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Gianni Pettena, Presence / Absence (détail), 2020
Performance, installation • Coll. Courtesy Salle Principale, Paris • © Studio Gianni Pettena
Lorsqu’en 2013, les architectes Lacaton & Vassal ont inauguré le Frac Nord-Pas-de-Calais, dévoilant deux bâtiments construits en miroir, ils n’étaient pas les premiers à avoir eu l’idée d’accoler un jumeau à une unité déjà existante.
Dans les années 1990, à Canazei, un village du Trentin, au nord-est de l’Italie, l’architecte Gianni Pettena avait déjà (avec deux confrères) signé un projet tout aussi audacieux. Refusant de détruire l’ancienne mairie de cette commune du Haut-Adige, construite par Ettore Sottsass senior (le père du designer), il avait choisi au contraire de la restaurer et de bâtir juste à côté un édifice symétrique, les deux étant reliés par un pont.
Gianni Pettena, Presence / Absence, 2020
Performance, installation • Coll. Courtesy Salle Principale, Paris • © Studio Gianni Pettena
Gianni Pettena est aujourd’hui octogénaire et peu de gens en France connaissent cette figure séminale de l’architecture radicale italienne des années 1970, même si une exposition au Frac Centre, à Orléans, lui a rendu hommage dès 2003. Un quart de siècle plus tard, le Crac Occitanie, à Sète, remet en lumière son œuvre sagace, longtemps restée souterraine, dont Marie Cozette, commissaire de l’exposition, souligne « la brûlante actualité ».
Diplômé de la faculté d’architecture de Florence en 1968, dans une époque de critique rageuse du capitalisme et du consumérisme, Gianni Pettena n’a jamais pratiqué le métier auquel ses études le destinaient. Il a préféré penser le langage de sa discipline à travers des installations, des performances et surtout de très nombreuses conférences et publications. En dehors de la mairie de Canazei, il n’a répondu à aucune commande, rejoignant ainsi le panthéon des « architectes sans architectures ». « C’est un passeur, il est autant artiste qu’enseignant et théoricien, déclare Marie Cozette.
Gianni Pettena, Presence / Absence, 2020
L’une des singularités de Gianni Pettena est de mettre en jeu la question du corps de l’artiste, qu’il moule sa silhouette en creux ou qu’il crée des architectures respirantes.
Performance, installation • Coll. Courtesy Salle Principale, Paris • © Studio Gianni Pettena
Il a mené de longs entretiens avec Richard Buckminster Fuller, l’inventeur du dôme géodésique, qui a été un visionnaire dans le domaine de la maison durable. Il a enseigné dans des universités de renommée internationale, à Florence, à Londres, en Californie, et il a anticipé l’importance de Zaha Hadid et de Rem Koolhaas, avant qu’ils ne deviennent des stars. »
Gianni Pettena a publié en 1973 l’Anarchitetto – Portrait of the Artist as a Young Architect, un essai qui se présente aussi comme un manifeste poétique, un livre d’artiste, un journal de voyage en images. Il n’existe malheureusement pas de traduction en français de cet ouvrage qui se clôt sur de réjouissants statements : « Ne voyage pas à l’étranger », « N’emménage pas dans la ville de ton galeriste », « Retourne auprès de ton épouse », et surtout « Construis ta propre maison »…
Gianni Pettena, Shadow Armchair, 1971
Ce pardessus-fauteuil, pourvu d’éléments flexibles entre la doublure et le tissu, garde la mémoire des formes. Il renvoie à un projet de chaise portable réalisé dès 1971 aux États-Unis.
Performance, installation • Coll. Courtesy Salle Principale, Paris
Ce qu’il a fait en partie sur l’île d’Elbe où, depuis 1978, il a converti une ancienne cabane de pêcheur en un work in progress. « J’ai trouvé sur ce petit territoire une manière de faire dialoguer l’architecture avec son environnement. Pour agrandir la maison, j’ai utilisé uniquement les éléments que je dénichais autour – des galets, des pierres, des bambous – et j’ai ajouté des morceaux de verre que j’ai récupérés à Murano. »
De ses anciens complices qui ont, eux aussi, cherché à dynamiter les canons de la discipline dans les années 1970, il est le seul à continuer d’incarner une pensée à la fois conceptuelle et libertaire.
