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Bijoy Jain, Copper House II, Chondi (Inde), 2014
© Mitul Desai.
Charpenté, le visage surmonté d’une épaisse chevelure blanche, silhouette d’acteur et faux airs de Milan Kundera, Bijoy Jain, l’architecte de Studio Mumbai, est un charmeur. Il a d’ailleurs fasciné Hervé Chandès, le directeur artistique de la fondation Cartier, institution parisienne qui rend hommage au créateur indien jusqu’au 21 avril. Chandès ne le nie pas.
Longtemps, il avait gardé auprès de lui un article consacré à l’artiste avant de tomber en admiration devant l’une de ses chaises, simple, élégante, poétique. De la chaise, il a glissé aux tables, puis aux toiles et aux sculptures pour finir aux architectures, toutes facettes de la production d’un adepte de la slow line, posé, secret, voire insaisissable. Est-ce parce qu’il fut un sportif d’exception, lui qui a traversé la Manche à la nage? Peut être, car tel un poisson d’aquarium, Bijoy Jain est sujet aux zigzags, aux à-coups, aux changements de direction.
Bijoy Jain, 2023
3 ©Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine.
C’est dans le chaudron de Mumbai, capitale économique de l’Inde où désormais 22 millions d’individus se croisent, qu’il est né il y a cinquante-huit ans. Jeune, il est marqué par le sort. Il perd ses parents tous deux médecins puis un frère. Il décide alors de quitter son pays, direction SaintLouis aux États-Unis où il achève ses études d’architecture. Il s’intègre à diverses agences dont celle de Richard Meier à Los Angeles, part à Londres puis décide de rentrer au pays. « J’avais besoin de chaleur », dit-il, visiblement satisfait de la touffeur tombée sur la métropole en cette fin septembre lorsqu’on le rencontre.
Pour tenir dans sa ville tentaculaire, dans cette « Maximum City » comme la baptisa Suketu Mehta, auteur d’un ouvrage sur la puissance des mafias locales, Bijoy Jain s’est bâti un refuge dans un recoin du quartier de Byculla. Sa maison et son agence à touche-touche et en rez-de-chaussée sont en continu secouées par le fracas des trains qui en frôlent les murs.
Bijoy Jain, Contre les vitres, Mandala Study, cadre géométrique en bambou en forme d’oiseau, noué avec de la soie nistari. Au sol, Kalyani Abstract Water Drawing, dessin tracé au fil de coton enduit de pigment de cadmium sur craie (sourcée en Ile-de-France) tassée dans un moule.
cadre géométrique en bambou en forme d’oiseau, noué avec de la soie nistari. • ©Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine.
Écho à toute son architecture, les espaces s’y répartissent autour d’un patio à ciel ouvert qui est comme une place de village. Les salles se déploient derrière des baies sans vitrage, bercées par les vents et le clapotis d’une pluie qui prend souvent des airs de cataracte. Pour laisser passer une lumière du jour filtrée, Bijoy Jain a disposé de fines plaques de marbre dans les plafonds. Elles sont le parfait reflet de sa personnalité, translucides et néanmoins opaques, avenantes et distanciées. Bijoy Jain, dans son élégante douceur, est une énigme.
« L’efficience plutôt que l’efficacité, le sentiment plutôt que le sentimentalisme. »
Pour l’appréhender, il faut errer dans son studio. Un capharnaüm de maquettes, sculptures et bocaux remplis de pigments en badigeonne les pièces où les artisans qui composent son équipe tordent, soudent, plient, peignent et collent assis sur le sol. C’est dans cette moiteur omniprésente que son travail infuse et que ses idées fusent car Bijoy Jain en est convaincu, la totalité de ses créations sont déjà en lui, tapies, n’attendant qu’une occasion pour prendre corps. Les multiples objets qui encombrent les espaces en sont les signes annonciateurs, des préfigurations à petite échelle, non pas des expérimentations mais plutôt, selon ses dires, « des explorations ». Bijoy Jain est le voyageur de son propre imaginaire.
