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Ottilie Roederstein, Madeleine Smith au chevalet (peignant Jeanne d’Arc), v. 1890
huile sur toile • Coll. Fondation des Artistes • © Raphaële Kriegel / Fondation des Artistes
Elles s’appellent Louise Abbéma, Madeleine Smith, Juana Romani, Ottilie Roederstein, Marie Petiet… Artistes et femmes de la Belle Époque, elles ont pour point commun de s’être formées auprès du peintre Jean-Jacques Henner (1829–1905) et d’être aujourd’hui, pour la plupart, de parfaites inconnues aux yeux du grand public.
Les œuvres d’une dizaine d’entre elles sont exposées jusqu’au 28 avril au musée Jean-Jacques Henner, où est ainsi mis en lumière leur parcours, qui dit tout de la condition des peintres féminines de la Belle Époque… Et révèle par la même occasion un pan méconnu de la carrière d’Henner : son rôle de professeur.
Voilà plus de trois ans que les équipes du musée Henner, épaulées par un comité scientifique, enquêtaient sur le destin de ces femmes passées par l’ « atelier des dames », où a enseigné le peintre. La tâche était d’ampleur. « Nous n’avons pas retrouvé de registre d’élèves, ni de photos de classe à l’image de celles que l’on connaît de l’Académie Julian », regrette Maëva Abillard, conservatrice du musée.
Jean-Jacques Henner, Portrait de Madeleine Smith au corset rouge, v.1897
Huile sur toile • Coll. Fondation des artistes • © Stephane Pons / Fondation des Artistes
Il leur a donc fallu exhumer des tas d’archives – journaux, correspondances, carnets de notes, dessins – avant de se lancer dans la localisation des œuvres de chacune, dans de rares collections de musées, chez des collectionneurs ou encore chez les descendants de ces artistes injustement oubliées… De ce long travail d’enquête découle donc cette exposition, « Elles. Les élèves de Jean-Jacques Henner », accompagnée de la publication d’un épais catalogue, enrichi de biographies de la centaine d’artistes passées par l’« atelier des dames ».
Tout commence en 1874, lorsque le peintre Carolus-Duran décide d’ouvrir un atelier pour femmes. Il sollicite alors son fidèle ami Jean-Jacques Henner pour y enseigner. À cette époque, les femmes ne sont évidemment pas admises à l’École des beaux-arts. On ne saurait les confronter aux nus masculins ! Elles sont alors contraintes de se tourner vers des ateliers privés, comme l’Académie Julian ou l’Académie Vitti.
Louise Abbema, Portrait de Jeanne Samary, sociétaire de la Comédie Française, v. 1879
Huile sur toile • Coll. Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris • © Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris
D’abord installé boulevard du Montparnasse, l’ « atelier des dames », comme on l’appelle alors, déménage au 17 quai Voltaire en 1877. L’endroit n’est pas des plus confortables : il faut imaginer une petite pièce exiguë d’une cinquantaine de mètres carrés, dans laquelle s’entasse plus d’une vingtaine d’élèves. « On avait intérêt à être matinal le lundi pour avoir une bonne place près du modèle ! », ironise Maëva Abillard. En 1887, le coût mensuel de l’enseignement s’élevait à 100 francs, une coquette somme pour l’époque…
Elles seront finalement plus d’une centaine à se former à l’« atelier des dames », de 1874 à sa fermeture à la fin des années 1880. Qu’elles soient françaises (pour la plupart) ou étrangères, mariées ou célibataires, toutes partagent le rêve de devenir artiste et une certaine admiration pour Henner. « Je voudrais tant être digne du titre d’élève de Monsieur Henner dont je me glorifie ! », écrit Marguerite de Laville à son professeur en 1879.
À cette époque, l’artiste originaire d’Alsace est reconnu pour sa peinture en clair-obscur, comme nimbée d’un voile mystérieux, peuplée de nus aux chairs diaphanes et de silhouettes féminines vaporeuses à la chevelure incandescente. Au milieu des années 1870, il vient de recevoir la Légion d’honneur, « un gage de bonne moralité et de reconnaissance pour toutes les mères de ces élèves, rassurées de confier leur fille à un artiste présenté au Salon », souligne Maëva Abillard.
« À l’époque, ces femmes étaient connues. Elles étaient présentées au Salon et recevaient de bonnes critiques. »
Maëva Abillard
L’influence du maître sur ses élèves est considérable. Toutes reprennent ainsi des thèmes typiquement « henneriens », à commencer par le portrait féminin (sujet jugé convenable pour la gent féminine). Fond neutre et uni, cadrage de trois quarts ou de plain-pied, attention portée au rendu des étoffes… : la filiation paraît évidente, sinon troublante tant il est dans certains cas difficile de distinguer les œuvres d’Henner de celles de certaines de ses élèves les plus talentueuses, à l’image d’Ottilie Roederstein.
Germaine Dawis, Nymphe à la fleur, 1906
Huile sur toile • 38 × 55 cm • Coll. musée des Beaux-Arts de Mulhouse
C’est d’autant plus le cas lorsqu’elles s’attaquent à un autre des sujets de prédilection d’Henner : la figure de la Madeleine pénitente, véritable obsession de l’artiste reprise par Marie Petiet, Marie Cayron-Vasselon ou encore Germaine Dawis. Mais il faut aussi voir dans ces hommages à leur maître un prétexte à la réalisation de nus des plus sensuels…
Juana Romani, Primavera, 1894
Huile sur bois • Coll. Paris Centre National des Arts Plastiques, en dépôt au musée Roybet-Fould de Courbevoie • © Domaine public / CNAP : Yves Chenot
« À l’époque, ces femmes étaient connues. Elles étaient présentées au Salon et recevaient de bonnes critiques », insiste Maëva Abillard, en montrant la Primavera de Juana Romani (1894), allégorie aux accents préraphaélites, achetée par l’État au Salon de 1896. Non loin, un portrait d’Henner figurant Madeleine Smith couronnée de laurier après son triomphe au Salon témoigne de la fierté du maître pour son élève. Toutes, bien sûr, n’ont pas connu ce succès, soit par manque de talent, ou parce qu’elles ont été rattrapées par la vie, le mariage et les enfants. Certaines comme Romani, qui est morte abandonnée dans un asile, ont été oubliées de tous avant de ressurgir ces dernières années dans des expositions. D’autres se sont tout simplement comme évaporées dans l’histoire…
À ce jour, 152 artistes passées par l’atelier de Jean-Jacques Henner ont pu être identifiées. En reste-il à découvrir ? « Cette exposition n’est qu’un début, prévient Maëva Abillard. On souhaite désormais que des chercheuses et des chercheurs s’emparent de ces figures et l’on espère aussi susciter l’intérêt de descendants d’artistes ou de collectionneurs. » Une chose est sûre : enfin sorties de l’ombre, les élèves d’Henner n’ont pas fini de faire parler d’ « Elles » !
Elles. Les élèves de Jean-Jacques Henner
Du 28 novembre 2024 au 28 avril 2025
Musée national Jean-Jacques Henner • 43, avenue de Villiers • 75017 Paris
www.musee-henner.fr
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