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Denise Bellon, Corposano, 1939
© Denise Bellon / akg-images
Désert de Retz, à Chambourcy, 1960. Sur une photographie en noir et blanc, un groupe d’hommes et de femmes pose sous les arbres, le visage occulté par un masque blanc. Une autre photographie les montre à visage découvert. On reconnaît alors André et Elisa Breton, Joyce Mansour, Toyen, Mimi Parent, Jean Benoît, Radovan Ivšić… La comète surréaliste au complet. L’auteur de ces images ? Denise Bellon.
Elle fait partie de la galaxie surréaliste depuis la première heure, mais aujourd’hui encore peu de personnes connaissent son nom ni ne mesurent l’importance de son œuvre photographique. Une exposition au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (mahJ) rectifie le tir.
Denise Bellon, Le groupe surréaliste avec masques au désert de Retz, avril 1960
Denise Bellon est sollicitée par André Breton pour documenter les expositions internationales du surréalisme de 1938, 1947, 1959 et 1965, ainsi que la fameuse rencontre au désert de Retz, en 1960.
tirage d’époque • © Denise Bellon / akg-images
« Denise Bellon a documenté les expositions et les actions des surréalistes de 1938 à 1965, explique Éric Le Roy, ayant droit de l’artiste et co-commissaire de l’exposition avec Nicolas Feuillie, responsable des collections photographiques du musée. Ses photos figurent dans les livres d’histoire de l’art mais on n’a pas toujours prêté attention à sa signature, même si ses images étaient créditées. Quant à l’autre partie de sa production, plus tournée vers le photoreportage, elle est très importante aussi puisqu’à travers ses nombreux sujets publiés dans de grands magazines de l’entre-deux-guerres tels que Match, Vu ou Regards, elle a participé à la construction de l’imaginaire des années 1930 : la libération des corps, le front populaire, les voyages, les loisirs, la colonisation… »
Denise Bellon serait-elle l’une des grandes oubliées de l’histoire du surréalisme et, plus largement, de celle de la photographie moderne ? « Il est vrai qu’à la différence d’autres photographes de son temps comme Man Ray, Gisèle Freund et Brassaï qui ont écrit leurs mémoires ou bien Germaine Krull qui a publié de nombreux ouvrages, elle n’a laissé ni écrits ni publications majeures. Elle a peu exposé aussi, elle est restée en retrait », raconte Damarice Amao, attachée de conservation au Cabinet de la photographie du musée national d’Art moderne, qui publie un long texte dans le catalogue de l’exposition.
Autoportrait [détail], 1934
La réalisatrice Yannick Bellon décrit sa mère comme une « jeune et séduisante routarde, armée d’un Rolleiflex, éprise de liberté et d’indépendance ».
tirage moderne • © Denise Bellon / akg-images
De fait, après la mort de Denise Bellon en 1999, ses photographies ont été peu visibles, réunies dans un fonds de quelque 22 000 pièces conservées par sa fille Yannick Bellon, puis par Éric Le Roy. Son nom est réapparu en 2011, année de l’acquisition par le Centre Pompidou de la collection Christian Bouqueret qui comprenait 74 de ses images.
« Elles sont entrées à cette occasion dans notre fonds, mais c’était bien après les expositions consacrées aux liens entre photographie et surréalisme qui se sont tenues dans les années 1980 et qui ont ignoré ces précieuses images, déclare Damarice Amao. À partir de 2011, nous les avons intégrées le plus souvent possible dans nos accrochages, que ce soit dans ‘Photographie– Arme de classe’ en 2018 ou ‘Décadrage colonial’ en 2022. »
Denise Bellon, née Hulmann, a commencé la photographie tard, à 32 ans, après avoir divorcé de Jacques Bellon et s’être trouvée confrontée à la nécessité de prendre un nouveau départ. C’est son compagnon d’alors, le publiciste Olivier Gabet, qui lui fait découvrir la photographie alors qu’en 1934 ils explorent ensemble la Croatie, l’Albanie, la Grèce, la Bulgarie… Elle prend ses premières images lors de ce voyage dans les Balkans et forge son regard. À leur retour, il l’introduit auprès des photojournalistes Pierre Boucher et René Zuber, deux mousquetaires à l’origine de la création d’Alliance Photo, l’une des agences photographiques les plus actives de Paris entre 1934 et 1946.
Denise Bellon, Enchevêtrements, tour Eiffel, 1938
Dans l’entre-deux-guerres, sous l’influence du mouvement Nouvelle Vision, elle exalte le modernisme de Paris, photographie la tour Eiffel ou des usines qui se prêtent à des compositions audacieuses.
tirage moderne • © Denise Bellon / akg-images
« Son parcours est atypique. Ses photos sont de grande qualité sans être marquées par un style. »
Nicolas Feuillie
Comme tous les photographes de cette période qui répondent à l’essor de la presse illustrée, Denise Bellon est très productive. Ses portraits d’enfants ou des communautés de gitans de la zone, à la lisière de Paris, témoignent d’une approche humaniste. Ses cadrages en plongée ou en contre-plongée de la tour Eiffel ou du pont transbordeur de Marseille attestent de l’influence du mouvement Nouvelle Vision. Ses images de beautés rieuses aux seins nus ou de skieurs défiant les cimes redéfinissent un nouveau rapport au corps, au naturisme et au sport.