Bijoy Jain, Naza Battu
, sculpturel en terracotta, moulée à la main et cuite au four ouvert. • ©Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine.
Bien qu’il soit affublé d’un patronyme lourd de références religieuses, jaïnisme, bouddhisme ou totémisme n’ont pas ses faveurs. Rusé, il préfère se jouer des assonances, des décalages, moins pour préciser sa pensée que pour échapper à tout étiquetage. Ainsi, cet intuitif revendique « l’efficience plutôt que l’efficacité, le sentiment plutôt que le sentimentalisme », ce qui contribue à brouiller un peu plus les cartes. À l’entendre, seuls lui importent le mouvement, l’énergie à transmettre, l’inaltérable fuite du temps dans lequel il s’inscrit, emporté lui-même, « arrivé déjà et pourtant toujours en route ».
Pétri de culture européenne, il soutient qu’Alain Resnais a changé sa vie, comme Jean-Luc Godard et Le Corbusier mais aussi Marcel Duchamp, Brancusi, Giacometti, Louis Kahn, Mies van der Rohe et d’autres. Auteur de splendides villas dans le Maharashtra (État au centre-ouest de l’Inde), puis de l’installation Work-Place en 2010 à la biennale de Venise, qui l’installa dans la catégorie des architectes soucieux de la nature, écolo par économie de moyens, il insiste sur les fondamentaux que sont pour lui – à la manière d’un Gaston Bachelard indien –, « l’air, l’eau, la lumière, la respiration et… l’être humain, partie intégrante de la nature et non pas dissociée d’elle ».
Bijoy Jain, Palmyra House, Nandgaon (Inde), 2007
Non loin de Mumbay, au bord de la mer d’Arabie, cette maison
en pleine nature s’offre comme deux volumes en
bois de palme recouverts
de cuivre, érigés autour d’un puits qui est encore une piscine. Autour, une plantation de cocotiers.
Dans nombre de ses réalisations, l’eau lui a d’ailleurs servi de socle. Creuser un puits, dessiner un réservoir, le placer au centre du projet pour que celui-ci, en pierre, en bois, en briques, s’étire ensuite autour, voilà sa démarche. « Si le puits descend tout seul, alors les choses pourront pousser en surface. » Archéologue du présent, il a peaufiné sa méthode au fil de ses projets, comme dans la cité bâtie pour la créatrice japonaise Chiaki Maki, près de la ville de Dehradun dans l’État de l’Uttarakhand. Après avoir installé une réserve d’eau, il a sur son pourtour posé des pavillons dans lesquels des artisans produisent aujourd’hui la soie de haute qualité qu’ils tissent.
Pour l’heure et toujours dans la même veine, sa réalisation la plus surprenante est sise à Mumbai, au 17e étage d’une tour de luxe. Campée face à la mer et à la voie surélevée qui mène à l’aéroport, cette tour offre à ses résidents des appartements de 500 m2 . Là, pour un client jeune et fortuné, Jain a pulvérisé ce qui était en place. Architecte d’intérieur, il a d’abord installé au cœur de l’endroit une zone de travail d’où sont sortis les matériaux utilisés ensuite sur le chantier. Ce lieu fondateur est encore là, monticule, stèle ou tombe originelle. Autour, la lumière ocre est diffuse. Elle émane des murs bouchardés, des sols, des voilages qui habillent et déshabillent cet appartement mis à nu. Conçu comme un rez-de-chaussée en terre battue, l’espace accueille nul meuble ou presque mais des cadrages de cinéma, des plongées sur l’éther, une dominante saumonée magnifiée par des voilages rose et bleu. L’ensemble procure l’irréel sentiment de fouler une terre en plein ciel.
Bijoy Jain, Appartement à Mumbai
Au17e étage d’une tour de luxe, Bijoy Jain a édifié un appartement « comme un rez-de-chaussée ». Terre au sol et murs ocrés, œuvre de l’architecte au mur : un minimalisme tellurique magique.
