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André Masson, Dans la tour du sommeil, 1938
Huile sur toile • 81,3 × 100,3 cm • Coll. The Baltimore Museum of Art • © Adagp, Paris, 2024
Si André Masson n’est pas très facile à appréhender en raison de la violence qui le hantait, son inventivité et sa créativité inépuisables forcent l’admiration. Pour comprendre son œuvre, il faut revenir à un événement fondateur : la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle l’artiste, engagé comme fantassin et « nettoyeur » de tranchées, fut confronté aux pires horreurs. Ce qui explique les corps mutilés qui hanteront durablement ses peintures…
Grièvement blessé par un éclat d’obus, piégé durant des heures dans un cratère avec un cadavre, puis interné en asile psychiatrique, Masson en ressort « traumatisé par la violence, dégoûté de la société occidentale, et révolté contre l’asservissement », explique Elia Biezunski, chargée de recherche pour cette exposition curatée par Chiara Parisi, directrice du Centre Pompidou Metz. Plus tard, l’artiste dira même de cette guerre qu’elle l’aura « saccagé pour toujours ».
André Masson, Le Tour de carte, 1923
Huile sur toile • 73 × 50,2 cm • Coll. MoMA, New York • © Adagp, Paris, 2024 / Photo Scala presse
Dans les années 1920, Masson exprime son vertige en peignant des forêts symbolistes aux arbres anthropomorphes, et des joueurs de cartes cubistes – des œuvres kaléidoscopiques où n’apparaissent que des morceaux de visages et des mains manipulant cartes, dés et dominos, comme diffractées à l’infini par des fragments de miroirs. L’artiste griffonne aussi des dessins érotiques tout aussi complexes et enchevêtrés, et invente le procédé des « tableaux de sable », consistant à étaler de la colle de façon aléatoire sur une toile puis d’y projeter du sable.
Surréaliste de la première heure, il produit ses premiers dessins automatiques en 1923, quelques mois avant la publication du Manifeste du surréalisme d’André Breton et sa rencontre avec ce dernier. L’artiste fait le vide dans son esprit et laisse courir sa main sur le papier, faisant ainsi surgir des formes viscérales sorties de son inconscient, dont un certain nombre d’images sexuelles, et des figures d’écorchés…
André Masson, La Métamorphose des amants, 1938
Huile sur toile • 100 × 89 cm • © Centre Pompidou-Metz / Photo Raphaële Kriegel / Courtesy collection Simone Collinet © Adagp, Paris, 2024
Dans ses tableaux, l’influence des hybridations infernales de Jérôme Bosch croise une esthétique presque psychédélique.
« Cette libération du geste est l’un des fils rouges de l’œuvre de Masson. Ce sont les méandres de son intériorité qui se déploient » expliquent Elia Biezunski et Chiara Parisi. Ce qui est aussi vrai dans sa peinture, car les œuvres de ce lecteur de Sigmund Freud et beau-frère de Jacques Lacan (objet d’une grande exposition présentée également en ce moment au Centre Pompidou-Metz) sont clairement des exercices cathartiques aptes à passionner les psychiatres !
« Corrida Mythologique » d’André Masson (1936) à l’exposition « Il n’y a pas de monde achevé » au centre Pompidou Metz, 2024
© Jean-Christophe Vergaegen / Afp
Une catharsis nécessaire, car la violence le suit partout. En 1934, désireux de fuir la montée de l’extrême-droite en France, il décide de partir en Espagne… Pour être finalement confronté au déclenchement de la guerre d’Espagne, quelques mois après son arrivée ! Après sa série des « massacres » inspirée par sa visite de plusieurs abattoirs, c’est dans la corrida qu’il trouve de nouveaux motifs de violence archaïque, évocation de celle qui déchire le pays sous ses yeux.
Sa Corrida mythologique (1936) montre un cheval éviscéré mordant un homme nu au corps convulsé, dont le sang gicle dans l’arène. L’équidé pose l’un de ses sabots sur un taureau soufflant de douleur, qui a été transpercé par une épée. À l’arrière-plan, un squelette fait office de toréador, et un deuxième taureau au regard lubrique lorgne sur une femme nue. Une œuvre explosive qui précède Guernica de Pablo Picasso (1937), et dont on se demande sérieusement si elle n’aurait pas influencé le maître espagnol !
André Masson, Le Jardin saccagé, 1934
Huile sur toile • 82 × 116 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2024 / Photo © Jean-Louis Losi
En 1934–1935, l’artiste peint aussi des foules d’insectes, dont certains s’attaquent les uns les autres et s’entredévorent – encore un écho à la violence humaine ambiante. Toujours en Espagne, il produit, pour des revues clandestines, des dessins antifascistes volontairement « obscènes », hantés par la violence qui s’apprête à ensanglanter l’Europe. Dans ses tableaux, l’influence des hybridations infernales de Jérôme Bosch croise une esthétique presque psychédélique, teintée de cubisme et d’orphisme.
À la fin des années 1930, ses compositions se font de plus en plus foisonnantes, et leur violence de plus en plus déchirante. Des corps mutilés ou écorchés sont pris dans des griffes de métal, le sang gicle, des flammes et des figures hurlantes s’élèvent d’enchevêtrements de corps et de bâtiments labyrinthiques. Plus loin, une tranche de bœuf crue surgit d’un corps féminin tordu, mi-sculpture mi-humaine (Gradiva, 1938–1939) d’où s’envole une flottille de mouches, sur fond d’éruption volcanique.
André Masson, Gradiva, 1938–1939
Huile sur toile • 97 × 130 cm • Coll. centre Pompidou, MNAM, Paris • © Adagp, Paris, 2023 / Photo Georges Meguerditchian / RMN-GP presse
Grâce au journaliste Varian Fry, qui s’emploie à exfiltrer d’Europe les artistes menacés par la Seconde Guerre mondiale depuis le sud de la France (où ils attendent leurs visas à la villa Bel-Air, qui devient une véritable pension surréaliste), André Masson quitte le continent en 1941 avec son épouse d’origine juive.
Lors d’un séjour de trois semaines en Martinique avec André Breton, Jacqueline Lamba, Wifredo Lam et Claude Lévi-Strauss, il rencontre Aimé Césaire et Édouard Glissant, et produit de belles œuvres, dont une peinture bleu clair étonnamment apaisée évoquant le style de Joan Miró, mais aussi des collages de sable, coquillages et plumes, un superbe autoportrait à l’encre de chine évoquant étrangement la calligraphie arabe, et des dessins festifs figurant palmiers et lianes.
André Masson, Panique, 1963
Huile sur toile • 162 × 130 cm • Coll. centre Pompidou, MNAM, Paris • © Adagp, Paris, 2023 / Photo Bertrand Prévost / RMN-GP presse
Arrivé aux États-Unis, ses œuvres deviennent plus abstraites et plus stylisées, et enfin plus apaisées lors de son retour en France en 1945. L’artiste se lance dans des expériences de dripping avec de la colle et du sable…
Se posant comme le réel inventeur de cette technique qui sera rendue célèbre (mais sans sable) par l’Américain Jackson Pollock !
André Masson. Il n’y a pas de monde achevé
Du 29 mars 2024 au 2 septembre 2024
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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