Marie Cozette parle à son propos d’« une forme de modestie par rapport à la nature ». Marqué par le paysage de son enfance au cœur des Alpes italiennes, Gianni Pettena a pris en 2011 des photos des montagnes très verticales des Dolomites, réunissant les images dans une série intitulée Mon école d’architecture. « Dans les années 1970, il avait déjà pris des photos de Monument Valley, aux États-Unis. Ces deux séries confirment l’idée que, pour lui, la nature est une « construction » », analyse Marie Cozette.
Lorsqu’on demande à Gianni Pettena ce qu’est un « anarchitecte », il répond : « C’est un architecte qui ne suit pas les règles. Il voit plus loin, au-delà, avec une liberté totale. » De ses anciens complices des collectifs Archizoom et Superstudio qui ont, eux aussi, cherché à dynamiter les canons de la discipline dans les années 1970, il est le seul à continuer d’incarner une pensée à la fois conceptuelle et libertaire.
Gianni Pettena, Human Wall, 2012
Ce mur d’argile édifié avec les mains, qui porte des traces de doigts à la surface, fait prévaloir la dimension archaïque à la fois du geste de construction et de l’habitat. L’oeuvre est soumise à un processus de transformation lent mais inévitable, qui aboutit à la fissure et la dessication.
Argile, fils et bois • Coll. Courtesy Gianni Pettena et Salle Principale, Paris • © Photo Antonio Maniscalco.
Ses convictions, qui paraissaient utopiques il y a cinquante ans, irriguent aujourd’hui une architecture contemporaine préoccupée de construire moins, mieux et en lien avec la nature. « On était étudiants, on essayait de donner une forme à notre époque et à nos révoltes, en réfutant le langage rationaliste de l’architecture moderne des années 1930 », se rappelle-t-il.
« Il a toujours été un électron libre. Il a refusé toute appartenance, toute assignation, toute obéissance à une forme, à des codes. »
Marie Cozette
Une photo de 1973 le montre au milieu d’un groupe réunissant les principaux tenants de l’architecture radicale de l’époque. Aux côtés d’Andrea Branzi, d’Alessandro Mendini, il brandit une pancarte sur laquelle on peut lire « Je suis l’espion ». « Il a toujours été un électron libre, note Marie Cozette. Il a refusé toute appartenance, toute assignation, toute obéissance à une forme, à des codes. »
Depuis cinquante ans, Gianni Pettena œuvre donc à la marge, laissant des traces dans les esprits, dans les images qui documentent ses actions, mais le moins possible dans le paysage lui-même. Son intervention sur la façade extérieure du Crac Occitanie donne la mesure de ce plaisir « à mettre l’architecture en mouvement », comme il le dit lui-même.
Gianni Pettena, Archipensiero 1, 2001
L’œuvre naît d’une organisation dans l’espace de fragments incomplets d’un fronton de temple gréco-romain. Archipensiero développe une réflexion sur le point de vue et se présente aussi comme une « leçon de perception de l’espace ».
installation à Cassino (Italie) • Coll. Courtesy Salle Principale, Paris • © Studio Gianni Pettena
En recouvrant entièrement l’édifice de lamelles de papier blanc, il recrée une architecture vivante, animée par les éléments naturels. Sous l’action du vent, du soleil et de la pluie, le Crac devient un bâtiment organique qui se hérisse et respire. À l’intérieur, quelques-unes de ses œuvres iconiques sont réactivées, comme Archipensiero, qui se présente comme une archi-sculpture spéculative, dispersant dans l’espace les fragments incomplets d’un fronton de temple gréco-romain. « Pour reconstituer le fronton dans son ensemble, il faut opérer une projection mentale. C’est une invitation à prendre la mesure de notre héritage culturel qui nous pousse à rebâtir toujours les mêmes schémas d’architecture. Mais si vous changez de point de vue, vous comprenez que nos fondations inconscientes peuvent être bousculées, que l’héritage peut être remis en question », souligne Gianni Pettena.
