Jean-François Noël, Deux fillettes, la Grande Borne, Grigny, 1973
Photographie couleur • Coll. & © Jean-François Noël
« À l’escalier C, bloc 21. / J’habite un très chouette appartement / Que mon père, si tout marche bien / Aura payé en moins de vingt ans. On a le confort au maximum / Un ascenseur et une salle de bain./ On a la télé, le téléphone/ Et la vue sur Paris, au lointain. » La banlieue populaire que Gilbert Bécaud chante en 1963 dans « Dimanche à Orly », voyant s’envoler « des avions pour tous les pays », a des accents de bonheur. Pour d’autres, ces territoires « de ban à une lieue » (origine du mot) sont plutôt associés à la galère et à la misère – des « maisons qui vous possèdent, toutes pisseuses », disait Céline de son « Rancy » détestable (Voyage au bout de la nuit, 1932).
Hétérogène et polysémique, la banlieue charrie une myriade d’images et mille histoires, heureuses ou malheureuses. Y compris celle de Jean Gabin paumé au milieu des barres de Sarcelles, dans Mélodie en sous-sol (1963), et qu’on n’imagine pas forcément pour ouvrir l’exposition « Banlieues chéries », présentée au palais de la Porte Dorée.
Paul Almasy, Enfants jouant au ballon ; Champigny-sur-Marne, 1963
Photographie en noir et blanc • © EPPPD-MNHI
Attendue de pied ferme au-delà du périph, voilà la toute première exploration de la banlieue organisée dans un musée national. C’est dire si le sujet fait peur ! Pour nous guider (sans nous perdre), le palais de la Porte Dorée a opté pour le pluriel (« banlieues » avec un « s ») et un commissariat collectif, complété d’un solide conseil scientifique, sous la houlette de Susana Gállego Cuesta (directrice du musée des Beaux-Arts de Nancy à l’origine des Rencontres Urbaines de Nancy), de l’artiste urbaine Aleteïa, ainsi que de Horya Makhlouf, historienne de l’art et commissaire des projets spéciaux au Palais de Tokyo.
Pour restituer cette pluralité des points de vue, le parcours combine sur 900 m2 tableaux, dessins, installations, photos, vidéos, documents et témoignages, brossant un portrait intime, politique et mondial au-delà des barrières : « ‘Banlieues chéries’ est née d’une volonté partagée de déconstruire les représentations négatives », affirment ses commissaires déterminés à « recadrer les clichés ».
On y apprend d’abord que la banlieue n’a pas toujours eu le même visage. Sous le baron Haussmann, qui a donné à la capitale ses boulevards cossus et ses immeubles avec vue, la périphérie est d’abord un espace à « coloniser », selon les journaux de l’époque. On y installe tout ce qu’on ne veut pas dans la Ville lumière, les entrepôts, les usines, les eaux usées, les cimetières, les hôpitaux, les prisons, les logements sociaux… Strate après strate, un paysage se dessine. À la campagne d’Argenteuil qui inspire Claude Monet en 1871 succède les bidonvilles de la « Zone » qui ceinturent Paris et immortalisés dans les photos d’Eugène Atget entre 1900 et 1910. Les vagues migratoires achèvent de dessiner les contours de cette grande fresque humaine. C’est ce que Monique Hervo et Jean Pottier documentent avec des photographies prises à Nanterre.
À gauche, « Argenteuil » de Claude Monet, 1872. À droite, « Zoniers, Porte d’Italie » d’Eugène Atget (tirage Berenice Abbott), 1913
Coll. musée d'Orsay, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Hervé Lewandowski. Courtesy galerie Alain Paviot, Paris
Il n’est pas de banlieue sans les banlieusards. À la grande histoire sociale et politique se mêlent des récits personnels, restitués sur le papier par Neïla Czermak Ichti (née en 1993 à Bondy) autour d’une chorba (soupe maghrébine), ou avec Yanma Fofana Fany, jeune diplômée des Beaux-Arts de Paris après une classe prépa à Gennevilliers, qui transpose ses photos d’enfants en peinture. Des souvenirs périphériques devenus essentiels.
