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Joseph Siffred Duplessis, Madame Hue, 1781
Huile sur toile • 79.5 x 64 cm • Coll. Speek-Art • © Courtesy galerie Didier Aaron & Cie, Paris
Qui aurait cru qu’une œuvre d’un artiste vauclusien, fils d’un barbier de Carpentras, finirait accrochée dans le Bureau ovale et reproduite sur des billets de 100 dollars ? C’est pourtant l’étonnant destin de Joseph-Siffred Duplessis, dont le portrait de l’écrivain, humaniste et inventeur Benjamin Franklin (1706–1790), peint en 1778 alors qu’il se trouve en mission diplomatique en France, est devenu une véritable icône outre-Atlantique.
Âgé, fatigué, mais tout en vérité et naturel dans son vêtement rustique à col de fourrure, le père fondateur (qui participa notamment à la rédaction de la déclaration d’indépendance et de la Constitution des États-Unis) est ici représenté avec un réalisme remarquable. Des trois exemplaires existants de ce portrait, celui qui est présenté ici n’est pas celui qui fut accroché à la Maison-Blanche sous la présidence de Joe Biden (tableau où il apparaît plus lisse, dans un vêtement gris perle) mais le premier, l’original, prêté par le Metropolitan de New York après d’âpres négociations – car le mythique établissement américain, n’ayant jamais entendu parler du musée de l’Inguimbertine, avait d’abord refusé deux fois.
Joseph Siffred Duplessis, Benjamin Franklin
Huile sur toile • 72,4 × 58,4 cm • © The Friedsam Collection, Bequest of Michael Friedsam, 1931, Metropolitan Museum of New York
Fraîchement transférée dans l’hôtel-Dieu de Carpentras, l’Inguimbertine était à l’origine une bibliothèque rassemblant ouvrages, manuscrits enluminés et œuvres d’art, fondée au XVIIIe siècle par le prélat Joseph-Dominique d’Inguimbert, qui la légua à ses concitoyens en 1757, faisant d’elle l’ancêtre du musée moderne. Un lieu situé dans la ville natale de Duplessis, et où ce dernier travailla un temps comme conservateur – ce qui en faisait l’écrin le plus logique pour cette exposition de 60 œuvres fêtant son 300e anniversaire.
Encouragé par son père barbier devenu peintre, Duplessis s’est formé à Rome dans l’atelier de Pierre Subleyras. Après dix ans passés à Paris durant lesquels on perd sa trace, son incroyable talent est remarqué en 1769, lorsqu’il expose pour la première fois au Salon, où il impressionne l’écrivain et philosophe Denis Diderot. Depuis, le public ne cessera d’admirer le caractère ressemblant de ses portraits, ainsi que son traitement virtuose des étoffes, héritier des grands maîtres de la peinture flamande du XVIIe siècle. « Peu d’artistes de cette époque, hormis Alexandre Roslin, ont atteint un tel niveau de perfection dans ce domaine », souligne le conservateur Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques du musée du Louvre et commissaire scientifique de l’exposition.
Sans concession, il n’omet ni les rides, ni les cernes, ni les doubles mentons, et retranscrit la personnalité avec subtilité
Ses portraits d’aristocrates, d’hommes d’Église et d’artistes sont en effet savoureux. L’illusionnisme de la robe en satin blanc, ornée de volants transparents et de rubans, de l’épouse de Jacques Necker, ex-directeur du Trésor royal, est éblouissant. Reproduisant à merveille les textures et les jeux de lumière, ce magicien du pinceau rend palpables le velours, la soie, les broderies et les dentelles, reproduites à la loupe avec un réalisme photographique. Aucun détail n’est négligé : il ne reste plus qu’à tendre la main pour caresser ce petit chien aux pupilles humides blotti contre sa maîtresse richement vêtue, tandis qu’un peintre, posant fièrement avec ses pinceaux, tend au premier plan une palette où sont déposées des noix de peinture luisante et crémeuse plus vraies que nature.
