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Amsterdam

Fille ou garçon ? Au Rijksmuseum, six siècles d’œuvres bousculent les clichés sur le genre

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Porter une robe, poser en appuyant ostensiblement sa main sur sa hanche… Des attitudes réservées aux femmes ? Rien n’est moins sûr, répond le Rijksmuseum d’Amsterdam, qui consacre à la question du genre l’exposition « Point of view », riche de plus de 150 œuvres et couvrant six siècles d’histoire de l’art. La vénérable institution va jusqu’à mettre en avant différents visages de la transidentité aujourd’hui, et semble vouloir adresser aux jeunes générations un message d’inclusivité. Visite.
Kinke Kooi, Butterfly
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Kinke Kooi, Butterfly, 1997

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Peinture acrylique sur impression chromogénique • 50 x 74 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Kinke Kooi

Une exposition sur le genre, au Rijksmuseum ? On imagine les cris d’orfraie que certains pourraient pousser, le patrimoine n’ayant que peu l’habitude d’être confronté à de telles problématiques. Pourtant, l’institution démontre avec brio que c’est précisément à partir de la richesse de ses collections anciennes et contemporaines (toutes les disciplines sont convoquées – peinture, mobilier, photographie, sculpture, installation –, du XVIe au XXIe siècle) qu’il est possible de démonter un à un les clichés sur le genre ; aussi, grâce au savoir de ses experts, trois commissaires ayant été sollicités pour l’occasion : une conservatrice en histoire (Maria Holtrop), un conservateur du département des arts graphiques (Charles Kang) et une universitaire, chercheuse spécialiste des femmes au Rijksmuseum (Marion Anker).

La première salle est éloquente, puisque dédiée à un ensemble de portraits de jeunes filles en jupe, lesquelles se révèlent en réalité être… des petits garçons ! Tel William III peint en 1654 par Adriaen Hanneman (1604–1671), très féminin dans sa longue robe blanche – laquelle a longtemps laissé les historiens croire à une petite fille, ceux-ci oubliant de noter deux accessoires réservés aux hommes : le chapeau noir à plume et le ruban bleu de l’Ordre de la Jarretière, le plus élevé des ordres de chevalerie britanniques.

Gesina ter Borch, Portrait de Moses ter Borch à l’âge de deux ans
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Gesina ter Borch, Portrait de Moses ter Borch à l’âge de deux ans, vers 1667

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Huile sur toile • 56.2 × 45 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • Photo Rijksmuseum

Il en va de même pour le Portrait d’un enfant (1581) de Jacob Willemsz Delff I (1550–1601), longtemps vu comme celui d’une fille en longue jupe dotée d’un joli panier de fruit, alors que le chapeau indiquerait plutôt un garçon. Comme le résume son cartel : « Cela montre que l’identité et l’expression de genre relèvent de l’interprétation lorsque nous ne pouvons pas interroger la personne elle-même. » Tout simplement.

Des différences hommes/femmes qui varient avec les siècles

La deuxième salle livre un autre « trouble dans le genre », comme dirait l’essayiste Judith Butler (née en 1956), en s’ouvrant avec la photographie d’une jeune femme prise en 2005 par Erwin Olaf (1959–2023), hyper-féminine et sexualisée avec sa main posée sur la hanche. Or, on l’apprend ici, cette pose était par le passé, et notamment au XVIIe siècle, réservée aux hommes, qui affichaient ainsi leur fierté et leur puissance en mettant en valeur leur arme, comme en témoigne le très digne Portrait de Mattheus van den Broucke (1670–1678), un membre du concile colonial des Indes, par Samuel van Hoogstraten (1627–1678).

Karel du Jardin, Portrait d’un homme
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Karel du Jardin, Portrait d’un homme, entre 1670 et 1675

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Huile sur toile • 31 × 106 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • Photo Rijksmuseum

Une fois passée cette introduction, qui réussit en une poignée d’œuvres à nous faire comprendre que l’affirmation du genre masculin ou féminin est (aussi) une question d’époque et de point de vue, l’exposition interroge l’influence du genre sur la forme des objets. Elle met par exemple côte à côte le bureau d’un homme (signé Jacques Dubois vers 1745) et celui d’une femme (Jean-Henri Riesener, vers 1775) : le premier est large, tout disposé à accueillir une grande carte géographique au milieu de livres et de papiers importants. Surtout, il est décoré de tous les côtés, car destiné à être installé au milieu d’une pièce.

Le deuxième est petit, étroit, il ne laisse la place qu’à l’écriture d’une missive, bardé de tiroirs destinés à accueillir toutes sortes de secrets dits féminins, et son dos n’est pas décoré, indiquant qu’il ne pouvait se trouver que dans un coin. Une différence révélatrice de la place des hommes et de la place des femmes dans les intérieurs, mais aussi et surtout dans l’organigramme de la société !

