Rendez-vous incontournable du mois de novembre, Paris Photo reprend ses quartiers dans un Grand Palais tout juste restauré et plus beau que jamais ! 195 galeries et 45 éditeurs ont répondu à l’appel de cette 27e édition, qui fait aussi place à un nouveau secteur, « Voices », confié à des commissaires invités, et à un espace pédagogique, lui aussi inédit, consacré au livre photo jeunesse. À ne pas rater non plus : les projets exceptionnels du secteur « Prismes », les nouveaux talents du secteur « Emergence », ainsi qu’une exposition dédiée à la photographie lituanienne… Le tout sous le parrainage du cinéaste Jim Jarmusch, qui, pour l’occasion, a conçu un parcours au sein de la foire (les œuvres concernées sont signalées par des cartels spécifiques).
Vous l’aurez compris : cette année, Paris Photo a vu grand et nous en a mis plein les yeux avec des propositions tantôt éblouissantes, drôles, surprenantes, bouleversantes, hyper stimulantes ! Une vertigineuse plongée dans l’Allemagne du XXe siècle avec August Sander (galerie Julian Sander), les irrésistibles toutous de William Wegman (galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois), les sursauts du monde dans l’œil infaillible du photojournaliste Gilles Caron (galerie Anne-Laure Buffard)… On s’émeut, on sourit, on frissonne : morceaux choisis.
August Sander sur le stand de Julian Sander, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
S’il ne fallait retenir qu’une seule bonne raison de se rendre à Paris Photo cette année, c’est bien celle-ci. Pour la première fois en Europe, toute l’œuvre d’August Sander (1876–1964) se trouve réunie et exposée sur le stand de la galerie Julian Sander – soit plus de 600 portraits qui, à l’entrée de la foire, happent immédiatement le regard. Rigoureusement accrochés à touche-touche, ces clichés en noir et blanc forment une grande fresque historique et sociale de l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle, incarnée tour à tour par une couturière, des étudiants ouvriers, une secrétaire, un philosophe, un travailleur étranger… Mais aussi un national-socialiste dans son costume de SS, et des dizaines de « persécutés » (juifs, prisonniers politiques…). À travers le regard humble et méticuleux du photographe, c’est toute une page de l’histoire qui s’écrit sous nos yeux. Absolument vertigineux.
Julian Sander
A25
J. D. ‘Okhai Ojeikere sur le stand de Magnin-A, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
C’est en suivant les conseils avisés de son voisin que le Nigérian J. D. ‘Okhai Ojeikere (1930–2014) a fait ses premiers pas de photographe. À la fin des années 1960, après une brève carrière de journaliste au ministère de l’Information du Nigeria, il se lance dans son grand œuvre : la série « Hairstyles ». Convaincu de leur importance culturelle et sociale, il se met à photographier et collecter méthodiquement les coiffures caractéristiques de son pays. Le procédé est bien rodé : J. D. ‘Okhai Ojeikere se renseigne sur la provenance, la signification, le nom et l’histoire de la coiffure de son modèle, qu’il photographie de face, de dos et de profil. Tresses montées en pyramide ou réunies en chignons hyper sophistiqués… : le photographe témoigne de la beauté et de la folle inventivité de ces sculptures capillaires que l’on peut admirer sur le stand la galerie de Magnin-A.
Magnin-A
A16
Fred Herzog et David Hockney sur le stand d’Equinox, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
D’un côté, un immense photographe canadien, qui n’a eu de cesse d’arpenter les rues de Vancouver, capturant des scènes de vie tantôt poétiques, vibrantes, silencieuses. De l’autre, le plus américain des peintres britanniques, chantre de l’hédonisme californien, qui coule désormais des jours paisibles sous le ciel changeant de la Normandie. Fred Herzog (1930–2019) et David Hockney (né en 1937) se rendent la pareille sur le stand de la galerie Equinox. Si l’on connaît bien la peinture de ce dernier, on se réjouit de découvrir ici un petit aperçu de son œuvre photographique, plus confidentielle mais néanmoins colossale. Entre le début des années 1960 et la fin des années 1990, Hockney a en effet réalisé plus de 30 000 clichés ! On s’amuse à reconnaître quelques motifs récurrents de son art : l’eau turquoise d’une piscine, un bouquet de tulipes, une jolie paire de fesses rebondies… Tout pour contrer la morosité de l’automne parisien !
Equinox Gallery
B07
Haji Oh sur le stand de This is no fantasy
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Retracer la trajectoire de sa famille déracinée, honorer la mémoire de ses proches et, finalement, se trouver : voilà toute l’ambition de Haji Oh. D’origine coréenne, sa famille a immigré au Japon, où l’artiste est née. Haji Oh, qui travaille désormais en Australie, revisite à travers sa pratique son histoire personnelle qui, sur le stand de la galerie This is no fantasy, prend une tournure universelle. Tissage, mais aussi cyanotype : elle s’empare de savoir-faire ancestraux pour créer une véritable bulle où ses récits intimes se mêlent au collectif, et où l’image prolifère tantôt sur de longs fils tendus, semblables à des rideaux, tantôt sur un vaste linge blanc hérité de sa grand-mère… Beau, délicat et profondément émouvant.
