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Petit Palais

Lequeu, architecte raté, artiste génial

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Dessinateur aussi facétieux que virtuose, Jean-Jacques Lequeu (1757–1826) osa beaucoup de choses sur le papier que la morale réprouvait. Célèbre pour ses dessins scabreux conservés dans l’enfer de la Bibliothèque nationale, cet ancien collaborateur de l’architecte Soufflot révèle enfin toute son originalité. À découvrir au Petit Palais, qui lui offre sa première exposition personnelle, près de deux siècles après sa mort.
Jean-Jacques Lequeu, Jeune homme faisant la moue
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Jean-Jacques Lequeu, Jeune homme faisant la moue, 1777-1825

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Lèvres charnues, sourcils épais : c’est bien Lequeu lui-même qui se représente ici face à son miroir, dans une série de cinq magistrales têtes grimaçantes.

Dessin à la plume, lavis d’encre brune • 34,1 x 22,2 cm • Coll. & © BnF, Paris

Seul un cerveau malade, se dit-on, peut se cacher derrière ces dessins scandaleusement explicites de vulves ouvertes (soixante-dix ans avant l’Origine du monde de Courbet), de pénis difformes ou d’autoportraits outrageusement grimaçants. Longtemps d’ailleurs, la personnalité de Jean-Jacques Lequeu a agité historiens de l’art, écrivains et psychanalystes, qui se sont tous sérieusement penchés sur son cas, livrant diverses interprétations de notre mystérieux artiste, auteur d’un ensemble de feuilles aussi stupéfiantes par leur sujet que virtuoses dans leur exécution. Lequeu fut considéré tantôt comme un marginal, tantôt comme un mythomane, voire un érotomane. Dans tous les cas, son œuvre ne pouvait être que le « fruit d’une imagination déréglée ».

Jean-Jacques Lequeu, La Porte de sortie du Parc des plaisirs, de la chasse du prince </em>[détail]
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Jean-Jacques Lequeu, La Porte de sortie du Parc des plaisirs, de la chasse du prince [détail], 1777–1825

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La mode des Lumières est à l’architecture dite « parlante ». Alors, lorsqu’on est à la campagne dans une résidence de chasse, le décor est forcément… cynégétique !

Dessin à la plume, lavis, aquarelle • 44,4 × 30,8 cm • Coll. & © BnF, Paris

Un sommet fut atteint avec la première monographie consacrée à l’artiste. Issue d’un long travail de thèse mené dans les années 1970 par Philippe Duboÿ, un jeune et brillant architecte et historien de l’art, Lequeu – Une énigme (éd. Hazan, 1987), elle fut tout aussi déconcertante. Alliant une retranscription minutieuse des textes manuscrits, la publication inédite d’une grande partie du corpus et d’improbables circonvolutions menant l’auteur à formuler l’hypothèse saugrenue – qu’il balayera finalement – selon laquelle l’œuvre de Lequeu et l’artiste lui-même ne seraient qu’une construction montée de toutes pièces, a posteriori, par Marcel Duchamp ! Lequel aurait trafiqué les archives, tel un ready-made avant l’heure…

Jean-Jacques Lequeu, Temple de la Devination, qui forme le fond septentrional de l’Élisée
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Jean-Jacques Lequeu, Temple de la Devination, qui forme le fond septentrional de l’Élisée, 1777-1825

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Une étrange folie architecturale fermée par des volutes de fumée pétrifiées, non sans rapport avec les grottes profondes des desssins de sexes féminins très détaillés laissés par Lequeu. « Une architecture qui ne devrait rien au pouvoir mais tout au désir » pour l’écrivain Annie Le Brun.

Dessin à la plume, lavis, aquarelle • 51,7 x 36,4 cm • Coll. & © BnF, Paris

La rétrospective du Petit Palais a opté pour une analyse moins bizarre de l’œuvre, s’appuyant sur une biographie de Lequeu certes peu épaisse, mais tout de même étayée par des faits avérés. Le principal d’entre eux réside dans une bien curieuse donation. En 1825, soit quelques mois avant son décès dans un modeste appartement parisien, Lequeu lègue à la Bibliothèque royale (aujourd’hui Bibliothèque nationale) l’ensemble de ses dessins au lavis et à la plume – 823 au total –, ainsi que plusieurs recueils manuscrits dont un ambitieux Traité d’architecture civile, un récit de son voyage en Italie (qui n’eut jamais lieu), un traité de dessin, une compilation érotique (Figures lascives) ou encore un Manuel pour savonner et repasser le linge ! Le tout accompagné de notes disparates, de coupures de presse ou encore de neuf pièces de théâtre, jamais retrouvées, formant « un très curieux recueil » mêlant dessins d’architecture, portraits, autoportraits grimaçants ou travestis (une armoire entière de vêtements féminins fut retrouvée après sa mort chez ce célibataire endurci), nus, paysages, scènes de genre et de mœurs.