Représentations homosexuelles et affirmation de soi

Les portraits d’enfants présentés dans l’exposition « Point of View » au Rijksmuseum
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Les portraits d’enfants présentés dans l’exposition « Point of View » au Rijksmuseum

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© Rijksmuseum / Photo Albertine Dijkema

Plus loin, une sorte de petit piano appelé « Virginal » (Johannes Ruckers, 1640) nous dit que, si les femmes de la bonne société se devaient d’apprendre à jouer de la musique pour égayer les intérieurs, il était hors de question qu’elles fassent de grands gestes et abîment leur élégance. C’est pourquoi l’instrument ne dispose que d’un clavier réduit. Puis, l’exposition aborde la question de la représentation des couples du même sexe ; une série de dessins du XVIIIe siècle raconte une soirée entre hommes en plusieurs étapes, et se fait moralisatrice lorsqu’elle illustre la déchéance de l’ivresse… dans un langoureux baiser entre deux amis ! Rien à voir avec la photographie prise en 2002 par Morad Bouchakour (né en 1965) d’un couple d’homosexuels, torses nus, la main dans le pantalon au milieu de la foule d’une boîte de nuit : ici, l’amour gay s’affiche et s’affirme librement.

L’exposition « Point of View » au Rijksmuseum à Amsterdam
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L’exposition « Point of View » au Rijksmuseum à Amsterdam

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© Rijksmuseum / Photo Albertine Dijkema

Plusieurs autoportraits d’artistes femmes témoignent ensuite de la diversité des représentations de soi. Sobre chez Bep Rietveld (1913–1999), laquelle n’a pas réussi à suivre une carrière professionnelle en tant que peintre à cause de sa charge d’épouse et de mère, mais a peint toute sa vie ; ou extravagante chez Kinke Kooi (née en 1961), qui montre avec fierté ses aisselles poilues [ill. en Une], posant comme un papillon, les bras comme des ailes.

À gauche, « Autoportrait à la cigarette » et à droite, « Autoportrait en drag » de Robert Mapplethorpe (1980) présentés dans l’exposition « Point of view »
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À gauche, « Autoportrait à la cigarette » et à droite, « Autoportrait en drag » de Robert Mapplethorpe (1980) présentés dans l’exposition « Point of view »

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Épreuve gélatino-argentique • 50,4 × 40,4 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM, Cci, Paris • © Rijksmuseum / Photo Albertine Dijkema

Robert Mapplethorpe (1946–1989) se photographie quant à lui grimé en garçon puis en femme : en adoptant la même pose, le même cadrage, il montre que, finalement, bien peu de choses nous séparent les uns les autres. Un soupçon de maquillage, un blouson de cuir… On croise ensuite des portraits de Charles d’Éon de Beaumont (1728–1810), dit aussi le chevalier d’Éon, important diplomate resté célèbre pour avoir vécu trente-deux ans de sa vie habillé en femme.

Des objets insolites

Anonyme, Pendentif cure-dent en forme de dragon
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Anonyme, Pendentif cure-dent en forme de dragon, seconde moitié du XVIe siècle

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Or, émail, perles et pierres précieuses • 7,1 × 2,7 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • Photo Rijksmuseum

Les amateurs de mode apprécieront les dernières salles, dédiées aux pantalons, aux collerettes (si féminines avec leurs froufrous immaculés, elles étaient portées par des hommes de l’élite hollandaise du XVIIe siècle), aux bijoux de chaussures (encore une fois masculins), aux vestes très cintrées (qui protégeaient les bustes des hommes), aux boutons de vestes aussi précieux que des bijoux féminins… On retrouve ici les arguments des premières salles (ce qui faisait un homme hier peut définir une femme aujourd’hui, et vice versa), appliqués à toutes sortes de vêtements et d’accessoires, une idée d’autant plus intéressante que la balade est ponctuée d’objets insolites et amusants, tel un joli pendentif pointu, utilisé comme cure-dent (!).

La salle des costumes de l’exposition « Point of View » au Rijksmuseum
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La salle des costumes de l’exposition « Point of View » au Rijksmuseum

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© Rijksmuseum / Photo Albertine Dijkema

Enfin, le parcours se termine sur une série de portraits de jeunes aux identités sexuelles variées réalisés par des adolescents hollandais, sous la direction de la photographe Bete van Meeuwen (né en 1994). Fait remarquable, tous ont été acquis par le musée. Le message est donc clair : non seulement le musée montre qu’il peut aborder des sujets particulièrement précieux pour la reconnaissance de toutes les identités de genre, mais en plus il permet à la culture queer, si chère à la jeune génération, d’entrer dans ses murs. Et d’y trouver la légitimité qu’elle attend.

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Point de vue au Rijksmuseum - Amsterdam

Du 5 juillet 2024 au 1 septembre 2024

www.rijksmuseum.nl

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