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Yoko Ono dans “Demi-chambre” (Half-A-Room), Lisson Gallery, Londres, 1967
Photo Clay Perry / © Yoko Ono
Peinture à construire dans votre tête. Peinture pour se serrer la main. Peinture pour voir les cieux. Les titres de ces œuvres de Yoko Ono (née en 1933) sont d’autant plus intrigants qu’ils ne correspondent à aucune peinture ! À l’intérieur des cadres, l’artiste a couché sur papier des instructions qui invitent le lecteur à créer l’œuvre ainsi décrite, concrètement ou par l’imagination.
Cette série, à la fois drôle et poétique, ouvre la plus vaste exposition jamais consacrée à l’artiste et activiste japonaise au Royaume-Uni. La Tate Modern a ainsi réuni plus de 200 pièces, de ces « peintures-instructions » aux multiples installations, films, photographies et travaux musicaux de Yoko Ono.
Le titre de l’exposition, « Music of the Mind », illustre bien la volonté de Yoko Ono de mettre en musique l’esprit des gens, en stimulant leur créativité et leur imagination. Ono donna corps à certaines de ses « peintures-instructions », au travers de compositions qu’elle exposa dès les années 1950, dans son studio du 112 Chambers Street, à New York, puis lors d’une exposition à la AG Gallery en 1961.
Yoko Ono, À gauche, la page 11 de « Grapefruit » « Secret Piece », 1964. À droite, « Cut Piece » de 1964, performance « New Works by Yoko Ono », Carnegie Recital Hall, New York, le 21 mars 1965
Courtesy Yoko Ono. © Minoru Niizuma
Mais ce sont les instructions en tant que telles, sous-tendant une possible réalisation, qui forment l’œuvre véritable. Cette philosophie révolutionnaire plaça l’artiste au cœur des cercles avant-gardistes de l’époque : Marcel Duchamp et Peggy Guggenheim comptent parmi les nombreuses personnalités qui assistèrent aux concerts-performances qu’elle donna dans son appartement new-yorkais, avec le compositeur La Monte Young, en 1960–1961.
La Tate Modern donne à voir, pour la première fois au Royaume-Uni, Grapefruit (Pamplemousse), manuscrit compilant ses instructions rédigées entre 1953 et 1964. Le nom de l’anthologie fait référence au fruit préféré de l’artiste, un croisement entre le citron et l’orange qui représente pour elle la rencontre de l’Est et de l’Ouest, le métissage des cultures au cœur de sa vie.
Yoko Ono avec un marteau en verre, 1967
performance lors de HALF-A-WIND SHOW, Lisson Gallery, Londres • © Clay Perry
L’exposition propose également aux visiteurs de donner vie à un certain nombre de ses consignes : ainsi peut-on dessiner les contours de son ombre sur une large toile horizontale (Shadow Piece), serrer des mains à l’aveugle au travers d’un canevas troué (Painting to Shake Hands), enfoncer un clou dans une toile blanche (Painting to Hammer a Nail), ou encore se glisser à deux dans un large sac noir opaque (Bag Piece) ! Les plus timides peuvent se contenter de regarder un film figurant Yoko Ono elle-même dans une autre de ses performances de l’époque, Cut Piece, au cours de laquelle le public pouvait découper des morceaux de vêtements portés par l’artiste, immobile, sur une scène.
Le cœur de l’exposition est consacré aux cinq années que Yoko Ono passa à Londres, de 1966 à 1971, durant lesquelles l’artiste fut plongée dans la contre-culture anglaise et fit la connaissance de son futur mari et collaborateur au long cours, John Lennon. De nombreuses installations d’expositions de l’époque sont reconstituées, notamment Apple (1966). Cette simple pomme posée sur un piédestal, sur lequel le nom du fruit avait été gravé, offrait la possibilité à son acheteur, pour 200 £, de connaître « l’excitation de voir une pomme pourrir ». La veille du vernissage, John Lennon rencontra Yoko Ono après avoir croqué dans le fruit-œuvre ! Une autre installation, Half-A-Room (1967), donne à voir une série de 29 objets domestiques, tous coupés en deux ; quand quelqu’un suggéra à Ono qu’il faudrait y inclure une demi-personne, l’artiste répondit : « nous sommes déjà des moitiés ».
Yoko Ono et John Lennon, « Bed-in For Peace », Amsterdam, 1969
Courtesy Yoko Ono / Photo Ruud Hoff / Getty Images / Central Press / Stringer
Parmi les thèmes récurrents de l’exposition, l’activisme de Yoko Ono en faveur du pacifisme est particulièrement présent. Ainsi, dans White Chess Set (1966), des tables blanches recouvertes d’un damier blanc et de pions exclusivement blancs vous incitent à « jouer tant que vous pouvez vous souvenir de l’emplacement de vos pièces ». Dans Film No. 4 (‘Bottoms’), Ono filme pendant près d’une heure et demie 200 paires de fesses qui avancent, en plan resserré — comme autant d’anonymes en marche pour la paix. Ono et Lennon utilisèrent leur renommée afin de promouvoir leur lutte pacifiste, au travers de collaborations musicales, mais aussi de performances multiples dans les années 1970.
Yoko Ono, Helmets (Pieces of Sky), 2001
performance « Between The Sky and My Head » 2008 • © Baltic Centre for Contemporary Art
Autre fil conducteur important de l’engagement anti-guerre de l’artiste : le ciel. Quand, enfant, elle dût fuir Tokyo en pleine Seconde Guerre mondiale, Ono aimait s’allonger dans l’herbe au côté de son frère pour observer le ciel, symbole d’infini et de liberté. Plus tard, le ciel se retrouvera dans une « peinture-instruction » de 1961 (Painting to See the Sky), puis dans l’installation vidéo Sky TV – qui filme pour la première fois, en direct, le ciel au-dessus de la Tate Modern lors d’une exposition de 1966 –, et de manière plus poignante encore dans Helmets (Pieces of Sky), qui suggère aux visiteurs de piocher dans des casques militaires suspendus un morceau de puzzle figurant l’azur.
L’activisme d’Ono s’étend également aux droits des femmes et à ceux des réfugiés. Dans l’immense installation immersive Add Colour (Refugee Boat), le public est invité à peindre un bateau blanc, ainsi que le sol et les murs vierges de la salle, tout en réfléchissant à l’urgence de la situation des réfugiés.
Yoko Ono, Freedom, 1970
vidéo de la performance • Courtesy Yoko Ono
Dans une autre salle, les vidéos Fly et Freedom (1970) montrent alternativement une mouche se promenant sur le corps d’une femme nue et Yoko Ono essayant, en vain, de se départir de son soutien-gorge. L’exposition culmine enfin avec My Mommy is Beautiful, une installation émouvante proposant aux membres du public de recouvrir un mur de quinze mètres de long de mots, dessins ou photographies évoquant leur mère. Si votre quête d’amour et de paix n’est toujours pas assouvie, n’oubliez pas d’inscrire vos vœux pour un monde meilleur dans le Wish Tree trônant à l’entrée de cette exposition dense et riche, qui ne laissera personne indifférent.
Yoko Ono. Music of the Mind
Jusqu’au 1 septembre 2024
Tate Modern • Bankside • SE1 9TG
www.tate.org.uk
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