Poitiers

« La Musée », la folle collection d’artistes femmes constituée à sa retraite par Eugénie Dubreuil

Par

Publié le , mis à jour le
Elle voulait leur dédier un musée tout entier. Eugénie Dubreuil, 87 ans à ce jour, a passé les deux dernières décennies à acheter des œuvres d’artistes femmes – et uniquement de femmes. Elle en a réuni 500, dont elle a fait don au musée Sainte-Croix de Poitiers, qui en expose actuellement 300. Récit d’une folle aventure d’art et d’engagement.
Niki de Saint-Phalle, Un Rêve plus long que la nuit (détail)
voir toutes les images

Niki de Saint-Phalle, Un Rêve plus long que la nuit (détail), 1976

i

Techniques mixtes sur papier • Coll. La Musée / Ville de Poitiers • © 2024 Niki Charitable Art Foundation © Adagp, Paris / © musées de Poitiers, Ch. Vignaud

Novembre 1999. À la retraite depuis peu, Eugénie Dubreuil se rend à la maison de ventes aux enchères Drouot, où est annoncée une vente dédiée à la collection de Guillaume Apollinaire (1880–1918) – l’un de ses « fétiches », précise-t-elle. Ancienne enseignante en arts plastiques et artiste, la Parisienne ne roule pas sur l’or, mais fait sur un coup de cœur l’acquisition d’un dessin, une feuille arrachée à un carnet de Marie Laurencin (1883–1956). « Comme il n’était pas signé, il ne valait quasiment rien. »

Elle y prend goût, y retourne de plus en plus. « Je me suis prise au jeu, comme les gens qui vont dans les casinos. » Chez Drouot, vaste « caverne d’Ali Baba », elle s’enchante pour ces œuvres « qu’on ne voyait pas dans les musées », qu’elle peut approcher et même toucher.

Eugénie Dubreuil lors de l’inauguration de l’exposition de sa collection « la Musée »
voir toutes les images

Eugénie Dubreuil lors de l’inauguration de l’exposition de sa collection « la Musée », 2024

Mieux : elle se rend compte que certaines sont vendues à très bas prix… Souvent, signées par des femmes. Alors, elle se lance, et se met à acheter régulièrement des dessins, des estampes, des photographies, des peintures, de petites sculptures, systématiquement d’artistes femmes. « Certaines, je les ai choisies, je n’ai pas de honte à le dire, sur le prénom. »

Une collection d’ambition muséale

Marie Laurencin, Femme nue à mi-corps, se peignant
voir toutes les images

Marie Laurencin, Femme nue à mi-corps, se peignant, vers 1909

i

Crayon sur papier • Coll. La Musée / Ville de Poitiers • © Musées de Poitiers, Ch. Vignaud / © Fondation Foujita / Adagp, Paris, 2024

Si elle a aujourd’hui les honneurs d’une grande exposition au musée Sainte-Croix de Poitiers, Eugénie Dubreuil n’a pas vraiment, à ses débuts, l’intention de devenir « collectionneuse », ce mot grave et lourd synonyme d’importants moyens financiers.

Mais, mine de rien, elle commence à rapporter un certain nombre d’œuvres de ses visites curieuses et enthousiastes rue Drouot. Alors, elle se décide à organiser chaque année des expositions dans son atelier du 13e arrondissement, dont les thèmes simples (« portraits, gravures… ») lui permettent de réunir côte à côte des artistes extrêmement variées.

En parallèle, elle s’investit dans un modeste mais sérieux travail d’archives, en écrivant à la main de petites fiches sur chacune des artistes, réunies dans une boîte en bois. Un objet pauvre, mais infiniment précieux d’un quart de siècle d’acquisitions, que l’accrochage de Poitiers présente dans une vitrine.

Dora Maar, Nu plage (La Fosse)
voir toutes les images

Dora Maar, Nu plage (La Fosse), vers 1930

i

Tirage gélatino-argentique • Coll. La Musée / Ville de Poitiers • © Adagp, Paris 2024 / © Musées De Poitiers, Ch. Vignaud

Et puis, les années passent. Eugénie Dubreuil se rend compte de l’investissement que lui demandent ses expositions. Elle renonce aussi à l’idée folle d’ouvrir un musée, « La Musée », comme lui suggérait son mari Georges Châtain, poète et journaliste pour Le Monde. « Non, c’était au-dessus de mes forces », confie-t-elle désormais.

