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Aristide Maillol, L’Air, 1938 – 1939
Plâtre de fonderie • 144 x 242 x 96 cm • Collection particulière, Paris • © Ville de Perpignan. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, P. Marchesan. © Succession Picasso 2025 / © Courtesy galerie Dina Vierny
Quel meilleur lieu que ce musée perpignanais pour réunir Aristide Maillol (1861–1944) et Pablo Picasso (1881–1973) ? Né à Banyuls-sur-Mer, à seulement huit kilomètres de la frontière espagnole, le premier a étudié aux Beaux-Arts de Perpignan avant de monter à Paris : plusieurs de ses sculptures se trouvent donc au musée d’art Hyacinthe-Rigaud et dans les rues de la ville – notamment Méditerranée (1909), qui médite dans le patio de l’hôtel de ville, et la Vénus au collier (1918–1928), debout place de la Loge.
Sa sculpture la Montagne (1925), dont une grande fonte en plomb venue des jardins du Carrousel à Paris ouvre le parcours, est d’ailleurs une personnification, sous les traits d’une robuste femme nue à la pose tranquille, des paysages montagneux de sa terre natale.
Exposition « Maillol-Picasso. Défier l’idéal classique » au musée d’art Hyacinthe Rigaud à Perpignan
© Photo Ville de Perpignan. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, P. Marchesan
Quant à Picasso, un chapitre méconnu de sa vie le lie à la ville et au musée. Autrefois, le bâtiment était en effet un hôtel particulier où le peintre, invité par le comte Jacques de Lazerme et son épouse Paule, a séjourné plusieurs fois entre 1953 et 1955, et avait même un atelier. Fidèle à lui-même, l’Espagnol y tombe sous le charme de Paule de Lazerme, et lui confectionne un extraordinaire collier en or, présent dans le parcours – une fonte à la cire perdue aux airs de vestige antique orné de têtes de taureaux, qui n’avait encore jamais été exposée.
Raymond Fabre, Pablo Picasso devant « Méditerranée » d’Aristide Maillol dans le patio de l’hôtel de ville de Perpignan, 1954
Tirage papier noir et blanc • 13 × 18 cm • Coll. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, Perpignan • © Raymond Fabre (Studio Visages) / © Succession Picasso 2025
« En 1954, Picasso envisageait sérieusement de s’installer à Perpignan, pour plusieurs raisons – le soleil, sa proximité avec l’Espagne, les rites et traditions catalans, les arènes où se déroulaient des spectacles de corrida… », rappelle Pascale Picard, directrice du musée Hyacinthe-Rigaud et commissaire générale de l’exposition, associée aux commissaires scientifiques Thierry Dufrêne et Antoinette Le Normand-Romain.
Cet attachement commun à la Catalogne n’est pas le seul lien entre les deux artistes. Organisé en six sections aux titres interrogateurs (« Classique ? », « Primitif ? »), le parcours de près de 120 œuvres issues des collections du musées et de prêts prestigieux (musée d’Orsay, Petit Palais, Nationalgalerie de Berlin…) s’attache à montrer, à la lumière de l’œuvre de Picasso, la modernité de Maillol. « Ce sont deux expressions artistiques très différentes, mais qui traduisent les mêmes idées, avec certaines correspondances esthétiques. Cela m’étonne moi-même à quel point les résonances fonctionnent à la perfection », souligne Pascale Picard.
Première surprise : alors que tous deux sont débutants, Picasso, qui commence tout juste à vouloir se lancer dans la sculpture, est très inspiré par Maillol lorsqu’il le rencontre et lui rend visite dans son atelier parisien vers 1902–1903, au point de lui chanter une chanson en catalan pour lui signifier son admiration – un épisode que Maillol relate dans l’un de ses cahiers intimes ! Dès 1902, le marchand Ambroise Vollard, auquel l’exposition consacre une salle, vend des sculptures des deux artistes.
Exposition « Maillol-Picasso. Défier l’idéal classique » au musée d’art Hyacinthe Rigaud à Perpignan
© Photo Ville de Perpignan. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, P. Marchesan. © Succession Picasso 2025
Si des têtes de femmes, sculptées par l’un et l’autre, se répondent à merveille, l’influence de Maillol se ressent également dans les peintures de l’artiste espagnol. En témoigne la présentation conjointe d’un grand plâtre de fonderie de Méditerranée (1905) de Maillol et du tableau cubiste Femmes devant la mer (1956), prêté par le Centre Pompidou. Poses similaires, corps très sculpturaux, gigantisme des personnages et de la toile… Plusieurs éléments y rejoignent Maillol, qui en retour admire la solidité du cubisme picassien. Des photographies montrent d’ailleurs l’Espagnol prenant la pose aux côtés de sculptures du natif de Banyuls, dont Méditerranée, lors de séjours à Perpignan dans les années 1950. « On sent une étincelle dans ce face-à-face. Cette œuvre le relance sur le sujet des baigneuses », note la commissaire.
