Article réservé aux abonnés
Van Cleef & Arpels, Clip « Coquillage mystérieux », collection « L’Ile au trésor racontée par Van Cleef & Arpels », 2024
Or blanc, or jaune, or rose, Serti Mystérieux Traditionnel rubis suiffés, émeraude, rubis, perle de culture, diamants roses et blancs • © Van Cleef & Arpels
Fut un temps, pas si lointain, où les femmes raffolaient des perles, s’en parant de la tête aux pieds. Au début du XXe siècle, Paris était même la capitale mondiale du commerce de cette gemme biogénique. Mais tout prédestinait la perle fine à disparaître progressivement des parures joaillières : la surpêche, la concurrence de la perle de culture et des perles d’imitation, l’évolution des modes et un désintérêt croissant pour l’objet.
C’était compter sans la créativité des nouvelles générations, qui la redécouvrent avec passion. Fini la tradition du collier de perles que toute fille de bonne famille se devait de recevoir pour ses 18 ans, place à des bijoux facétieux. Dès 1989, le joaillier Fred en agrémente ses « Fredy’s », broches et breloques à collectionner en forme de petits personnages. Les perles rondes y font office de tête, les perles poires deviennent des pingouins. Le plus difficile n’est pas de dompter l’inventivité des artisans, mais de trouver encore des perles naturelles.
Mikimoto, Collier, collection « The Brows », 2024
Abondance de perles ne nuit pas ! Mikimoto le prouve dans ce collier oversize aux perles calibrées à la perfection
Perles de culture Akoya, tourmaline, diamants, or blanc • © Mikimoto
Entre dès lors en scène la perle de culture, qui est devenue incontournable, avec les Japonais en tête dans ce secteur. Mikimoto, maison historique en la matière, continue de proposer des créations d’exception, déclinant ses rubans de perles fétiches dans une collection de nœuds extravagants, « The Bows ». Les centres d’activité se sont quelque peu déplacés. Pour Aurélien Delaunay, directeur du Laboratoire français de gemmologie, « c’est désormais l’Inde qui fait office de place forte pour la perle fine, avec les deux grands centres que sont Mumbai et Jaipur.
Ensuite, les perles sont acheminées sur les marchés consommateurs : la place de Paris pour toute la création joaillière et le marché asiatique pour conquérir les amateurs. » Les créateurs indiens ne sont pas en reste. Forts d’une tradition séculaire, les nouveaux talents réinventent le riche répertoire des bijoux de maharadjas pour en donner une lecture contemporaine.
Viren Bhagat ne travaille que la perle fine, qu’il sublime dans des compositions végétales stylisées inspirées des rinceaux et des motifs architecturaux moghols. Hanut Singh choisit quant à lui d’explorer un Orient plus vaste, avec des influences persanes ou chinoises dans ses pendentifs et paires de boucles d’oreilles.
Viren Bhagat, Bracelet
Viren Bhagat puise son inspiration dans l’architecture et les tissus indiens des XVIe et XVIIe siècles.
Platine, diamants, perles • © Viren Bhagat / Sotheby’s
La perle est de toute évidence une invitation au voyage, symbole des mers du Sud.
Pour la provenance des perles fines, Bahreïn reste la place forte. Les pêcheries d’huîtres de l’État insulaire continuent d’exister, avec un système de quotas par personne. La survie de l’activité dans les eaux du golfe Arabo-Persique dépend de telles mesures. Le geste reste inchangé depuis des siècles et la chance de trouver le Graal, toujours aussi aléatoire.
Pour pallier ces difficultés d’approvisionnement, il existe une autre source, celle du remploi. Tiffany & Co. proposait en 2023 la capsule « Bird on a Pearl », clin d’œil à la mythique broche « Bird on a Rock » créée par Jean Schlumberger en 1965. Ici, la pierre centrale est remplacée par un choix de perles baroques aux proportions exceptionnelles provenant de la fabuleuse collection de M. Hussein Al Fardan, membre d’une grande dynastie de marchands qatariens.
Mais finalement, est-ce si important de posséder des perles fines ? Pour les puristes, cela ne fait aucun doute, mais celles qui sont cultivées ont atteint un degré de perfection tel qu’il est difficile de ne pas succomber à leur beauté. Le Japon, l’Australie et bien sûr l’archipel polynésien produisent des merveilles nacrées que les joailliers s’arrachent.
Car, fine ou de culture, la perle est de toute évidence une invitation au voyage, symbole des mers du Sud. Les créateurs l’intègrent bien volontiers dans leurs thématiques, au fort pouvoir évocateur d’un ailleurs désirable. Dans sa dernière collection de haute joaillerie, Van Cleef & Arpels s’est ainsi attaché à retranscrire dans des pièces somptueuses un monument de la littérature d’aventures, l’Île au trésor de Robert Louis Stevenson.