Un don exceptionnel

Alors, hantée par « le sentiment de [sa] finitude », elle contacte d’abord un musée de sa ville natale, Brive-la-Gaillarde, qui refuse son don (par souci de cohérence avec ses collections) et la redirige vers la Direction régionale des affaires culturelles. « J’ai pu observer que c’était plutôt les femmes qui décrochaient leur téléphone pour m’aider. » La DRAC songe alors au musée Sainte-Croix à Poitiers, lequel a très tôt multiplié les expositions consacrées aux artistes femmes (Camille Claudel en 1984, Odette Pauvert, premier Prix de Rome en peinture, en 1986…). Les discussions débutent en 2022, et aboutissent rapidement.

Visite de la collection La Musée au musée Sainte-Croix de Poitiers
voir toutes les images

Visite de la collection La Musée au musée Sainte-Croix de Poitiers, 2024

i

© musée Sainte-Croix Poitiers

En acceptant ce don (200 pièces sont pour le moment en dépôt au musée, en attente d’une étude approfondie), le musée double le nombre d’œuvres signées par des femmes de sa collection, détaillent Manon Lecaplain, directrice du musée depuis l’été 2023, et Camille Belvèze, conservatrice et co-commissaire. Toutes deux, c’est notable, n’ont que 30 et 31 ans – ce qui n’est pas pour déplaire à Eugénie Dubreuil, enchantée du « dynamisme de ce petit musée ».

Une exposition didactique

Ensemble, elles ont conçu une exposition riche de 300 œuvres qui s’étend du XVIIe siècle à nos jours, des scènes de jeux d’enfants gravées par Claudine Bouzonnet-Stella (1636–1697) aux Éclairs (2012) peints par Sarrita King (née en 1988).

Marie-Laure de Noailles, Paysage provençal
voir toutes les images

Marie-Laure de Noailles, Paysage provençal, années 1940

i

Huile sur toile • © musées de Poitiers, Ch. Vignaud

L’exercice, périlleux (rien ne lie ces artistes si ce n’est qu’elles sont des femmes), leur permet d’aborder beaucoup d’enjeux, comme les processus d’acquisition des institutions muséales, le rôle social et politique de leur choix, la restauration des œuvres abîmées, ou l’association des femmes aux genres considérés historiquement comme mineurs tels la nature morte. Un parcours didactique, où le public qui méconnaît le monde de l’art apprendra beaucoup sur les coulisses de la constitution d’une collection.

Niki de Saint-Phalle, Un Rêve plus long que la nuit
voir toutes les images

Niki de Saint-Phalle, Un Rêve plus long que la nuit, 1976

i

Techniques mixtes sur papier • Coll. La Musée / Ville de Poitiers • © 2024 Niki Charitable Art Foundation © Adagp, Paris / © musées de Poitiers, Ch. Vignaud

Quant aux œuvres, leur petit format permet d’approcher des facettes méconnues de certaines grandes artistes : une plaquette de film pour Niki de Saint Phalle ou un livre d’artiste brodé pour Louise Bourgeois. On s’arrêtera aussi bien sur de captivantes miniatures du XVIIIe siècle que sur des feuilles de Suzanne Valadon, de Dorothea Tanning ou d’Anna-Eva Bergman, des tirages de Dora Maar, de Marissa Roth ou de Sabine Weiss. Mais aussi sur Eugénie Dubreuil elle-même, autrice notamment d’un réjouissant ready-made d’« art postal » : une boîte aux lettres remplie de journaux, sur laquelle il est écrit « Ne pas déposer de journaux » (Ne pas déposer, années 2000). Décidément, les interdictions et les entraves lui importent peu…

Arrow

La Musée

Du 6 décembre 2024 au 18 mai 2025

www.musee-saintecroix.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi