Atelier de Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste (détail), vers 1510
Tempera et huile sur toile • 180 x 134 cm • Photo © Olivier Marchant Oct. 2024
Nous voici dans la chapelle du château de Chambord, un apaisant écrin de pierres blanches à voûtes romanes qui constitue la plus vaste salle du plus grand des châteaux de la Loire. Érigé par le roi François Ier entre 1519 et 1547, cet emblème colossal de la Renaissance française inspiré du faste italien paraît idéal pour exposer deux bijoux de la peinture florentine du XVIe siècle !
Presque identiques mais inversées, les deux compositions accrochées côte à côte se reflètent l’une l’autre comme dans un miroir : à gauche, La Vierge à l’Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste (vers 1505) de Sandro Botticelli, prêt exceptionnel de la galerie des Offices de Florence, venu du palais Pitti ; à droite, sa copie peinte vers 1510 (année de la mort de l’artiste) et redécouverte récemment dans l’église Saint-Félix de Champigny-en-Beauce (Loire-et-Cher). Une œuvre qui, après le départ de sa jumelle florentine en janvier, restera en dépôt au château pendant au moins deux ans.
Vue de l’exposition « Botticelli : deux madones à Chambord », chapelle du château, 2024
Deux représentations de la « Vierge à l’Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste » :
À droite, Sandro Botticelli, vers 1505, tempera et huile sur toile, 134 × 92 cm.
À gauche, Atelier de Sandro Botticelli, vers 1510, tempera et huile sur toile, 180 × 134 cm
Photo © Leonard De Serres Oct 2024
Auréolée d’or, la Vierge se penche gracieusement afin de rapprocher l’Enfant Jésus, qu’elle tient dans ses bras, du petit saint Jean-Baptiste. Les traits et la pose mélancolique de la madone expriment une tendresse mêlée de douleur, car « elle sait que son fils est destiné à mourir sur la croix », explique la spécialiste de la Renaissance Virginie Berdal, chargée de recherches au Domaine national de Chambord. Plusieurs jeux de miroir animent la composition : le visage de Jésus apparaît comme un double de celui de sa mère, mais aussi comme un reflet de celui de saint Jean-Baptiste, qui l’embrasse sur la joue. Un symbole de leurs destins liés et similaires…
D’emblée, la supériorité de la toile des Offices saute aux yeux. Outre ses couleurs plus vives et son fond plus travaillé, une souplesse et une grâce supplémentaires s’en dégagent, ainsi qu’une finesse particulière dans l’exécution des visages, plus volumineux et vivants que dans la version de Champigny. Logique, car cette dernière [ill. en Une] est une copie d’atelier réalisée par « plusieurs mains » alors que celui des Offices [ill. ci-dessous], son modèle, « est de la main de Botticelli lui-même », souligne Virginie Berdal.
Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste, vers 1505
Tempera et huile sur toile • 134 × 92 cm • Photo © Leonard De Serres Oct. 2024
« Au moins deux mains interviennent dans le tableau de Champigny-en-Beauce. »
Virginie Berdal
Botticelli était à la tête d’un atelier florissant où de nombreux élèves et assistants l’aidaient à répondre à ses commandes. La madone de Champigny est donc (au même titre que celle du Barber Institute of Fine Arts de Birmingham qui n’a pas pu rejoindre Chambord) une copie de la toile originale des Offices, réalisée dans son atelier à des fins commerciales – ce qui était à l’époque une pratique courante et respectée chez les grands maîtres.
« Au moins deux mains interviennent dans le tableau de Champigny-en-Beauce. Celle qui a fignolé le visage de la Vierge, ses pieds et le tapis végétal situé dans la partie basse est plus experte, plus douce et précise, on ne voit pas les coups de pinceau », détaille Virginie Berdal. Des éléments qui indiquent que « Botticelli a pris part à ce tableau », assure Matteo Gianeselli, conservateur du patrimoine au musée de la Renaissance d’Écouen.
Atelier de Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste, vers 1510
Tempera et huile sur toile • 180 × 134 cm • Photo © Leonard De Serres Oct. 2024
C’est ce dernier qui est à l’origine de la redécouverte miraculeuse de Champigny. Vers 2010, alors chargé de recherches à l’INHA, le jeune homme écume la base de données du ministère de la Culture lorsqu’il tombe sur ce tableau, qui avait été légué à l’église Saint-Félix (où il se trouvait depuis au moins 1906) par une certaine famille Dessaignes. L’indication d’une « modeste copie du XIXe siècle » le surprend, car son œil lui souffle que cette œuvre sort de l’atelier du maître ! Excité, il en montre une photographie à l’ancien directeur du Louvre Michel Laclotte, qui la balaie d’un revers de main.
L’affaire n’est relancée que dix ans plus tard, en 2021, lors de l’élaboration de l’exposition Botticelli au musée Jacquemart-André. Inquiète de voir un certain nombre de prêts annulés en raison du Covid, la curatrice Ana Debenedetti téléphone à Matteo Gianeselli pour lui demander s’il n’aurait pas des tableaux de Botticelli facilement accessibles en France. C’est alors que la toile de Champigny est analysée.
Vue de l’accrochage de l’exposition « Botticelli : deux madones à Chambord » dans la chapelle du château, 2024
Photo © Olivier Marchant
Verdict ? « Les pigments analysés étaient bien ceux en usage dans l’atelier de Botticelli. On y a également découvert de petits grains de verre qui étaient utilisés à l’époque pour faire sécher plus vite les laques rouges. Enfin, l’analyse a révélé des traces de petits points noirs attestant de l’utilisation de la technique du spolvero – un procédé de transfert courant à la Renaissance, qui nécessitait un calque sur lequel les lignes du dessin de l’œuvre originale étaient reportées par une série de petits trous d’aiguille, tamponnés ensuite au noir de charbon sur le nouveau support pour faire apparaître l’image, inversée et en pointillés », détaille Virginie Berdal.
Comme l’atteste un dispositif à l’arrière de la toile, cette dernière était « probablement utilisée pour être brandie au bout d’une baguette en bois lors de processions religieuses ». Mais comment a-t-elle atterri en France ? L’enquête a révélé qu’elle se trouvait certainement dans la collection de l’écrivain anglais Walter Savage Landor (1775–1864) et de son épouse française Julia Thuillier, qui avaient emménagé à Florence en 1821. Le reste de son parcours reste flou…
Analysée et restaurée par le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), l’œuvre redécouverte avait donc pris place juste à temps dans l’exposition de Jacquemart-André au côté du tableau des Offices. Cette grande et belle chapelle de Chambord offre une seconde chance d’admirer le duo, sans jouer des coudes comme à Paris. Mais en contrepartie l’accrochage n’est pas idéal : les peintures sont placées très haut et sans éclairage autre que la lumière naturelle filtrant à travers les fenêtres adjacentes, qui plonge nos madones dans l’ombre d’un contrejour. Un peu frustrant pour le spectateur désireux d’en scruter de près les détails…
Botticelli : deux madones à Chambord
Du 19 octobre 2024 au 19 janvier 2025
Domaine national de Chambord • 41250 Chambord
www.chambord.org
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