Dans les étages, une cimaise est transformée en un mur d’argile baptisé Human Wall, dont « la dimension archaïque redonne toute son importance au travail de la main », dit Marie Cozette. Plus loin, une vidéo montre le mot « architecture » tracé sur le sable mouillé et progressivement effacé par les vagues.
Gianni Pettena, Architecture + Nature 2011, 2011
Le mot « architecture », tracé par l’artiste sur le sable mouillé, est progressivement effacé par le mouvement inexorable des vagues. Dans la vidéo, on entend ces mots de Pettena : « Peu à peu, l’architecture se dématérialise… elle redevient sable… nature… et la mer se brise. »
Captures vidéo • Coll. Courtesy Gianni Pettena et Salle Principale, Paris • © Studio Gianni Pettena
On regrette que l’accrochage ignore les fameuses photographies documentant ses « gestes architecturaux » les plus connus, réalisés en 1971 et 1972, alors qu’il était invité à enseigner au Minneapolis College of Art and Design puis à l’Université de l’Utah, à Salt Lake City. C’est dans cette ville que, aidé de ses étudiants, il a entièrement enduit de terre une maison abandonnée, cette Clay House étant appelée à se craqueler, à se fissurer puis à revenir à son état d’origine au gré des intempéries. À Minneapolis, il a versé de l’eau sur un bâtiment, misant sur les rigueurs de l’hiver pour que l’édifice, rebaptisé Ice House, devienne un gros glaçon incongru destiné à fondre, selon une logique de réversibilité qu’il affectionne.
« L’architecture doit répondre à des fonctions pratiques mais elle doit être aussi la matérialisation d’une attitude, d’une position éthique. »
Gianni Pettena
« Le voyage aux États-Unis a été fondateur pour moi. Je me suis aperçu que mes réflexions croisaient les préoccupations des protagonistes du land art, comme Robert Smithson (1938–1973) avec qui je suis devenu ami, ou celles d’artistes comme Gordon Matta-Clark (1943–1978), un architecte en rupture de ban comme moi. Je l’ai rencontré en 1974, peu avant sa mort. » Mais à la différence des Cutting de Matta-Clark ou de la Spiral Jetty de Smithson, ses interventions modestes se gardent de toute monumentalité et de tout héroïsme.
Gianni Pettena, Architecture Forgiven by Nature, 2017
En ajoutant un escalier en colimaçon caché par un réseau de grilles métalliques, elles-mêmes recouvertes de plantes grimpantes, Pettena a transformé un château d’eau en belvédère qui domine les vallées environnantes.
installation permanente, Brufa (Pérouse, Italie). • © Studio Gianni Pettena
« L’architecture doit répondre à des fonctions pratiques mais elle doit être aussi la matérialisation d’une attitude, d’une position éthique, répète-t-il. La plupart des architectes ne bâtissent pas plus de 20 % des projets qu’ils ont échafaudés. Je suis le seul à avoir construit toutes les architectures que j’ai pensées, imaginées, même si elles n’ont duré parfois qu’une heure, un jour ou un mois. » Un autre statement de Gianni Pettena ? « Pendant une semaine, ne prends pas de rendez-vous. »
Pour aller plus loin
Pour une approche plus pédagogique, la fondation d’entreprise Hermès a publié un «journal» dédié à Gianni Pettena à l’occasion de l’exposition «Forgiven by Nature» qui lui a été consacrée à La Verrière, à Bruxelles, en 2021, dans le cycle «Matters of Concern – Matières à panser». Il est disponible sur le site de la fondation, rubrique «Projets».
Gianni Pettena – Anarchitecture
Du 11 février 2024 au 12 mai 2024
Crac Occitanie • 26 Quai Aspirant Herber • 34200 Sète
crac.laregion.fr
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L’une des singularités de Gianni Pettena est de mettre en jeu la question du corps de l’artiste, qu’il moule sa silhouette en creux ou qu’il crée des architectures respirantes.