Joseph Siffred Duplessis, Elisabeth Fréret d’Héricourt, 1769
Huile sur toile • © Nelson-Atkins Digital
Carnations, micro-expressions… Duplessis est tout aussi doué pour rendre vivants et palpables les visages de ses modèles. L’artiste soigne la brillance des yeux et les subtils mouvements des chairs, perceptibles notamment autour des yeux et des lèvres. Sans concession, il n’omet ni les rides, ni les cernes, ni les doubles mentons, et retranscrit la personnalité avec subtilité. Le regard intelligent et légèrement hautain du chapelain de Marie-Antoinette, la bonhomie replète de l’épouse d’un conseiller au parlement, la douceur touchante d’une jeune artiste portant son carton à dessin… Même deux siècles et demi plus tard, le caractère de chaque personne représentée crève la toile.
Joseph Siffred Duplessis, Autoportrait, 1780
Huile Sur Toile • © Bibliothèque Musée Inguimbertine, Carpentras
Le plus beau chef-d’œuvre de l’exposition est sans doute son portrait du marchand d’art et collectionneur Abraham Fontanel (1741–1817), qui fut à l’origine de la fondation de la Société des beaux-arts de Montpellier, et le premier conservateur de l’ancêtre du musée Fabre. La rencontre est saisissante avec ce charmant esthète au regard pétillant, le nez et les joues rosis par un petit coup de soleil, qui nous sourit en Casanova de ses lèvres ourlées, un doigt glissé entre les boutons de sa chemise satinée entrouverte, à jamais vivant sous le pinceau du maître.
« Duplessis n’est pas un mondain. Il garde l’accent du Midi, et il est sourd, ce qui lui rend difficile de suivre les conversations », raconte le commissaire. Malgré ces handicaps, l’artiste est surnommé « le Van Dyck de la France » et reconnu comme « le plus grand peintre en portraits du royaume », auquel le roi en personne fait appel. Sont présentés ici son portrait de la dauphine Marie-Antoinette, ainsi que son portrait ovale du roi Louis XVI, et une copie d’atelier (issue du musée Carnavalet) de son dérivé monumental où le souverain est saisi en pied, en costume de sacre.
Joseph Siffred Duplessis, Portrait de Louis XVI en costume de sacre, Vers 1777
© Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Alors qu’il n’aime pas poser, et demande souvent aux artistes de se débrouiller en prenant une autre œuvre comme modèle, Louis XVI accepte de le faire pour le portrait ovale de Duplessis. Ce dernier s’en sert ensuite comme base afin de réaliser la version monumentale, pour laquelle il se fait prêter tous les accessoires (cape d’hermine, sceptre, couronne…) et habille dans son atelier un mannequin grandeur nature. Perfectionniste, il finit sous la pression par livrer au bout de deux ans cette œuvre qui devient le portrait officiel du souverain, copié en une cinquantaine d’exemplaires.
La Révolution française agit cependant comme un couperet sur sa carrière. Après vingt ans de gloire, Duplessis voit la plupart de ses clients se faire guillotiner. En proie à de grandes difficultés financières, il revient à Carpentras, où il devient un temps conservateur du musée de l’Inguimbertine, chargé par le gouvernement révolutionnaire d’inventorier et de restaurer les œuvres. Mais, ne recevant aucun paiement pour son travail, il se fait embaucher au muséum de Versailles, où il réunit des œuvres, puis s’emploie jusqu’à sa mort à nettoyer des sculptures couvertes de lichens. Une fin bien discrète pour un pinceau aussi brillant, qui aura immortalisé de manière incroyablement tangible le crépuscule d’un monde, fait de fragiles dentelles et de reflets satinés… Ce qui ajoute au caractère troublant de son œuvre !
Duplessis (1725-1802). L’art de peindre la vie
Du 14 juin 2025 au 28 septembre 2025
Musée de l’Inguimbertine • 180 Place Aristide Briand • 84200 Carpentras
inguimbertine.carpentras.fr
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