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Peintre des femmes rousses, dont il fait vibrer les blanches carnations dans des pénombres profondes, Jean-Jacques Henner (1829–1905) est un académique atypique. Sa facture originale, son répertoire mélancolique et sensuel, son idéalisme rêveur le classent selon certains critiques parmi les peintres symbolistes, dans la contemporanéité de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau. Artiste très consciencieux, grand travailleur, de tempérament discret, il connut une carrière féconde aux Salons grâce à ses nymphes couchées, mais aussi ses tableaux religieux et ses allégories patriotiques.
Anonyme, Jean Jacques Henner
Coll. musée national Jean-Jacques Henner • © Photo RMN-Grand Palais / Sylvie Chan-Liat
« À mon avis, il n’existe pas de beau idéal, mais chaque peintre a le sien. »
Jean-Jacques Henner est né en Alsace, tout près de Belfort, dans une famille nombreuse et modeste. Ses parents, cultivateurs, étaient peu instruits mais accueillirent avec bienveillance le talent de leur jeune fils pour le dessin. Le père lui fournit des images d’Épinal à copier et l’exempta des travaux des champs. Bien qu’ayant quitté l’Alsace, puis pris la nationalité française après l’annexion, Henner resta toujours très attaché à sa terre natale.
À Strasbourg, Henner entra dans l’atelier de Gabriel Guérin et commença à fréquenter assidument les musées (une passion qu’il conservera toute sa vie). Sa prédilection va vers les maîtres allemands et italiens. Henner est fasciné par les jeux de lumière, les puissants effets de clarté et d’ombre qu’il mettra lui-même en tension dans ses œuvres.
L’ambitieux jeune homme rejoint Paris et entre dans l’atelier de Drolling aux Beaux-Arts. Ce dernier l’encourage à préparer le prix de Rome. Malgré son manque de ressources financières, Henner parvient à remporter ce graal, qui lui ouvre pour cinq ans les portes de la Villa Médicis, à l’âge de 27 ans. À Rome, puis à Venise, il s’enthousiasme pour Titien, Giorgione et surtout Le Corrège, son artiste de prédilection. L’une de ses premières œuvres importantes est un envoi de Rome, La Chaste Suzanne, tableau exposé au salon de 1865.
Revenu à Paris, Henner s’installe dans le quartier de Pigalle. Sa vie est loin d’être celle des peintres de la bohème. Solitaire, grand lecteur, ami fidèle, plus à l’écoute que beau parleur, il a pour sortie favorite le musée du Louvre. Les grands maîtres et les chefs-d’œuvre du Salon carré n’ont pas de secret pour lui. Mais sa discrétion cache en dedans une nature ardente et résolue.
Grand portraitiste pour les femmes du monde, qu’il honore sans flatterie, Henner est surtout un peintre idéaliste de la nymphe, de la naïade. Il aime mettre en scène des silhouettes diaphanes, aux carnations veloutées, à la chevelure incandescente, lasses ou endormies, dans des décors imaginaires. Ses femmes sont des incarnations intemporelles. Le choix d’une couleur fauve pour leur chevelure renforce leur apparence mystérieuse, et rapproche d’ailleurs Henner d’autres peintres symbolistes ayant eu la même prédilection pour le roux (les préraphaélites anglais par exemple).
Henner n’est pas un peintre de la ligne mais des formes imprécises. Son art n’est pas idéaliste au sens de la perfection ou de l’imagination, mais du sentiment, d’une sincérité proche de l’Antique. Préférant les couleurs simples, répugnant aux mélanges, Henner ne cultive pas une technique académique. Comme les naturalistes, il apprécie particulièrement les tons noirs opposés à de grandes plages de lumière, créant des contrastes violents.
L’artiste connut succès et reconnaissance de son vivant, couronné par une médaille d’honneur à l’exposition universelle de 1900. Ses œuvres furent admirées autant à Paris (notamment au Petit Palais qui lui consacra une salle) qu’aux États-Unis. D’esprit religieux, il fut aussi un peintre chrétien sensible et réaliste.
Depuis 1924, grâce à une donation, la ville de Paris présente une vaste collection d’œuvres de Henner dans la maison de son ami peintre Édouard Dubufe, un hôtel particulier situé dans le 17e arrondissement.
Jean Jacques Henner, L’Alsace. Elle attend, 1871
huile sur toile • Coll. musée national Jean-Jacques Henner • © MJJH / RMN-GP / Franck Raux
L’Alsace. Elle attend, 1871
Henner a peint plusieurs allégories de son Alsace natale, généralement sous les traits d’une jeune paysanne. Autrefois joviale et confiante, elle incarne en 1871 une figure de deuil, le visage fermé, dans l’attente digne et résolue de la revanche. La guerre de 1870 avait en effet privé la France de sa province de l’Est, annexée par l’Allemagne. Cette œuvre connut un très grand succès au Salon de 1871, puis fut offerte à Gambetta.
Jean Jacques Henner, Idylle, 1872
Huile sur toile • 65,7 × 54,1 cm • Coll. musée national Jean-Jacques Henner • © MJJH / RMN-GP / H. Lewandowski
L’Idylle, 1872
Avec cette œuvre, Henner remporta l’un de ses plus francs succès au Salon de 1872. Très représentatif du style personnel de l’artiste, il met en scène deux nymphes à la fontaine dans la nuit tombante. L’une joue de la musique, l’autre l’écoute dans une attitude rêveuse. Ces nudités idéales mais aussi poétiques rappellent l’admiration de Henner pour Giorgione, en particulier pour Le Concert Champêtre conservé au Louvre.
Jean Jacques Henner, La Comtesse Kessler, vers 1886
Huile sur toile • 109 × 69,5 cm • Coll. musée national Jean-Jacques Henner • © Photo RMN-Grand Palais / Franck Raux
La Comtesse Kessler, 1886
La comtesse Kessler fait figure de mystérieuse apparition. La chevelure rousse incandescente, la peau d’une blancheur presque irréelle, les grands yeux noirs, la profonde obscurité du fond : Henner joue des contrastes. Le peintre laisse parler sa technique très libre, et livre un portrait à la fois symboliste et moderne, attaché à traduire l’intériorité du modèle.
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