Article réservé aux abonnés
Vue de l’exposition “Fortuny, un Espagnol à Venise” au Palais Galliera, 2017
Photo Pierre Antoine
Le 11 mai 1871, à Grenade, de bonnes fées se penchent sur le berceau du bien né et bien nommé Mariano Fortuny y Madrazo, fils du célèbre peintre orientaliste catalan Mariano Fortuny y Marsal, et de Cecilia de Madrazo y Carreta, issue d’une famille d’artistes de renom, proches de la Couronne d’Espagne. Orphelin de père à trois ans, le jeune Mariano n’en grandit pas moins au milieu des tableaux de son géniteur et des objets orientaux de son incroyable collection, sa veuve lui vouant un véritable culte. Cette dernière s’installe à Paris en 1875, aux côtés de ses deux frères peintres qui fréquentent les cercles lettrés de la Ville Lumière. Mariano fait son entrée en peinture à dix ans tout juste, dans l’atelier de Benjamin Constant, artiste orientaliste ami de son père. Sept ans plus tard, en 1888, sa mère décide de s’installer à Venise, suite aux problèmes respiratoires de ses deux enfants.
Les inimitables nuances changeantes des teintes des canaux et des revêtements des palais finiront de sensibiliser l’œil de Mariano à la couleur et à la lumière, le plaçant dans le sillage des grands peintres vénitiens de la Renaissance. Comme Giorgione, Titien, Tintoret ou le Carpaccio – son préféré –, la lumière est au cœur de ses créations et des inventions qui l’occupent entre 1893 et 1907. Peintre, graveur, photographe, sculpteur, architecte, designer, costumier, metteur en scène, éclairagiste et ingénieur, Fortuny fera toujours fi des catégories. Artiste et inventeur tous azimuts, artisan autant qu’ingénieur et constructeur, il ne s’interdit rien, suit son insatiable curiosité et laisse libre court à son imagination prolifique.
Mariano Fortuny y Madrazo (debout à droite) dans son studio vénitien, accompagné de son assistant, vers 1890
Entre 1901 et 1934, il dépose une vingtaine de brevets de part et d’autre de la Manche et de l’Atlantique.
Créateur de vêtements modernes, il est l’inventeur d’une technique conférant aux étoffes un « plissé-ondulé indéfroissable » et de plusieurs procédés d’impression polychrome sur tissus. Dans un autre registre, il est à l’origine d’un système d’éclairage indirect basé sur une coupole pliable (la Coupole Fortuny) mais se révèle aussi designer de lampes de soie, producteur des couleurs « tempera Fortuny » et d’un papier photographique. Entre 1901 et 1934, il dépose une vingtaine de brevets de part et d’autre de la Manche et de l’Atlantique ! Conjuguant art et sciences, tradition et modernité, exubérance et austérité, théâtralité et minimalisme ; mêlant influences occidentales et orientales ; ne faisant pas de distinguo entre beaux arts et arts décoratifs, ou entre arts majeurs et arts mineurs, il demeure inclassable et incomparable. Participant aux biennales de Venise à partir de 1899, il déclarera au seuil de sa vie : « je me suis toujours intéressé à beaucoup de choses, mais la peinture fut mon vrai métier. »
Mariano Fortuny, Manteau (détail), vers 1920
Velours de soie chocolat, velours de soie caramel imprimés or. Doublure en satin de soie or. • Coll. Palais Galliera, Paris • © Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet
En août 1891, à vingt ans, Fortuny a la révélation du concept wagnérien d’art total (Gesamtkunstwerk) au festival lyrique de Bayreuth : « Wagner m’a ouvert la fenêtre », écrit-il dans un carnet. À partir de là, il s’emploie à être le démiurge de sa vie. La manifestation la plus aboutie de son œuvre polymorphe est sans conteste le palais Fortuny – palazzo Pesaro degli Orfei de son vrai nom. Il commence à acheter ce palais vénitien en 1898 pour y installer, dans les combles, des ateliers et, à l’étage noble, un immense salon de présentation, où ses créations textiles dialoguent avec ses tableaux, ses gravures, ses photos et divers objets de sa collection personnelle.
