Bordeaux

L’ultra sulfureux Pierre Molinier « dé-fétichisé » dans une expo interdite aux mineurs

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Il a peint et photographié des corps nus, gainés de porte-jarretelles, travestis et extatiques. Ultra sulfureux, le peintre et photographe Pierre Molinier (1900–1976), est à l’honneur au Frac Nouvelle-Aquitaine ! Interdite aux mineurs (un service de garderie est proposé, ainsi qu’une mini-expo adaptée au jeune public), cette rétrospective s’accompagne de nombreux dialogues avec des artistes contemporains, la plupart liés aux thématiques queer. Retour sur un phénomène.
Pierre Molinier, Je rampe vers Gehamman
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Pierre Molinier, Je rampe vers Gehamman, vers 1970-1976

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Collection Frac Nouvelle- Aquitaine MÉCA • © Adagp, Paris, 2023 / Photo Frédéric Delpech

« Je suis venu sur terre pour transformer le monde en un immense bordel. » Pierre Molinier (1900–1976), qu’on se le dise d’emblée, est un personnage des plus provocants. Volontiers mythomane, obsédé par les jambes, la nudité, les dentelles et le travestissement, hétérosexuel ambigu, il aimait se faire remarquer, parler à tort et à travers, heurter le bon goût et la morale en clamant, par exemple, s’être masturbé sur le corps mort de sa sœur. Il se suicidera d’un coup, d’une balle de pistolet, après avoir été reconnu tardivement par ses pairs, rejeté aussi, mais exposé quand même.

Aujourd’hui, s’il ne fait toujours pas l’unanimité et provoque encore de fortes réactions de dégoût, l’homme fascine, se vend à prix d’or sur les murs d’importantes galeries. Parfaitement maîtrisé, cohérent, abouti, son œuvre parle pour lui, dit l’obsession fertile, l’imagination débridée, l’originalité piquante. Et le personnage peut s’oublier, surtout au Frac Nouvelle-Aquitaine, où les choix curatoriaux et scénographiques ont voulu éviter à tout prix l’anecdote de boudoir et l’« esthétique toile de Jouy », afin de le « dé-fétichiser », disent les commissaires (elles sont trois : Emmanuelle Debur, Marie Canet et Claire Jacquet).

Vue de l’exposition “Molinier rose saumon, nous sommes tous des menteurs” au Frac MÉCA, Bordeaux
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Vue de l’exposition “Molinier rose saumon, nous sommes tous des menteurs” au Frac MÉCA, Bordeaux

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© Photo Rodolphe Escher

Il enfile les bas de sa grande sœur, et se laisse prendre par le délice suave de la soie.

Retour en 1900. À l’origine, il y a un petit garçon d’Agen, caractérisé par un « accent à couper au couteau », raconte Marie Canet, et son éducation religieuse, donc rigoriste, aussi contraignante qu’un corset trop serré. Très tôt, dès six ans dira-t-il, Molinier dessine et peint. En secret, il enfile les bas de sa grande sœur, et se laisse prendre par le délice suave de la soie sur ses jambes tendues…

Peintre en bâtiment, il s’introduit dans les milieux bourgeois

À douze ans, il vit une expérience fondatrice avec une prostituée, et commence son apprentissage artistique chez son père, artisan peintre. Ses premières œuvres, dont quelques-unes apparaissent au Frac, ne sont pas bien méchantes. Quelques paysages d’un postimpressionnisme très sage, qui n’annoncent en rien la couleur de ce qui suivra… Bordelais dès ses vingt ans, il travaille en tant que peintre en bâtiment et s’introduit dans les milieux bourgeois, où il repeint des intérieurs, invente des décors qui demeurent − goûts conventionnels oblige − dans un « simulacre de l’Antique », explique la commissaire. C’est d’ailleurs ce qui a inspiré le titre de l’exposition : « Molinier rose saumon », cette couleur étant volontiers adoptée pour imiter le marbre, et travestir les intérieurs.