Certains de ses reportages surprennent par leur crudité ou leur liberté de ton. Elle saisit les gueules cassées de 1914–1918 en gros plan, n’élude pas la disgrâce de ces visages défigurés, de même qu’elle ne se détourne pas de ceux, tuméfiés, des lépreux croisés au Maroc. Elle cadre les prostituées dénudées des quartiers réservés de Casablanca et de Tunis, faisant récolte d’images qu’aucun homme ne pourrait prendre. « Son parcours est atypique, résume Nicolas Feuillie. Ses photos sont de grande qualité sans être marquées par un style. »
Denise Bellon, Moissonneuse berbère, 1936
En 1936, grâce à une commande de la Compagnie des chemins de fer marocains, Denise Bellon voyage avec Pierre Boucher (l’un des fondateurs d’Alliance Photo) au Maroc et prend notamment des images de vie agricole.
tirage d’époque • © Denise Bellon / akg-images
Elle aime les enseignes des petits commerces peintes à la main, les mannequins de vitrine, les carreaux cassés, les racines d’arbre tourmentées, les marchés à la ferraille, ce fantastique dans le banal qui la rattache au mouvement surréaliste sans pour autant qu’elle en adopte les conventions photographiques. Peu de surimpressions ou de solarisations, quelques collages… « Son compagnonnage avec le surréalisme est le fruit d’attaches familiales et amicales », explique Damarice Amao. Denise Bellon est en effet l’amie d’enfance de Rose Maklès, devenue l’épouse d’André Masson. Elle est aussi l’amie de sa sœur Sylvia, qui a épousé Georges Bataille. Sa propre sœur, Colette, s’est mariée avec l’acteur et réalisateur surréaliste Jacques Brunius. Elle est proche aussi de Simone Kahn, la première femme d’André Breton.
« Tout au long de sa vie, c’est vers elle qu’André Breton s’est tourné quand il s’agissait de rendre compte des moments importants du mouvement surréaliste, confie Éric Le Roy. En 1932, il lui a même dédicacé le premier exemplaire des Vases communicants : ‘À Denise Bellon, JEU DE LA VÉRITÉ, votre nom est le premier que j’écris sur un exemplaire de ce livre, dites-moi pourquoi ?’ »
On découvre grâce à elle à quoi ressemblait le Taxi pluvieux de Salvador Dalí ou la rue des mannequins (chacun habillé par l’un des artistes exposés), présentés à la galerie des Beaux-Arts en 1938.
Les preuves de cette connivence sont multiples. Que saurait-on des différentes expositions internationales du surréalisme si elle ne les avait pas documentées, en étant présente lors des accrochages, en faisant le portrait des artistes et le relevé des œuvres ? On découvre grâce à elle à quoi ressemblait le Taxi pluvieux de Salvador Dalí ou la rue des mannequins (chacun habillé par l’un des artistes exposés), présentés à la galerie des Beaux-Arts en 1938. On reconnaît Salle de superstition de Frederick Kiesler, inventé pour la galerie Maeght en 1947.
Elle est encore présente en 1959, à la galerie Daniel Cordier, pour l’exposition « EROS », où elle immortalise le Festin cannibale de Meret Oppenheim ; et à la galerie de l’Œil en 1965, pour l’exposition « L’écart absolu ». Ses portraits d’artistes surréalistes ou sympathisants du mouvement sont innombrables : Joan Miró, Marcel Duchamp, Salvador Dalí, André Masson, Yves Tanguy, Kurt Seligmann, Tal Coat… « Lors de la vente André Breton, en 2003, on a redécouvert un bon nombre de ses images car il les avait toutes soigneusement conservées, confie Éric Le Roy. Par sa proximité amicale, affective, Denise Bellon est une enfant du surréalisme. »
Denise Bellon, Le Festin cannibale de Meret Oppenheim, 1959
Lors de l’exposition surréaliste « EROS » à la galerie Daniel Cordier, Meret Oppenheim crée le Festin cannibale servi sur un mannequin de cire. Le jour du vernissage, elle a recours à un modèle vivant au visage passé à l’or.
tirage moderne • © Denise Bellon / akg-images
Elle est aussi à la croisée d’autres groupes actifs à ce moment-là. Grâce à son beau-frère Jacques Brunius, elle fréquente « la bande à Prévert » et le groupe Octobre, tenant d’un théâtre prolétarien. Elle est également liée à Henri Langlois. « Les cinéphiles connaissent tous la légende autour de la baignoire de Langlois pleine de boîtes de films renfermant les chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma, qui constituent l’amorce de la Cinémathèque française, poursuit Éric Le Roy. Une seule photographe a immortalisé ce mythe en 1945 : Denise Bellon. Elle n’a pas construit de carrière, elle a parcouru le siècle discrètement, mais elle en est l’un des plus fidèles témoins. Il était temps de la remettre sur le devant de la scène. »
Denise Bellon. Un regard vagabond
Du 9 octobre 2025 au 8 mars 2026
Musée d'art et d'histoire du Judaïsme • 71 Rue du Temple • 75003 Paris
www.mahj.org
Catalogue de l'exposition
Alliance Photo – Agence photographique 1934-1940
Par Thomas Michael Gunther & Marie de Thézy
Éd. Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 1989 • 118 p.
Une exposition sur l’agence Alliance Photo a été présentée en 1988 à la bibliothèque historique de la Ville de Paris. Le catalogue donne une juste idée de la place que Denise Bellon a occupée dans ce collectif de photographes.
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Denise Bellon s’inscrit dans l’esprit de liberté qui se développe en France dans les années 1930. Ses clichés expriment la vie en plein air, à la mer, à la campagne mais aussi au cœur de l’espace urbain.