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Harry Gruyaert, États-Unis, Banlieue de Las Vegas, 1982
Photographie • 32 x 48 cm • © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Il y a des expositions que l’on visite attiré par un nom familier, et celles où l’on se rend alléché par une image entêtante, comme une mélodie. Harry Gruyaert fait résolument partie de cette seconde catégorie. L’enfant terrible de l’agence Magnum, moins connu que beaucoup de ses confrères, est à l’honneur au Bal dans une exposition qui contraste avec les grands noms du noir et blanc récemment mis à l’honneur à Paris comme Marc Riboud au musée Guimet, Frank Horvat au Jeu de Paume ou Elliott Erwitt au musée Maillol.
Né à Anvers en 1941, Harry Gruyaert poursuit des études de cinéma et de photographie avant de fuir sa Belgique natale, « trop étriquée », pour s’installer à Paris, où il devient photographe de mode. Puis c’est l’envol vers les États-Unis où il rencontre de grands noms de l’art américain comme Roy Lichtenstein et Robert Rauschenberg, dont l’influence offre un tournant définitif à sa carrière.
La scène new-yorkaise bouillonnante des années 1970 l’expose au pop art et à des choix artistiques radicalement différents de ceux qui dominent alors la photographie européenne. Harry Gruyaert devient un pionnier de la couleur, tout comme Joel Meyerowitz, William Eggleston ou Stephen Shore, qu’il admire. Le jeune photographe fréquente la nouvelle scène profondément expérimentale, rencontre Gordon Matta-Clark et Richard Nonas, et commence « à regarder autrement la banalité, à accepter une sorte de laideur du monde et à en faire quelque chose », encouragé par la photographie de rue (street photography) très en vogue dans la capitale américaine.
Harry Gruyaert, Irlande, Comté de Kerry, 1983
Photographie • 32 × 47 cm • © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Son objectif se focalise sur l’esthétique du commun, photographiant passants et instants anecdotiques. Il se passionne pour la réalité, qui « ressemble à un collage de Picasso dont les éléments n’étaient pas faits pour être mis ensemble, mais qui, soudain juxtaposés, signifient et disent quelque chose qui était insaisissable avant. » Le photographe s’intéresse ainsi, et surtout, au potentiel créatif de ce qu’il appelle la « matière couleur », alors considérée comme « vulgaire » car réservée aux domaines de la publicité et de l’illustration.
Ses inspirations sont partout : aux États-Unis, qu’il arpente après ses années new-yorkaises, au Maroc, en Inde, en Égypte… Harry Gruyaert y capture les scènes de vie et les vibrants motifs du quotidien. Si la couleur domine, c’est aussi et avant tout parce que sa sensibilité est tournée vers la lumière. Toujours en possession de son appareil photo, il saisit l’instant qui glisse devant ses yeux. À la manière dont les paysages défilent derrière les fenêtres du train, ce « voyeur » crée des instantanés volés à l’insu de ses sujets.
S’il rejoint Magnum Photos en 1981, alors que la prestigieuse agence recrute presque exclusivement des photoreporters à l’époque, la pratique d’Harry Gruyaert fait bande à part. L’esthète ne prend pas part aux tendances dominantes du documentaire et du photojournalisme. Il est d’ailleurs le seul à photographier strictement en couleur : « La couleur, c’est un moyen de sculpter ce que je vois. La couleur n’illustre pas un sujet ou la scène que je photographie, c’est une valeur en soi. C’est même l’émotion de la photographie. »
Harry Gruyaert, À gauche, « URSS, Moscou » (1989). À droite, « Belgique, Anvers »(1988)
Photographies • 32 × 47,5 cm / 35 × 24 cm • © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Pour que « tout tombe en place », comme il le théorise, il faut parfois s’oublier soi-même et se soumettre à son pur instinct.
Il cherche à s’immerger dans le quotidien des inconnus qu’il croise, s’efforce d’être au plus près des passants qui se pressent, sans le savoir, derrière l’objectif. Pas de mise en scène ni de photographie studio : c’est dans l’effervescence du quotidien, de ces personnes affairées, qu’il découvre une beauté à capturer. Ce regard sur les gens sera une ligne conductrice jamais ignorée. Ainsi, des silhouettes s’isolent dans la foule, se croisent et s’effleurent sans jamais se regarder. Des figures solitaires patientent au comptoir, au lavomatique, à un coin de rue…
« Je me disais qu’il serait tellement plus simple de mettre en scène mes images, de repeindre tel mur comme Antonioni, ou de demander à tel personnage de s’habiller autrement. Mais je crois que j’y perdrais ce miracle instantané de l’inattendu qui coupe le souffle, de ce phénomène très physique de la photo qui soudain s’inscrit. » Pour que « tout tombe en place », comme il le théorise, il faut parfois s’oublier soi-même et se soumettre à son pur instinct.
Harry Gruyaert, Maroc, Ouarzazate, 1986
Photographie • © Harry Gruyaert / Magnum Photos
L’exposition du Bal retrace, sur une période de 20 ans, cette pratique sous influence et met en avant une soixantaine de tirages réalisés selon le procédé Cibachrome (aujourd’hui disparu), un développement photographique qui renforce la netteté des épreuves, l’intensité des couleurs et permet des aplats tout en saturation. On profite de ces images uniques relevées par une scénographie tout aussi chatoyante, avant d’apprécier la dernière salle plongée dans l’ombre, où la projection de diapositives révèle de nombreux autres clichés et permet de pallier une exposition qu’on aurait aimé plus exhaustive.
Harry Gruyaert - La part des choses
Du 15 juin 2023 au 24 septembre 2023
LE BAL • 6, impasse de la Défense • 75018 Paris
www.le-bal.fr
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