SÉRIE - FEMMES AU MUSÉE

Où sont les femmes… au palais des Beaux-Arts de Lille ? Visite guidée

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Après l’exposition temporaire « Où sont les femmes ? » (achevée le 11 mars dernier) au palais des Beaux-Arts de Lille, qui a sorti des réserves la quasi intégralité des œuvres de créatrices conservées par le musée, que restera-t-il de ces découvertes dans le parcours permanent ? À l’occasion du mois de mars, nous vous emmenons visiter les collections de quelques grands musées français pour y découvrir la place qu’y tiennent les femmes artistes.

Où sont les femmes dans les collections du palais des Beaux-Arts de Lille ? C’est la question que se pose Alice Fleury en prenant son poste de directrice des collections en 2020. Dans les salles d’expositions, sur les 3 000 œuvres exposées, une douzaine est de la main d’une femme : Sonia Delaunay, Camille Claudel, Marie Laurencin, Rosa Bonheur… Et dans les réserves ? La disparité est encore plus flagrante. Et même si elle s’attendait à un faible pourcentage de créatrices, Alice Fleury avoue sa surprise en constatant que sur les 60 000 œuvres conservées par le musée, seulement 135 ont été créées par des femmes.

Certes, les collections encyclopédiques du musée couvrent aussi des siècles où le genre de l’artiste reste un mystère. Mais ce faible nombre questionne, et fait naître un projet d’exposition temporaire en forme d’enquête : « Où sont les femmes ? », qui s’est achevée le 11 mars 2024 et présentait la quasi intégralité des 135 œuvres. Et après ? Pour les co-commissaires de l’exposition, Alice Fleury et Camille Belvèze, il n’est pas question que ces artistes talentueuses, dont certaines œuvres étaient exposées pour la première fois, retournent toutes dans les réserves. « L’enjeu, c’est d’inscrire la présence de ces artistes de manière pérenne dans les collections permanentes », confirme Alice Fleury, qui nous a indiqué en avant-première quelques-unes des œuvres qui rejoindront le futur parcours de visite du palais des Beaux-Arts de Lille.

Jacqueline Comerre-Paton, Jeune Hollandaise, 1889

Jacqueline Comerre-Paton, Hollandaise (détail)
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Jacqueline Comerre-Paton, Hollandaise (détail), 1889

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huile sur toile • 92 × 73 cm • Coll. palais des Beaux-Arts, Lille • © PBALille / Photo Jean-Marie Dautel

L’œuvre ornait l’affiche de l’exposition, et à raison : ce superbe portrait est l’une des plus belles découvertes des deux commissaires. Elles ont été surprises, en préparant l’exposition, d’exhumer tant de trajectoires d’artistes aujourd’hui inconnues qui ont pourtant mené des carrières à succès et obtenu une reconnaissance de leur vivant. « Ce qui m’a beaucoup frappée, c’est que j’ai découvert des artistes tout à fait intéressantes sur lesquelles on a envie de faire des expositions monographiques », insiste Alice Fleury. C’est le cas de Jacqueline Comerre-Paton (1859–1955) : cette artiste parisienne, élève d’Alexandre Cabanel, a régulièrement exposé au Salon et semble avoir été très réputée pour ses portraits. La preuve : l’effigie de cette Jeune Hollandaise a été achetée par l’État lors de sa première exposition, en 1889.

Jenny Montigny, Verger en fleurs, vers 1906

Jenny Montigny, Verger en fleurs ou Flandres après-midi
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Jenny Montigny, Verger en fleurs ou Flandres après-midi, 1906

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huile sur toile • 62 × 70 cm • Coll. palais des Beaux-Arts, Lille • © RMN-GP presse / Stéphane Maréchalle

Comment expliquer le peu d’intérêt des conservateurs et des commissaires précédents pour toutes ces artistes ? L’une des explications avancées par Alice Fleury est qu’il est « toujours plus facile d’exposer des œuvres d’artistes bien connus et d’aller vers ce qu’on connaît déjà. » L’impressionniste belge Jenny Montigny (1875–1937) semble avoir fait les frais de ce manque de curiosité. Pourtant très active dans le milieu luministe belge, elle s’est aussi fait un nom en France en participant à différentes expositions prestigieuses dont le Salon d’Automne de 1906, où elle présente ce lumineux Verger en fleurs. Sorti des réserves et restauré pour l’exposition, le tableau rejoindra les collections permanentes dans la galerie impressionniste du musée.