Ce « palais de mémoire ardent » où « la pulpe des soies et des pollens de velours jouaient avec grâce des reflets de la lagune » est, selon Delphine Desveaux, auteure de plusieurs ouvrages sur l’artiste, une émanation de sa pensée et « l’incarnation de ce qu’un esthète peut élaborer pour s’entourer de beauté et se protéger du monde ». Sûr de son goût et confiant dans son instinct, Fortuny ne pouvait que séduire Marcel Proust. Il est de loin l’artiste contemporain auquel l’écrivain français fait le plus souvent allusion dans À la recherche du temps perdu. Un faisceau d’indices concordants laisse même penser qu’ils se sont croisés à Venise en 1900 et sans doute à Paris vers 1910.
Vue de l’exposition “Fortuny, un Espagnol à Venise” au Palais Galliera
Photo Pierre Antoine
De manière générale, Fortuny semble avoir fréquenté tout ce que Paris compte alors de créateurs avisés et d’esprits raffinés ; nul hasard, donc, si la comtesse de Béarn, Martine de Béhague, lui confie en 1903 la conception du théâtre de son hôtel privé de la rue Saint-Dominique, et si Paul Poiret imagine le costume de sa femme Denise à partir d’un de ses châles Knossos pour les Fêtes de Bacchus, célébrées au Pavillon du Butard le 20 juin 1912.
Albert Harlingue, Lisa, Anna et Margot Duncan, filles adoptives d’Isadora Duncan, en robe Delphos, vers 1920
© Albert Harlingue / Roger-Viollet
Même si selon Sophie Grossiord, commissaire de l’exposition du palais Galliera, « Fortuny s’intéresse avant tout aux techniques. Il ne fait pas de la mode, ce n’est pas un couturier, mais un créateur », ses productions les plus célèbres et celles qui font sa fortune financière sont des vêtements : le châle Knossos et la robe Delphos – aux noms évocateurs de l’hellénisme qui sévit alors en Europe – créés respectivement en 1907 et 1909. Outre leur très grande qualité de confection – chaque pièce est unique, teinte et imprimée de manière artisanale –, ses pièces textiles se distinguent par leur minimalisme et leur confort. Car Fortuny se pose en défenseur de la liberté du corps des femmes et de leur bien-être.
Sa muse est la Française Henriette Nigrin, rencontrée à Paris en 1902 et devenue son épouse en 1924. Elle est aussi sa principale collaboratrice : elle dirige l’atelier installé dans les combles du palais Fortuny, où s’affairent une centaine d’employés, et conçoit la célèbre robe Delphos après que son mari l’a dessinée, inspiré par l’Aurige de Delphes (statue antique découverte en 1896 et dont son ami, le poète et dramaturge Gabriele D’Annunzio, possède une copie) et la Corè de Samos (une statue de femme vêtue de chitons plissés de style archaïque).
Vue de l’exposition « Fortuny, un Espagnol à Venise » au Palais Galliera, 2017
Photo Pierre Antoine
L’originalité, la grande simplicité et le coût de chacune de ses pièces séduisent avant tout les grandes figures de l’élite artistique, des femmes libérées à forte personnalité, telles Isadora Duncan, Jeanne Lanvin, la comtesse Greffuhle, la marquise Casati, Ellen Terry ou Alma Mahler. La fortune de Fortuny ne s’est pas tarie avec la disparition de Mariano, en 1949 : des robes Delphos originales continuent d’être portées aujourd’hui, cas unique dans le monde de la mode ! Issey Miyake ne saurait renier l’origine de son Pleats Please, tandis que Valentino a tout simplement dédié l’ensemble de sa collection haute-couture printemps-été 2016 au « magicien de Venise ».
Fortuny, un Espagnol à Venise
Du 4 octobre 2017 au 7 janvier 2018
Palais Galliera - Musée de la Mode de la Ville de Paris • 10, Avenue Pierre 1er de Serbie • 75016 Paris
palaisgalliera.paris.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique