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Musée Soulages

Gaston Chaissac face aux trublions de CoBrA

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Publié le , mis à jour le
Oser le dialogue, tenter des rapprochements. Si Gaston Chaissac et les artistes du groupe CoBrA ne se sont jamais rencontrés, le musée Soulages les réunit actuellement dans une exposition sensible, qui exalte leurs points communs : couleurs vives, réemploi de matériaux, spontanéité et enfance éternelle. Un très beau moment de peinture.
Gaston Chaissac, Serpent enroulé
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Gaston Chaissac, Serpent enroulé, 1949

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Collection particulière • © Gaston Chaissac, Adagp, Paris, 2022

« Ce sont deux univers qui vivent très bien ensemble. » Benoît Decron, co-commissaire de l’exposition « Chaissac & CoBrA. Sous le signe du serpent », se défend d’avoir voulu comparer des œuvres dont les artistes ne se sont jamais vus, n’ont jamais conversé ; « Comparaison n’est pas raison », continue-t-il, semblant se préparer aux critiques. À tort, se dit-on en découvrant la richesse du parcours, qui fait alterner avec une joie communicative des œuvres aux pattes variées malgré leurs affinités évidentes. On reconnaît aisément Gaston Chaissac (1910–1964) entre les CoBrA, lui qui ne se dépare jamais de ses masses colorées entourées de cernes noirs. L’idée de le rapprocher du groupe formé en 1948 à Paris par des artistes venus de Copenhague, Bruxelles et Amsterdam (d’où son nom) apparaît donc immédiatement généreuse, féconde de réflexions sur la peinture, les matériaux et une forme d’inventivité absolument anti-élitiste, ancrée dans les préoccupations du milieu du XXe siècle.

Le groupe CoBrA
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Le groupe CoBrA

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© E. Kokkorris Syrier

C’est aussi l’occasion, pas si courante, de voir des dizaines d’œuvres du réjouissant Chaissac. Né à la campagne à l’aube de la Première Guerre mondiale, l’artiste était un homme à la santé fragile, retrouvant régulièrement le décor lugubre des sanatoriums. Un peu sauvage, un peu solitaire aussi, son passage à Paris en 1937 lui fait toutefois croiser la route du peintre abstrait Otto Freundlich (1878–1943), génie des couleurs : tous deux logent dans le même immeuble et deviennent amis. Et si le jeune Gaston, d’origine modeste, gardait un bon souvenir des cours de dessin de sa sœur, il ne se serait pas permis seul d’envisager un jour de devenir artiste, détaille Benoît Decron. C’est pourquoi Freundlich, en lui confiant des crayons, du papier, puis en lui proposant d’exposer, changera à tout jamais sa vie.

Gaston Chaissac, Sans Titre (la Porte)
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Gaston Chaissac, Sans Titre (la Porte)

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Musée Abbaye Ste Croix, Sables d’Olonne • © Gaston Chaissac, Adagp, Paris, 2022

Conscient de sa singularité, qui fleurit dans une époque où les artistes multiplient les expérimentations, Chaissac l’autodidacte développe ses obsessions.

La guerre arrive, et trouve Gaston Chaissac régulièrement malade. Après différents séjours en « sana », il rejoint son épouse en Vendée et, résume Benoît Decron, « s’installe dans son œuvre ». « À partir de 1943, il se construit une posture, il sait où il va, il sait où il est bien », explique-t-il devant des œuvres de petits formats de ces années-là. En 1950, le peintre écrit ainsi au critique spécialiste de l’art naïf Anatole Jakovsky : « Si j’avais été sensible aux critiques de l’entourage, j’aurais eu certes vite fait de remiser les pinceaux ou bien encore de me laisser enrégimenter dans un genre déjà existant. Je me suis habitué à ma peinture. » Conscient de sa singularité, qui fleurit dans une époque où les artistes multiplient les expérimentations, Chaissac l’autodidacte développe ses obsessions avec foi, attirant entre autres l’attention de Jean Dubuffet.

Vue de l’exposition “Chaissac & CoBrA. Sous le signe du serpent”
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Vue de l’exposition “Chaissac & CoBrA. Sous le signe du serpent”

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© Musée Soulages Rodez / Photo T. Estadieu

Ils partageaient l’envie de produire des œuvres spontanées, à mille lieues des débats élitistes entre les peintres abstraits et figuratifs.

Au fil de l’exposition, la multiplicité des supports qu’il choisit pour peindre ses drôles de figures témoigne d’un caractère obstiné, volontaire, touche-à-tout : il peint sur des paniers, sur une « gamelle écrasée », sur une ancienne porte en bois [ill. plus haut], sur des assiettes, sur des collages de papiers peints, sur des balais… Et ses motifs se répètent, se répondent, se déclinent, tous ces visages cernés de noirs, souriant en un rictus (Pierre peinte, 1954), les sourcils levés dans une face bleue (Au revoir, 1950–1956), dansant joyeusement parmi les masses de couleurs (Face de lune, 1956)… Son travail semble résulter d’un formidable appétit de créer, toujours, tout le temps, sur n’importe quelle surface, même pas forcément plane, qui voudra bien accueillir son pinceau et ses couleurs.

Karel Appel, Woman With Cat
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Karel Appel, Woman With Cat, 1950

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© Karel Appel, Adagp, Paris, 2022

Face à ce « peintre rustique moderne », comme il le disait de lui-même, les artistes de CoBrA comme Karel Appel (1921–2006), Paul Franck (1918–1989) ou Asger Jorn (1914–1973) apparaissent plus sophistiqués, plus urbains. Eux vivaient à Paris en cosmopolites, lui a passé la plupart de sa vie à la campagne ; ils échangeaient, vivaient au cœur du monde de l’art, lui était un satellite relativement isolé. Leurs recherches, communes de 1948 à 1951 puis singulières, ont pourtant, et c’est tout le sel de cette expo, rejoint le solitaire Chaissac à bien des égards. Ils partageaient l’envie, certes plus étudiée pour eux, de produire des œuvres spontanées, à mille lieues des débats élitistes entre les peintres abstraits et figuratifs. Des œuvres exaltant les lignes brutes des dessins d’enfants, le jeu, l’exploration des matières. Un art sincèrement populaire, qui n’a besoin d’aucun appareil critique pour être compris… Et qui nous ravit, dans ce temple du noir qu’est le musée Soulages. Vraiment, cette conversation picturale est, à n’en pas douter, l’une des plus vivifiantes de ce début d’année !

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Chaissac & CoBrA. Sous le signe du serpent

Du 18 novembre 2021 au 8 mai 2022

musee-soulages-rodez.fr

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