Geneviève Asse, Voies de l’espace, 2003

Geneviève Asse, Voies de l’espace
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Geneviève Asse, Voies de l’espace, 2003

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huile sur toile • 200 × 150 cm • Coll. palais des Beaux-Arts, Lille • © RMN-GP / Stéphane Maréchalle / © Adagp Paris 2024

Un autre constat a surpris les deux commissaires lors de la préparation de l’exposition : l’écrasante majorité de ces œuvres de femmes sont entrées dans les collections à la suite de dons. Moins de 5 % seulement seraient issus d’achats… Un constat que semblent partager d’autres musées de région, souligne Alice Fleury, démontrant ainsi le peu d’intérêt que les institutions ont porté aux créatrices.
Elle explique que ces dons sont souvent faits par les artistes elles-mêmes, dans le souci d’agir pour leur postérité. C’est le cas pour ce grand tableau de Geneviève Asse (1923–2021), donné en 2018 par la peintre trois ans seulement avant son décès. L’œuvre, qui figurait déjà dans les collections permanentes avant l’exposition, est peinte dans ce fameux – ou plutôt ces fameux — « bleus Asse », car il s’agit de toute une gamme de bleu-gris posés en grands aplats contemplatifs.

Madeleine Jouvray, Tête, La Douleur, 1886

Madeleine Jouvray, Tête, La Douleur
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Madeleine Jouvray, Tête, La Douleur, 1886

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marbre • h 26 cm • Coll. palais des Beaux-Arts, Lille • © PBALille / Photo Jean-Marie Dautel

Madeleine Jouvray (1862–1935) est une autre de ces artistes dont l’oubli semble incompréhensible : cette sculptrice, qui a été l’une des praticiennes d’Auguste Rodin, a maintes fois exposé au Salon et aurait partagé un atelier avec Camille Claudel. Son œuvre porte certes la marque de ces deux illustres sculpteurs, mais montre aussi une veine symboliste plus originale : ici, cette émouvante allégorie de la douleur est portée par un visage masculin, une rareté. Jouvray est emblématique des défis soulevés par la préparation de cette exposition : aucune publication n’étant disponible, les deux commissaires se sont penchées sur des travaux universitaires non publiés afin d’en connaître davantage sur elle. Son buste sculpté sera désormais exposé dans la section dédiée aux sculptures.

Virginie Demont-Breton, Les Tourmentés, vers 1905

Virginie Dermont-Breton, Les Tourmentés
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Virginie Dermont-Breton, Les Tourmentés, 1905

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huile sur toile • 141 x 212,2 cm • Coll. palais des Beaux-Arts, Lille • © RMN-GP presse / Stéphane Maréchalle

Récemment remise en lumière, Virginie Demont-Breton (1859–1935) figurait en bonne place dans l’exposition temporaire « Où sont les femmes ? ». Issue d’une famille d’artistes, elle a connu un grand succès et remporté de nombreuses distinctions, dont la Légion d’honneur. Elle s’est également battue pour que les femmes puissent entrer à l’École des beaux-arts. Son tableau Les Tourmentés représente des familles éplorées devant les corps de noyés rejetés par la mer. Le grand format est inspiré de la peinture d’histoire, une manière pour l’artiste de montrer qu’une femme peut aussi s’illustrer dans ce genre noble. L’œuvre, habituellement en dépôt au musée des Beaux-Arts d’Arras, rejoindra pendant ses travaux les cimaises de Lille.

Sortir des réserves pour faire bouger les lignes

Vue de l’exposition « Où sont les femmes ? »
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Vue de l’exposition « Où sont les femmes ? »

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© Ville de Lille

Pour Alice Fleury, l’exposition « Où sont les femmes ? » a eu des conséquences vertueuses immédiates sur la manière d’envisager ces créatrices. « Sortir les œuvres des réserves, ça incite naturellement à s’y intéresser », explique-t-elle, citant en exemple ce chercheur qui a depuis rédigé un article sur le costume de la Jeune Hollandaise de Jacqueline Comerre-Paton, ou ces collègues de musées qui évoquent déjà des demandes de prêts. Dans la lignée de la pionnière « elles@centrepompidou » de 2009, ce type d’exposition introspective semble, en effet, être un bon moyen pour les musées de regarder leurs collections en face et de mieux conscientiser leurs décisions curatoriales : « C’est la question de la non-neutralité des commissaires d’exposition, des conservateurs et de tous les métiers du patrimoine qui est posée : qu’est-ce que notre vision du patrimoine englobe ? », se demandent les deux commissaires dans le catalogue.

Pour étoffer la présence de créatrices féminines, et ainsi réduire la disparité constatée par l’exposition, il reste également la question de la politique d’acquisition du musée. Une question qui est pour l’instant en suspens, en attendant l’arrivée en avril de la nouvelle directrice, Juliette Singer. « La première femme en 200 ans d’existence du musée », souligne Alice Fleury.

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Où sont les femmes ?

Du 20 octobre 2023 au 11 mars 2024

pba.lille.fr

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