Jean-Jacques Lequeu, </em>Frontispice de <em>Nouvelle méthode appliquée aux principes élémentaires du dessin, tendant à perfectionner graphiquement le tracé de la tête de l’homme au moyen de diverses figures géométriques
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Jean-Jacques Lequeu, Frontispice de Nouvelle méthode appliquée aux principes élémentaires du dessin, tendant à perfectionner graphiquement le tracé de la tête de l’homme au moyen de diverses figures géométriques, 1792

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Dessin à la plume • haut. 31 cm • Coll. & © BnF, Paris

« Insistons-y, commente dans le catalogue Martial Guédron, l’un des commissaires de l’exposition : s’il existe un fil rouge dans ce corpus hétéroclite, c’est dans la manière dont Lequeu se livre à la postérité. Bien qu’il nous confronte à des pratiques scripturaires aux graphies et aux formats différents, beaucoup s’interpénètrent et convergent vers un même but : se mettre en scène, se raconter, avec toutes les reconstructions que suppose une telle entreprise, quand on veut présenter de soi une image favorable, quitte à se mentir à soi-même aussi bien qu’aux autres. » Pendant près de dix ans, Lequeu avait essayé de vendre ses dessins sans succès. Faute d’y parvenir, il lègue l’ensemble pour la postérité en l’offrant à une institution publique. Pourquoi diable y accepta-t-on ce don d’un inconnu ? Mystère. Mais l’œuvre de Lequeu y fut hélas complètement morcelé, la partie la plus sulfureuse des dessins étant envoyée dans l’enfer de la Bibliothèque, c’est à- dire son cabinet secret. Il faudra attendre les années 1950 pour que quelques curieux s’y replongent et l’exhument. Et tentent de reconstituer le puzzle.

Est-ce pour ça qu’il vouait un culte à Priape ?

Jean-Jacques Lequeu, Il tire la langue
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Jean-Jacques Lequeu, Il tire la langue, 1777–1825

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L’un des autres autoportraits grimaçants, qui ont contribué à forger la légende d’un artiste névrosé.

Dessin à la plume, lavis d’encre brune • Coll. & © BnF, Paris

Il faut être objectif : malgré un indéniable talent, Lequeu a totalement raté sa carrière, se classant lui-même « parmi les pauvres qui ont tout perdu sous tous les gouvernements… ne possédant pas les faveurs des hommes du monde ». Né à Rouen dans un milieu d’artisans, il est en tout point un homme du XVIIIe siècle. Époque où les rêves d’émancipation des classes modestes semblent plus que jamais proches d’aboutir ; où le savoir et l’esprit de l’Encyclopédie de Diderot & d’Alembert se diffusent. Époque, aussi, de puissant libertinage, où l’on découvre, grâce à l’archéologie, le culte de Priape, dieu ithyphallique de la fertilité à qui l’on s’efforce de faire honneur. Formé un temps par son père menuisier, Lequeu entre précocement, vers 1770, à l’école gratuite de dessin de sa ville natale, institution destinée à former des artistes et des ouvriers.

Son talent pour le trait explose et le voit auréolé de plusieurs prix. Rapidement, il obtient un engagement auprès d’un architecte, Jean-Baptiste Le Brument, qui œuvre sur de nombreux chantiers à Rouen. Voilà donc notre Lequeu lancé dans le dessin d’architecture, art complexe qui gagne alors en autonomie, consistant à mettre au trait les plans, profils et élévations des bâtiments et pour lequel il faut maîtriser l’art des volumes, du clair-obscur et de la perspective.

