut officiel à cette profession qui se distingue du charpentier et du menuisier, et que Boulle a auréolée de tant de gloire ! L’année de sa mort, en 1732, le mot ébénisterie apparaît pour la première fois dans le dictionnaire de l’Académie. En 1743, une corporation des maîtres ébénistes est créée à Paris, puis en 1751, Louis XV rend obligatoire l’estampille de l’ébéniste sur le mobilier, pour permettre de distinguer les originaux des copies.

Des générations, et même des familles, d’ébénistes

Les XVIIIe et XIXe siècles voient défiler de nombreux ébénistes de talent, dont les noms restent peu connus du grand public. Parmi eux, Étienne Avril (1748–1791) et ses commodes demi-lune, Louis Delanois (1731–1792), fournisseur de Madame du Barry qui innove avec des sièges à pieds fuselés et cannelés, Claude Sené (1748–1803), célèbre pour ses bergères, fauteuils et chaises prisés des nobles de Versailles, mais aussi les familles Jacob, Jeanselme et Bellangé, ou encore François Baudry (1791–1859) et ses meubles marquetés aux lignes courbes et aux placages d’acajou, d’amarante et de citronnier de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste-Claude Sené, Bergère
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Jean-Baptiste-Claude Sené, Bergère, vers 1788

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Noyer sculpté, peint et doré ; sergé de coton moderne brodé de soie • 99.1 × 69.2 × 64.1 cm • Coll. The Metropolitain museum, New York • Photo MET Museum

Les ébénistes d’origine allemande ont la cote à Versailles : parmi eux, Bernard Molitor (1755–1833), Jean-François Oeben (1720–1763) – élève de l’un des fils de Boulle, ce fournisseur de Madame de Pompadour et de Louis XV excelle dans la marqueterie de damiers et de fleurs et invente des meubles à systèmes mécaniques –, et Jean-Henri Riesener (1734–1806), dont les meubles luxueux ornés de plaques de porcelaine, de panneaux de laque, de bronzes et de marqueterie séduisent la reine Marie-Antoinette. D’autres, comme Bernard II Van Riesenburgh (1700–1766), dont les meubles décorés de laque de Chine plaisent aussi beaucoup à la cour, viennent des Pays-Bas.

Un renouveau au XXe siècle

À l’aube du XXe siècle, le fleurissement de l’Art nouveau, qui rassemble tous les métiers d’art (céramique, ferronnerie, verrerie…) pour créer des demeures et des intérieurs pensés comme des œuvres d’art du sol au plafond, constitue un nouvel âge d’or pour les ébénistes. De grands créateurs comme Louis Majorelle (1859–1926), Émile Gallé (1846–1904) et Eugène Vallin (1856–1922) émergent avec leurs superbes meubles en bois aux lignes courbes et aux marqueteries féeriques inspirées par les formes souples et foisonnantes du monde végétal.

Louis Majorelle, Fauteuil
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Louis Majorelle, Fauteuil, entre 1898 et 1899

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Noyer, placage de palissandre de Rio, marqueterie de bois variés et couverture originale en velours de coton • 100 × 46 × 46 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Photo René-Gabriel Ojéda

Leur succèdent de fabuleux ébénistes Art déco, comme Jean Dunand (1877–1942) et l’Irlandaise Eileen Gray (1878–1976), tous deux initiés à la technique de la laque par le maître japonais Seizo Sugawara (1884–1937) et dont les meubles, panneaux et paravents en laque d’inspiration cubiste et asiatique s’ornent de personnages, d’animaux ou de motifs géométriques. Ceux de Dunand décorent les paquebots transatlantiques, véritables musées flottants et ambassadeurs du luxe français dans les années 1920–1930, tandis qu’Albert Dunn et René Prou embellissent les wagons du mythique Orient-Express avec d’exquises marqueteries en bois de violette, de rose, de citronnier et d’ébène. Eugène Printz (1889–1948), lui, produit d’élégants meubles Art déco associant différentes essences de bois au fer forgé, au laiton patiné ou à l’opaline.

Un métier qui se réinvente

À partir de cette époque, les ébénistes sont peu à peu regroupés sous le terme plus général de « designers », ce qui contribue un peu à faire oublier les spécificités du métier d’ébéniste : un designer n’est pas forcément ébéniste, ni même créateur de meubles en bois ! Désormais, les frontières se brouillent entre les designers qui emploient des ébénistes pour donner vie à leurs dessins, et les ébénistes-designers, qui imaginent et fabriquent eux-mêmes leurs meubles en bois.

Si aujourd’hui, beaucoup d’ébénistes restent dans l’ombre de leurs prestigieux commanditaires, ces talents contemporains rivalisent d’inventivité, en misant sur des ouvrages plus épurés mais toujours créatifs. Parmi eux figurent Ludovic Avenel (qui œuvre notamment pour le créateur Christian Louboutin, l’horloger Jaeger-LeCoultre et le malletier Moynat), Pascal Michalon, Jean-Luc Le Mounier, Perron et Frères, Loup Moureaux, Nicolas & Nicolas, Dominique Pierrat, Craman-Lagarde, ou encore Romeo Sozzi, fondateur de Promemoria, qui a racheté la firme du « poète du bois » italien Pierluigi Ghianda, décédé en 2015.

Après des décennies de règne des meubles en kit bon marché, ces ébénistes contemporains bénéficient d’un regain d’intérêt massif pour le bois, matériau naturel synonyme de chaleur, d’authenticité et de durabilité. Des ouvrages de qualité qui, comme les vieux chênes, sauront traverser les siècles, leur âme toujours bien vivante…

André Charles Boulle

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