JAR, Clip Tête de mouton, 2006
Joël Arthur Rosenthal a réussi à magnifier la crinière du mouton avec ces centaines de perles irrégulières.
Perles fines, saphirs étoilés cabochon, aluminium, argent, or • Coll. particulière • © JAR
La perle y trouve tout naturellement sa place dans une broche où le revers dissimule autant de richesse que l’avers le laisse imaginer. « Le Voyage recommencé » de Cartier nous laisse quant à lui vagabonder sur les eaux turquoise d’un collier aux allures de lagon, où la perle pend en goutte. D’autres créateurs rendent hommage à la nature, avec des pièces tout en délicatesse. Theodoros cisèle une broche en forme de plume dont le rachis en diamant et or blanc est d’une légèreté envoûtante.
Antonio Seijo associe la gemme à du bois d’olivier sur une paire de boucles d’oreilles aux volumes organiques. JAR, la star des joailliers, aussi secret que convoité, a réalisé une broche en forme de tête de mouton, dont les perles évoquent astucieusement la toison de l’animal.
Dior Joaillerie, Collier, collection “Diorama & Diorigami”, 2024
Dans le jardin enchanté de Dior, la perle apporte de la rondeur à cette exubérance bucolique
Or rose, diamants, saphirs roses, perles de culture blanches, rubis rouges et roses, laque • © Dior Joaillerie
Pour sa nouvelle collection de haute joaillerie « Diorama & Diorigami », Victoire de Castellane s’est inspirée des paysages bucoliques reproduits sur les toiles de Jouy pour donner vie à des colliers où les bouquets de perles côtoient des feuillages de diamants et de rubis.
La richesse des nuances de couleur, ainsi que la variété des formes ont redonné aux joailliers le goût de la perle.
La rondeur des perles a également inspiré des beautés joaillières géométriques et harmonieuses. La collection « Balance » du Japonais Tasaki, lancée en 2010 par le designer Thakoon Panichgul, témoigne d’une conception minimaliste et moderne qui, loin de la pratique traditionnelle, accentue l’esthétique épurée des perles parfaitement alignées. Bottega Veneta joue aussi de cette géométrie pour sa première incursion dans le domaine de la joaillerie, associant dans une paire de boucles d’oreilles des formes acérées en argent à l’expression libre d’une perle baroque.
Carly Owens Weiss, Meatings and Partings II, 2023
L’œuvre de la jeune artiste américaine oscille entre le trivial et le précieux.
Sculpture brodée de perles à la main • 28 × 15,2 × 3,8 cm • © Carly Owens
La jeune créatrice Tatiana Verstraeten compose une collection bohème, appelée « Tzigane », à partir de bouquets de perles boutons. La richesse des nuances de couleur, de la blancheur laiteuse aux reflets anthracite en passant par les roses poudrés et nacrés, ainsi que la variété des formes, de la sphère parfaite à un galbe totalement baroque, ont redonné aux joailliers le goût de la perle.
Cet attrait se diffuse au-delà du monde du bijou et titille l’imagination d’artistes contemporains. Carly Owens Weiss, qui réalise aussi des ornements aux formes surréalistes, signe des objets-sculptures brodés avec des perles de verre et d’eau douce. Ses avatars de tartines (Fruit Spread, 2024) et de gants en morceau de viande (Meat Mitten, 2022) rappellent l’origine organique de la perle. Cet aspect se retrouve dans l’approche de Kathleen Ryan, qui crée des sculptures de fruits pourrissants à partir de toutes sortes de perles, dont celles d’eau douce.
Vue de l’exposition « Under an Endless Light » au Sara Hildén Art Museum, Tampere (Finlande)
Quand le goût de la perle tourne à l’obsession, Jean-Michel Othoniel la recrée en verre soufflé de Murano.
Courtesy Jean-Michel Othoniel et Perrotin, Paris / © Photo J.-P. Robin
Quant à Jean-Michel Othoniel, c’est le souvenir ému des colliers des femmes de son entourage qui lui a inspiré ses enfilages de perles de verre, qu’il fait fabriquer à Murano. Comme le souligne Olivier Segura, l’un des deux commissaires de l’exposition consacrée à cette gemme par L’École des Arts Joailliers, la perle possède « une matière d’une grande sensualité, qui n’agresse pas, d’une subtilité de couleur incroyable et issue du vivant ». Comment résister à cette douceur ?
Paris, capitale de la Perle
Du 21 novembre 2024 au 1 juin 2025
École des Arts Joailliers - Grands Boulevards • 16 Boulevard Montmartre, Hotel de Mercy-Argenteau • 75009 Paris
www.lecolevancleefarpels.com
Catalogue
Sous la direction de Léonard Pouy & Olivier Segura
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Chez le joaillier, la perle devient trésor et se dérobe aux regards, cachée au revers du clip.