L’une des estampes de la « Suite Vollard », gravées à l’eau-forte par Picasso entre 1930 et 1937, manifeste également clairement cette influence : le personnage féminin de Sculpteur avec coupe et modèle accroupi (1933), qui lève les yeux vers une sculpture cubiste de Picasso, n’est-il pas un double de la statue Méditerranée ? Dans ce dessin, Picasso, qui s’y représente à l’antique sous les traits d’un homme barbu couronné de lierre, s’affirme en sculpteur cherchant à surpasser Maillol.
Aristide Maillol, Danseuse, Vers 1895
Bois sculpté • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay) presse / H. Lewandowski
Les deux artistes s’inspirent de l’Antiquité, dont ils réinventent sans cesse, chacun à leur manière, les archétypes. Une statuette antique collectionnée par Picasso répond à une petite sculpture de femme par Maillol, amputée de ses bras et de sa tête tel un vestige ; tous deux représentent des femmes en tenues drapées portant des amphores… Une fascination commune pour le travail de Paul Gauguin, imprégné par les arts polynésiens, les anime également, comme le montre un beau rapprochement de bas-reliefs en bois des deux artistes, dont on pourrait presque croire qu’ils ont été réalisés par une seule personne. Même illusion plus loin, face à une vitrine contenant de petites sculptures de femmes assises ou agenouillées, signées des deux artistes mais qui semblent, à première vue, toutes de la main de Maillol !
« Maillol n’est pas assez regardé comme un moderne. Il n’est pas que classique. Dans L’Action enchaînée, on perçoit sa force expressionniste. »
Pascale Picard
Ces concordances cohabitent bien sûr avec des différences. « Maillol sculpte des idées, pas des portraits ressemblants. Picasso s’éloigne de la ressemblance d’une autre façon, par la déstructuration des formes », explique la directrice du musée. En y regardant d’un peu plus près, cette « déstructuration » n’est cependant pas tout à fait absente des œuvres de Maillol. Les étranges excroissances rondes composant le chignon de Marthe Denis sculpté par Maillol ne font-elles pas écho à la tête de femme monstrueuse par Picasso présentée à deux pas ?
Aristide Maillol (à gauche), Pablo Picasso (à droite), Buste de Marthe Denis, avant 1907 (à gauche), Tête de femme, 1931 (à droite)
Terre cuite (à gauche), bronze (à droite) • Coll. Musée d’Orsay, Paris (à gauche). Coll. Musée Picasso (à droite) • © Photo Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn presse / S. Crépy (à gauche) / © Photo GrandPalaisRmn presse (musée national Picasso-Paris) / M. Rabeau. © Succession Picasso 2025 (à droite)
L’idée de l’exposition est partie d’un document découvert par Pascale Picard en 2020 au musée d’Art moderne : un ensemble de collages de Ludwig Mies van der Rohe, « Museum for a Small City project » (1941–43), qui réinventent l’espace muséal en confrontant Maillol et Picasso. Une salle de l’exposition reproduit en grand format ces collages sur les murs, en les mêlant à de grandes sculptures de Maillol, telle L’Action enchaînée (1907). « Mies van der Rohe avait perçu le yin et le yang que constituent ces deux artistes. À partir de cet instant, je n’ai plus jamais regardé Maillol de la même manière, raconte la commissaire. Maillol n’est pas assez regardé comme un moderne. Il n’est pas que classique. Dans L’Action enchaînée, on perçoit sa force expressionniste ».
Exposition « Maillol-Picasso. Défier l’idéal classique » au musée d’art Hyacinthe Rigaud à Perpignan
© Photo Ville de Perpignan. Musée d’art Hyacinthe Rigaud, P. Marchesan. © Succession Picasso 2025
Cependant, Maillol évolue beaucoup plus lentement que Picasso. En 1937, ce dernier, qui vient de terminer Guernica, le recroise. Mais l’œuvre que son modèle de jadis est en train de faire agrandir, La Montagne, très proche de Méditerranée, ne semble pas du tout l’intéresser. En conclusion de l’exposition, la sculpture L’Air (1938–1939) de Maillol dialogue avec le tableau Nu couché (1932) de Picasso. Ces deux femmes allongées, l’une d’inspiration classique, l’autre déstructurée, soulignent les différences flagrantes entre les deux artistes, et pourtant se répondent, en exprimant toutes deux un mélange d’idéal et de chaos, comme si elles venaient de tomber en arrière et flottaient dans les airs… Deux formes de renversement qui, chacune à leur façon, font œuvre de modernité.
Maillol-Picasso. Défier l’idéal classique
Du 28 juin 2025 au 31 décembre 2025
Musée d'art Hyacinthe Rigaud • 21 Rue Mailly • 66000 Perpignan
www.musee-rigaud.fr
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