This is no fantasy
C15
William Wegman sur le stand de Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Qu’ils sont chic, ces toutous ! Et drôles aussi, engoncés dans leur robe griffée moulante, ou posant la truffe haute au côté de leur double sculpté. On reconnaît bien là la « patte » de ce cher William Wegman (né en 1943), qui à 80 ans passés n’a décidément pas fini d’exposer son amour pour le meilleur ami de l’homme en général, et pour ses braques de Weimar en particulier ! Il faut dire que l’artiste est à la tête d’une longue lignée : à Man Ray et Fay Ray succédera leur descendance – Battina, Chips, Bobbin, Candy, Crooky, Topper et d’autres… Tous ont, pour leur maître, pris bravement la pose, arborant des accoutrements sophistiqués dans des mises en scène des plus cocasses. Sur le stand de la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois sont ainsi rassemblés des Polaroid géants datant des années 1980–1990 autour du thème de l’« agility », fameuse pratique sportive canine… Un coup d’éclat au poil !
Georges-Philippe & Nathalie Vallois
B32
Le Paris des années 1920–1930 sur le stand de Gilles Peyroulet & Cie, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
« Paris est une fête » : le célèbre récit autobiographique d’Ernest Hemingway (1964), racontant ses années de jeunesse, de débauche et d’extrême précarité dans la capitale, a donné son titre au bel accrochage proposé par la galerie Gilles Peyroulet & Cie. Sur les cimaises, de splendides tirages vintage d’Ilse Bing, Germaine Krull, Eli Lotar, et bien d’autres, nous racontent le Paris des années 1920–1930. Dans ce portrait de la ville en clair-obscur, les images immuables – chefs-d’œuvre du Louvre, la Seine, les ponts – côtoient la misère – recoins poisseux, clochard endormi… On aurait ici envie d’ajouter aux mots d’Hemingway ceux d’Henry Miller, de Blaise Cendrars ou encore de Philippe Soupault, auteur des ténébreuses Dernières nuits de Paris.
Gilles Peyroulet & Cie
D29
Charlotte Perriand sur le stand de M77, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Architecte et designer incontournable du XXe siècle, collaboratrice de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand (1903–1999) était aussi une photographe accomplie. C’est cette facette méconnue de son œuvre que met à l’honneur la galerie milanaise M77. Intitulé « L’avant-garde est femme », cet accrochage d’une élégance folle témoigne de l’intérêt de Perriand pour les formes pures glanées dans la nature – le tourbillon hypnotique des veines d’un tronc d’arbre, les courbes sinueuses d’une roche, la beauté abstraite d’ossements d’animaux… On retrouve aussi bien sûr la passion de l’architecte pour la montagne, elle qui, tout au long de sa carrière, a arpenté les cimes enneigées. Se dessine en creux le portrait d’une créatrice curieuse de tout, les yeux grands ouverts sur le monde.
M77
B47
Palerme dans les années 1970–1980 sur le stand d’Alberto Damian
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Un homme gît au sol, le corps criblé d’une centaine d’impacts de balles. Plus loin, un autre – un journaliste – est lui aussi étendu à côté d’une marre de sang… Parmi ces scènes sordides, il y a aussi les rires des gamins des rues, les larmes des bigotes processionnaires… Sur le stand de la galerie Alberto Damian, ces images crues en noir et blanc nous livrent un fascinant portrait de la ville de Palerme dans les années 1970–1980. Palerme la violente, la pieuse, la décrépie, la magnifique – théâtre de drames et de joies quotidiennes magnifiquement capturés par toute une génération de photographes et de photojournalistes italiens, auxquels la galerie fait ici honneur : Giovanna Borgese, Franco Zecchin ou encore Letizia Battaglia… À noter que cette dernière sera à l’affiche de la prochaine exposition du château de Tours, à partir du 5 décembre prochain.
Alberto Damian
D55
Gilles Caron sur le stand d’Anne-Laure Buffard, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Son œil a tout vu : la guerre des Six Jours, celle du Vietnam, les soulèvements de mai 1968, les émeutes en Irlande du Nord, le Printemps de Prague… Photographe de légende, disparu dans de mystérieuses conditions au Cambodge à seulement 30 ans en 1970, Gilles Caron a été le chroniqueur infaillible et téméraire d’un « monde imparfait », en proie à la violence des hommes. Pour sa première participation à Paris Photo dans le secteur principal, la galerie Anne-Laure Buffard présente un ensemble remarquable d’images implacables, qui témoignent de l’engagement sans faille du photographe. Aux photographies de guerre répondent un somptueux portrait de Brigitte Bardot en ingénue, parmi d’autres icônes yéyé… Un monde certes imparfait, mais où tout ne saurait être totalement noir.
Anne-Laure Buffard
C52
Alice Pallot sur le stand de Hangar, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
On ne saurait conclure cette sélection sans faire un détour par le secteur « Emergence » et ses jeunes pousses, où l’on a été happé par les images énigmatiques d’Alice Pallot (née en 1995) sur le stand du centre d’art bruxellois Hangar. Problème de santé publique majeur, la prolifération des algues toxiques sur le littoral (en particulier en Bretagne) a inspiré à la jeune artiste ce projet intitulé « Algues maudites ». Entourée d’une équipe de scientifique du CNRS, mais aussi de militants d’une association écologiste, elle étudie méticuleusement ce phénomène dramatique, qui se traduit en image par des visions comme tout droit sorties d’un film de science-fiction, où le ciel se teinte de rouge sang et les corps de vert luminescent. Pour la dernière étape de ce projet au long cours, l’artiste a plongé pendant plusieurs semaines ses photographies dans une eau contaminée. Résultat : les algues mutantes ont grignoté les images, faisant apparaître à leur surface des formes énigmatiques, à la beauté mortifère…
Hangar
M09
Paris Photo 2024
Du 7 novembre 2024 au 10 novembre 2024
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
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