Scribouillard toute sa vie

Avec l’audace de la jeunesse, Lequeu part à l’assaut de Paris dès 1779. Recommandé, il obtient un poste auprès de Jacques-Germain Soufflot, l’architecte de l’église Sainte-Geneviève (devenue depuis le Panthéon). L’ascension est rapide mais s’interrompt brutalement à la mort du maître, en 1780. Lequeu se recase péniblement auprès du neveu, François Soufflot, dit Soufflot le Romain. Entre 1786 et 1790, il est inactif. La Révolution ne lui aura guère offert d’opportunité. Il lui faut attendre 1793 pour retrouver une situation, au bureau du cadastre. Fin des ambitions : il ne sera qu’un technicien de l’architecture. En 1815, à l’heure où il est mis à la retraite d’office, à seulement 58 ans, Lequeu déclare, confirmant sa frustration : « Je fuirai la compagnie des hommes, n’ayant reçu de plusieurs que des injustices et des ingratitudes, je vais me défier des autres. » Et d’enfoncer le clou sur l’une des pages de son Traité d’architecture civile : « Sépulchre [sic] de l’auteur, frère de Jésus, il a porté sa croix toute sa vie. » Jamais, donc, Lequeu ne parvint à se faire connaître et il demeurera un architecte de papier, un voyageur immobile, un libertin de bureau.

Jean-Jacques Lequeu, Et nous aussi nous serons mères
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Jean-Jacques Lequeu, Et nous aussi nous serons mères, 1794

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Blasphématoire à souhait et d’une incroyable puissance érotique, ce dessin est aussi une magnifique expression de la virtuosité du dessinateur.

Dessin à la plume, lavis • 50 × 36,4 cm • Coll. & © BnF, Paris

Reste toutefois son œuvre, d’une grande originalité, incroyable même par sa modernité, comme en témoignent ses autoportraits grimaçants, évoquant les célèbres Têtes de caractères du sculpteur Franz Xaver Messerschmidt (mort en 1783). Sa méthode ? « Il accumule des bribes de culture classique, les mêle de manière la plus hétéroclite possible », écrit Philippe Duboÿ. Avec une bibliothèque contenant plus de 230 volumes, dont maints classiques tels Plutarque, Descartes, le Songe de Poliphile ou l’Encyclopédie, Lequeu était indéniablement cultivé.

La main habile et créatrice

Jean-Jacques Lequeu, Étude d’une fille de profil
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Jean-Jacques Lequeu, Étude d’une fille de profil, 1793–1794

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Une sensualité toute minérale pour cette femme dont il vaut mieux ne faire que suggérer l’activité. Tout en masquant l’émoi qu’elle provoque.

Dessin à la plume, lavis d’encre brune • 49,8 × 36,1 cm • Coll. & © BnF, Paris

Autre trait de son art, son caractère obsessionnel, le poussant constamment à commenter chaque détail de ses dessins, qu’ils soient techniques ou purement fantaisistes. Ajoutons à cela une réelle virtuosité ainsi qu’une grande maîtrise des ombres, qui lui permet de dessiner des images très sculpturales, comme cette étonnante série de femmes inscrites dans des architectures aussi vivantes que minérales.

À qui donc comparer cet artiste singulier ? Ni à Claude- Nicolas Ledoux ni à Étienne-Louis Boullée, les deux grands architectes des Lumières, auxquels il fut souvent associé dès sa redécouverte dans les années 1950, simplement parce qu’il participa lui aussi à quelques concours révolutionnaires. Quand les deux autres furent académiciens et ne dessinaient pas, Lequeu ne fut que dessinateur… peut-être parce qu’il n’avait rien à construire. Si cet immense artiste demeure une énigme, une chose semble avérée : ses névroses furent intensément créatrices.

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Tout Lequeu sans retenue

Jusqu’à présent, c’est surtout ses planches les plus sulfureuses qui avaient été montrées, notamment dans l’exposition « Sade – Attaquer le soleil » (musée d’Orsay, 2015). Mais jamais son œuvre n’avait été présenté dans son ensemble, des erotica aux autoportraits en passant par les exubérantes folies architecturales. Embrasser l’œuvre dans toute sa complexité et son originalité, voilà donc ce que propose le Petit Palais. Avec un parti pris : s’écarter de la psychologie pour mettre en avant le grand artiste que fut Jean-Jacques Lequeu.

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Jean-Jacques Lequeu – Bâtisseur de fantasmes

Du 11 décembre 2018 au 31 mars 2019

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À lire

Catalogue

sous la dir. de Laurent Baridon, Jean-Philippe Garric & Martial Guédron

coéd Norma / BnF Éditions • 192 p. • 39 €

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Jean-Jacques Lequeu – Dessinateur en architecture

Retrouvez dans l’Encyclo : Néoclassicisme

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