© Philippe Trétiack.
Évidemment, cette typologie en place de village qu’il affectionne et dans laquelle on trouve des réminiscences de la villa pompéienne, en se voulant universelle, susceptible d’accueillir une école, une usine, un hôpital ou un appartement, risque de pécher par sa neutralité. Mais Bijoy Jain résiste à la critique, son désir étant nourri de références au peintre Piero della Francesca, à l’architecte Étienne-Louis Boullée, autre révolutionnaire universaliste. Lui croit à son combat.
Il construit d’ailleurs en ce moment le chai Beaucastel à Châteauneuf-du-Pape, une place publique à New York, un onsen au Japon, une maison à Hyderabad (en Inde) et une autre dans l’île grecque de Kastellórizo. Son fan-club est cosmopolite. Depuis le patio de son studio, l’œil embrasse les gratte-ciel qui s’inscrivent dans le vaste oculus de son ouverture comme autant de clins d’œil moqueurs.
Bijoy Jain, Vue de l’exposition
Au sol, des éléments sculpturaux réalisés à la main, en basalte et couverts de chaux. Parmi les éléments au mur, des nattes de bambou tressé recouvert de bouse de vache, d’enduit à la chaux et de pigments.
©Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine.
« L’architecture doit être ciselée de telle manière qu’au final on puisse balayer le sol avec les cils. »
Bijoy Jain
Ces architectures ne sont pas siennes, nonobstant Bijoy Jain est un pragmatique. « Si l’on me propose d’édifier une tour ou bien de réaliser des abris d’urgence comme le fait Shigeru Ban, je le ferai. » Il attend que les propositions viennent et que ce qu’il a en lui surgisse. Et puis soudain, lui qui ne jure que par les mots « empathie », « rêverie », « posture », « dextérité », « palimpseste » et « wuwei », ce concept chinois du non-agir, le voilà comme rattrapé par son nom et par les pratiques jaïnistes qui veulent que les fidèles époussettent le sol devant eux par crainte d’écraser par mégarde un insecte.
Alors il murmure que « l’architecture doit être ciselée de telle manière qu’au final on puisse balayer le sol avec les cils ». Et c’est dans cette posture de dévotion et de nageur en pleine terre qu’il prend son envol.
Bijoy Jain / Studio Mumbai. Le souffle de l’architecte
Du 9 décembre 2023 au 21 avril 2024
Fondation Cartier pour l'art contemporain • 2 Place du Palais Royal • 75001 Paris
www.fondationcartier.com
Pour en savoir plus sur l'exposition
L’installation de la fondation Cartier s’offre comme une immersion dans une collection d’objets témoins d’une civilisation composite. Énigmatique, cette constellation est présentée sans cartel, sans explication. Celle-ci n’est accessible qu’au sortir de l’expérience. Bijoy Jain veut faire de chaque spectateur le passager d’un véhicule où la gravité de la terre, l’attente de la vague du surfeur, le poids d’une archéologie poétique se font ressentir. Pour l’occasion, il a convié deux artistes à disposer leurs créations dans ses espaces: la céramiste danoise d’origine turque Alev Ebüzziya Siesbye et la peintre chinoise Hu Liu. En sus, le directeur artistique japonais Taku Satoh est en charge du livre-catalogue. Le spectateur est ainsi appelé à déambuler entre des mandalas de craie et de pigment, des sculptures naines ou géantes, des abris de fortune, des statuettes et des plaques de métal, des autels sans divinités précises. Une narcose poétique, un souffle, comme le veut l’intitulé de l’exposition.
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Fidèle à son amour de la maison érigée autour d’un patio, l’architecte a élevé deux volumes sur un sol empierré au cœur de l’ensemble et tout autour. La maison, surélevée pour résister aux inondations, fait de l’eau sa raison d’être.