Pierre Molinier, « Sans titre »
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Pierre Molinier, « Sans titre », 1960–1976

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Collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA • © Adagp, Paris, 2023

« Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ? »

En 1928, il fonde avec quelques compères la Société des artistes indépendants bordelais ; en 1951, il expose à leur côté la toile Le Grand Combat, composition érotique de corps emmêlés. Outrés, ses amis lui ordonnent de retirer l’œuvre… Il la recouvre d’un voile et y ajoute un texte : « Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ? Allez donc, vous crevez de conformisme ! Vous n’êtes pas des arrivistes, vous êtes des esclaves ! »

Le cocon ténébreux de son appartement-boudoir

Quelques années plus tard, Molinier débute une relation épistolaire avec André Breton, autorité d’un mouvement en déclin − le surréalisme − mais qui permet à Molinier d’exposer à la galerie À l’étoile scellée en 1956. Les années 1950 sont aussi celles de la découverte de la photographie, qu’il exerce dans le cocon ténébreux de son appartement-boudoir, dont les plans dessinés par le critique d’art et galeriste Alain Oudin ont été inscrits sur des murs du Frac (un signe rescapé de la fascination fétichiste suscitée par l’artiste…).

Pierre Molinier, « Moi en 1925 »
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Pierre Molinier, « Moi en 1925 », 1970–1976

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Collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA • © Adagp, Paris, 2023

Mari infidèle, père exécrable, il s’échappe littéralement dans cet espace et dans sa pratique érotique de la photographie, se mettant en scène ou faisant poser des anonymes en bas résille et dentelles noires. Il découpe ensuite ses tirages pour créer des montages kaléidoscopiques et arranger, aussi libre qu’un peintre, des compositions de fesses rondes, d’anus exposés, de seins et de talons hauts. L’artiste explore également la vidéo et l’enregistrement, et crée un club, « La Secte des voluptueux », groupe libertin où « ne peut être admis dans la secte celui ou celle qui a la prétention d’être essentiellement femme ou homme » (ces notes de la main de Molinier ne permettent pas de savoir si le club a réellement existé).

Aujourd’hui revu avec une grille de lecture queer

Et si son univers va de pair avec l’esprit d’une époque − ce sont les textes érotiques de Georges Bataille et de Pauline Réage (Histoire d’O, 1954), la parution clandestine d’Emmanuelle en 1959… −, il est aujourd’hui revu avec une grille de lecture queer. Né homme, hétérosexuel dans sa vie conjugale mais ouvert à toutes les sexualités, Pierre Molinier a volontiers affirmé son désir d’être une femme, et n’a cessé d’en revêtir les accessoires les plus intimes. Autrement dit, une personnalité gender fluid avant même que la lettre !

Vue de l’exposition “Molinier rose saumon, nous sommes tous des menteurs” au Frac MÉCA, Bordeaux
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Vue de l’exposition “Molinier rose saumon, nous sommes tous des menteurs” au Frac MÉCA, Bordeaux

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© Photo Rodolphe Escher

Des références qui politisent la lecture de son œuvre, mais ne sauraient faire oublier que Molinier était un « anarchiste de droite très individualiste ».

L’autodidacte qui, toute sa vie, a évolué en marge des institutions officielles de l’art, est ainsi accroché en dialogue avec une photographie de Philipp Timischl (né en 1989) – mise en scène décalée d’un homme bodybuildé et maquillé posant devant un grand musée –, avec la reine du travestissement Cindy Sherman (née en 1954), avec la créatrice de bijoux sexuels Betony Vernon (née en 1968), avec un autoportrait nu de l’artiste et dominatrice BDSM Reba Maybury (née en 1990), avec des morceaux de corps du sculpteur Jean-Charles de Quillacq (né en 1979), avec la célèbre photographie de Lee Miller posant dans la baignoire d’Hitler signée David Sherman (1916–1997)…

Bref, une myriade de références contemporaines qui enrichissent et politisent la lecture de son œuvre, mais ne sauraient faire oublier que Molinier était un « anarchiste de droite très individualiste », comme le soulignent les commissaires. Un artiste au travail exclusivement tourné vers son propre plaisir, charnel et scopique, masturbatoire, multisensoriel, voyeuriste et joueur…

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Molinier rose saumon

Du 31 mars 2023 au 17 septembre 2023

fracnouvelleaquitaine-meca.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Surréalisme

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