Jean-François Noël, Pigeon, place de la Treille, La Grande Borne, Grigny, 1973
Photographie couleur • Collection Jean-François Noël
Pas toujours rose, la banlieue possède une palette de couleurs. Parce qu’il y a une « banlieue verte », celle qui nourrit la capitale devenue métropole au XXe siècle ; une « banlieue bleue » pour la villégiature, ces banlieues résidentielles ; sans oublier la « banlieue noire et rouge », industrielle et prolétaire, qui joue un rôle essentiel dans la reconnaissance et l’intégration sociale et politique du monde ouvrier.
Retraçant son évolution à travers les décennies, le parcours creuse les utopies architecturales des Trente Glorieuses, durant lesquelles la France construit à tour de bras des logements. On était fiers d’y habiter et on envoyait même des cartes postales qui montraient le quartier (voir la série « Le Grand Ensemble », Mathieu Pernot, 2004). Saviez-vous qu’a la Grande Borne, à Grigny, il y avait beaucoup d’œuvres d’art ? Voilà qui paraît à des années-lumière, mais dans les années 1970, les mômes pouvaient grimper sur des pigeons du duo de sculpteurs Claude et François-Xavier Lalanne.
À la Grande Borne comme aux Tarterêts, aux 4000 comme au Chêne Pointu, les HLM plantés à la hâte dans des rues aux noms d’arbres (rue des Peupliers, rue des Amandiers…) – mais qui cachaient la forêt – vont se dégrader. Ambition abandonnée ; les politiques fourbissent des « plans » et n’ont plus que le mot de « rénovation » à la bouche. Ce qu’illustre fort bien la séquence de l’expo sur les tours « Nuages » du quartier Pablo-Picasso de Nanterre, confrontant l’installation aux immeubles troués Un monde parfait de Martine Feipel et Jean Bechameil aux sublimes vues photographiques de Laurent Kronental, qui signe l’affiche de « Banlieues chéries ».
Laurent Kronental, Les Tours Aillaud, quartier Pablo Picasso, Nanterre, série « Les Yeux des Tours », 2015
Photographie couleur • © Laurent Kronental photographe
De l’embrasement des Minguettes à Vénissieux en 1981 en passant par Clichy-sous-Bois en 2005, de crise en crise, de « justice pour » (Zyed et Bouna, Adama), le « malaise des banlieues » est scruté au travers de ses « soulèvements », de ses « révoltes » ou « émeutes » (les mots pèsent), y compris par le miroir déformant des médias grâce à un « bureau de presse » installé dans le parcours. On en oublierait presque que les fleurs savent aussi pousser dans le béton – voir le court-métrage Le Croissant de feu de Rayane Mcirdi tourné à Asnières juste avant la destruction de la barre des Gentianes.
La banlieue, ce sont encore ceux qui y vivent qui en parlent le mieux. Prenez le temps de scruter les constellations archéologiques d’Aleteïa, « Corbelloise et fière de l’être », qui referment l’exposition tout en l’ouvrant dans le temps et l’espace. Le street art, la musique hip-hop, un certain cinéma et une littérature engagés sont autant d’expressions fertilisées dans les territoires périphériques avant de conquérir le monde. Tout finit, comme cela a commencé, en chanson car une salle entièrement graffée a été aménagée pour nous laisser chiller avec une playlist à écouter. Le rap aura le dernier mot : « La banlieue influence Paname / Paname influence le monde […] C’est nous le Grand Paris » (« Grand Paris », 2017).
Banlieues Chéries
Du 11 avril 2025 au 17 août 2025
Palais de la Porte Dorée • 293 Avenue Daumesnil • 75012 Paris
www.palais-portedoree.fr
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