Vue de l’exposition “Passionnément, à la folie… La collection Glénat” au couvent Sainte-Cécile de Grenoble, 2025
© Christophe Levet
Jacques Glénat n’est pas du genre à faire tapisserie. Patriarche, il parle haut, ripaille joyeusement lorsqu’il vous invite au restaurant, fait visiter sa collection en propriétaire fantasque, multiplie les farces. Facétieux, il confie regretter que l’un des guides de randonnée que Glénat édite rende populaire l’endroit où il a coutume de chasser le chamois… Puis raconte comment il s’est mis à collectionner, dès l’enfance, entrant dans le vif du sujet de l’exposition du couvent Sainte-Cécile.
Situé au cœur de Grenoble, le lieu a successivement abrité des religieuses, un atelier de confection de vêtements militaires, un cinéma (le premier de Grenoble), une discothèque et un théâtre, avant d’être racheté à la ville il y a 20 ans par la maison d’édition pour y installer une partie de ses bureaux (l’autre étant à Boulogne-Billancourt), mais aussi pour y organiser des expositions. Atteint de « collectionnite » aiguë, comme il le dit, Jacques Glénat est notamment propriétaire de 130 gravures de Rembrandt (« sur 240 existantes ! », jubile-t-il), auquel il a choisi de consacrer ici un espace permanent, dit le cabinet Rembrandt.
Rembrandt, La Descente de croix au flambeau, 1654
21,3 × 16,3 cm • eau forte • © Collection Glénat
Avant Rembrandt, il y a eu bien des œuvres. Mais aussi des objets : petit garçon, Jacques accumule des capsules de bouteilles, des morceaux de sucre, des porte-clés. À 17 ans, sa passion d’enfant pour le Journal de Mickey le pousse à quitter sa Grenoble natale pour Bruxelles, alors capitale mondiale de la bande dessinée. Il y rencontre Franquin et Peyo ; et convainc même ce dernier de le laisser nommer Schtroumpf un fanzine qu’il édite avec trois sous, dans l’appartement de ses parents. Le jeune homme est impossible à canaliser comme ils l’imaginaient sur les bancs d’une grande école.
Les ventes de Schtroumpf décollent, en librairies mais aussi en kiosque, dès 1972. Encouragé, Jacques Glénat crée sa maison d’édition en 1974. Celle-ci enchaîne les succès, notamment en introduisant en France la mode du manga japonais avec Akira de Katsuhiro Ōtomo en 1990, puis la série Dragon Ball.
Vue de l’exposition « Passionnément, à la folie… La collection Glénat » au couvent Sainte-Cécile de Grenoble, 2025
© Christophe Levet
Depuis, le catalogue n’a pas cessé de s’étoffer, hissant la maison au sommet des éditeurs de bandes dessinées, avec plus de 10 000 auteurs et un chiffre d’affaires de 150 millions d’euros en 2023 (dont 80 % sont portés par la BD et les mangas).
Logiquement, on pourrait imaginer que la collection de Jacques Glénat est essentiellement composée de planches de bandes dessinées. Loin de là ! Même si, bien sûr, l’éditeur a gardé précieusement « les dessins que m’ont donnés les auteurs », dont un Gaston Lagaffe plus flemmard que jamais, d’adorables Gnangnan signés Claire Brétécher ou encore un portrait de famille délirant signé Zep pour les 50 ans de la maison d’édition. Mais l’exposition du couvent Sainte-Cécile témoigne avant tout de la diversité des passions de l’éditeur.
Vue de l’exposition « Passionnément, à la folie… La collection Glénat » au couvent Sainte-Cécile de Grenoble, 2025
© Christophe Levet
Avec – c’est flagrant – un intérêt tendre pour sa ville de naissance, peinte par René Ruby (Roseraie du jardin de ville, mairie de Grenoble, 1947) ou par André Cottavoz. Ainsi que pour son artisanat, avec les pots de terre des vignerons de la vallée du Grésivaudan, qui voisinent d’ailleurs avec quelques grands crus du XIXe siècle : château d’Yquem, château Lafite… Éditeur de livres de cuisine de grands chefs, Jacques Glénat aime à organiser des festins où il réunit des étoiles par poignée. On croise aussi sur les cimaises du couvent Sainte-Cécile l’artiste contemporain Samuel Rousseau, diplômé de l’École supérieure d’art de Grenoble, ici auteur d’une installation donnant forme à une montagne gravie à l’infini par de petits alpinistes numériques.
Pieter Stevens le Jeune, La Tentation de saint Antoine, fin du XVIe siècle
Huile sur bois • 56,5 × 99,7 cm • © Collection Glénat
Enfin, la collection s’arrête sur le plus célèbre des artistes grenoblois, Henri Fantin-Latour, dont quelques belles natures mortes envoûtent le regard (Zinnias, 1891), à deux pas d’un très joli tableau japonisant de Pierre Bonnard (La Charmille, 1901). Côté art ancien, Jacques Glénat est aussi un passionné d’art flamand, dont les foules de personnages ou de monstres lui semblent souvent « très BD ». Comme cette Tentation de saint Antoine de Pieter Stevens le Jeune (fin du XVIe siècle), où les fines courbes d’une fumée laissent deviner… « la queue du Marsupilami ! »
D’une danseuse de Kees van Dongen à la sculpture hyperréaliste d’une jeune femme en nuisette de John de Andrea, d’un meuble en plastique couvert de Mickey Mouse à une commode de la famille Hache, prodige des marqueteries au XVIIIe siècle, le parcours dessine un portrait en puzzle de l’éditeur.
Vue de la sculpture « Tara » de John de Andrea (2017) à l’exposition « Passionnément, à la folie… La collection Glénat », au couvent Sainte-Cécile de Grenoble, 2025
© Christophe Levet
Celui-ci se termine, en toute logique, dans son bureau, au sommet du couvent, où Jacques Glénat convie les visiteurs à pénétrer son antre, parcourir du regard les chaises de Philippe Starck et la table de Norman Foster sur laquelle il travaille, et dont le sérieux est toutefois cassé par de débordantes piles de bandes dessinées… On ne se refait pas.
Passionnément, à la folie… La collection Glénat
Du 5 décembre 2024 au 29 mars 2025
Le fondateur des éditions Glénat dévoile sa collection personnelle d'art dans une exposition au Couvent Sainte-Cécile. On y retrouve des grands noms de l'art : Nicolas de Staël, Pierre Bonnard ou encore Henri Fantin-Latour, ainsi que des artistes locaux.
Couvent Sainte-Cécile - Grenoble • 37 Rue Servan • 38000 Grenoble
www.couventsaintececile.com
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