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Jean-Louis Forain, Joris-Karl Huysmans, 1878
Pastel • 55 x 44,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Quiconque a lu son roman symboliste culte À rebours (1884) se souvient de la passion pour l’art de Des Esseintes, le héros décadent et reclus de Joris-Karl Huysmans (1848 – 1907). Mais ce que l’on sait moins, c’est que l’écrivain emblématique de la fin du XIXe siècle fut aussi un critique d’art averti, à la plume raffinée, captivé par les plus grands peintres de son temps et amateur de saillies acerbes. Après Denis Diderot mais surtout Charles Baudelaire – qu’il appelait « le grand et divin poète » – son regard sur l’art et « les peintres de la vie moderne » a édifié un pan moins connu et néanmoins capital de son œuvre.
C’est cette facette de Huysmans que le musée d’Orsay met brillamment en scène, dans une exposition tripartite et assez courte (trop, peut-être), orchestrée par l’artiste contemporain italien Francesco Vezzoli, qui présente à cette occasion plusieurs œuvres en hommage à l’homme de lettres qui l’éblouit. Alors qu’il vient de faire son entrée dans La Pléiade, Huysmans n’a en effet pas fini d’influencer la création contemporaine, lui qui, déjà, occupait une place prépondérante dans le roman de Michel Houellebecq, Soumission (2015).
Edgar Degas, Dans un café, dit aussi L’Absinthe, vers 1875–1876
Huile sur toile • 92 × 68,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
« De concert avec Cabanel, Bouguereau a inventé la peinture gazeuse. Ce n’est plus de la porcelaine, c’est du léché flasque, de la chair molle de poulpe. »
Joris-Karl Huysmans
Le premier temps de cette exposition rassemble à la fois le bon grain et l’ivraie huysmansiens. Parmi ceux qu’il a soutenus et dont il a parfois été proche, Edgar Degas fait figure de maître de « l’étrange exact », surtout lorsqu’il s’agit d’une scène de genre comme L’Absinthe (1875 – 1876). Huysmans a également été très tôt conscient qu’Édouard Manet conduisait l’art moderne « dans une voie neuve ». Son magnifique Portrait de Mallarmé (1876) – que l’écrivain a beaucoup contribué à faire connaître –, côtoie ici Les Raboteurs de parquet (1875) de Gustave Caillebotte, le naturalisme des « paysages suburbains » de Jean-François Raffaëlli, et la fameuse Rolla (1878) d’Henri Gervex, dont l’érotisme lui évoque Baudelaire. Quant à l’art académique de l’époque, il ne l’a pas brocardé de main morte, et c’est assez jouissif : « De concert avec Cabanel, Bouguereau a inventé la peinture gazeuse. Ce n’est plus de la porcelaine, c’est du léché flasque, de la chair molle de poulpe ».
Henri Gervex, Rolla, 1878
Huile sur toile • 176,2 × 221,3 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts de Bordeaux • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Patrice Schmidt
Fait rare : romans, critiques d’art et vie personnelle auront été pour Huysmans intimement liés. Du décadentisme et de son aversion pour « l’ignominieux spectacle de cette fin de siècle » (Là-bas, 1891) à sa recherche, en littérature, d’un naturalisme surnaturel et mystique dépassant le positivisme absolu – qui le dégoûtait – de son ami Émile Zola ; de sa fascination pour les Primitifs à sa conversion au catholicisme, il a toujours considéré essentiel de laisser les mystères inexpliqués et de privilégier l’âme à la forme. Ce qui ne l’a pas empêché de passer à côté de Gustave Courbet, jugée comme une « brute ».
Gustave Moreau, L’Apparition, 1876
Aquarelle • 106 × 72,2 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ses confrères symbolistes Gustave Moreau et Odilon Redon – des complices – l’aient tant fasciné. Dans la deuxième partie de l’exposition sont ainsi présentés de nombreux Christ en croix, Les Yeux clos (1890) de Redon, ainsi que L’Apparition (1875) de Moreau – et sa Salomé, adulée par Des Esseintes dans À rebours « comme déesse de l’immortelle Hystérie ». La scénographie, dominée par le rouge, recouvre les murs d’un papier peint que Francesco Vezzoli a imaginé à partir de la maison de Gabriele D’Annunzio, écrivain italien émerveillé par la demeure de Des Esseintes.
Mais le vrai choc esthétique de Huysmans, le fondamental, a eu lieu au musée de Cassel, en Allemagne, en 1888. Là, devant l’une des quatre crucifixions du Primitif allemand Matthias Grünewald – dont on connaît mieux, en France, Le Retable d’Issenheim –, l’idéal littéraire de l’écrivain trouve un écho flamboyant. Il voit alors dans cette œuvre hors norme « des excès d’âmes inouïs », un « Christ proche du peuple à l’épouvantable rictus de tétanos ». « L’agonie avait terrifié l’allégresse des bourreaux en fuite, écrit-il. Ce n’était pas le Christ des riches, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux traits chevalins et fades. C’était le plus humain des Christ. » Voici donc sans doute le panthéon pictural de Huysmans, cet esprit libre et moderne : Grünewald, Degas et Moreau.
Huysmans. De Degas à Grünewald, sous le regard de Francesco Vezzoli
Du 26 novembre 2019 au 3 mars 2020
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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