Article réservé aux abonnés

ENTRETIEN

Mario Choueiry : « L’œuvre d’Étienne Dinet est signe de paix et d’amour entre la France et l’Algérie »

Par • le
Des portraits attachants, des jeux d’enfants… Tombée dans l’oubli, l’œuvre orientaliste d’Étienne Dinet (1861–1929) est à l’honneur à l’Institut du monde arabe. Commissaire de l’exposition « Étienne Dinet, passions algériennes », Mario Choueiry revient sur la trajectoire singulière de ce peintre français méconnu qui, installé en Algérie, a aussi porté un regard critique sur la colonisation.
Étienne Dinet, Esclave d’amour et Lumière des yeux : Abd-el-Gheram et Nouriel-Aïn (légende arabe)- détail
voir toutes les images

Étienne Dinet, Esclave d’amour et Lumière des yeux : Abd-el-Gheram et Nouriel-Aïn (légende arabe)- détail, 1900

i

Huile sur toile • 61 × 47 cm. • Coll. particulière • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressé au peintre Étienne Dinet ?

Par la présence, récurrente dans le monde arabe, des images archétypales provenant de son œuvre, et pas qu’en Algérie. Et puis, un peintre orientaliste converti à l’islam, c’est peu banal. Son ami Georges Desvallières, lui, resta catholique. Ces deux parcours en miroir me fascinaient.

Comment avez-vous conçu l’exposition ? Comme la redécouverte d’un grand artiste oublié ou comme un témoignage rare d’une époque ?

Les deux. Une histoire de l’art limitée aux avant-gardes serait incomplète. Dinet vouait un culte pour Rembrandt et Delacroix. Il a regardé Jules Bastien-Lepage et les impressionnistes, ses aînés, il a exposé avec eux chez Georges Petit ; comme eux, il attache une grande importance à la fraîcheur des coloris, mais l’absence de dessin ferme et la dissolution du sujet le gênent. Cézanne et Gauguin parviennent selon lui à concilier des exigences contradictoires. Comprendre cela, c’est déjà être un vrai peintre, mais il ne tire pas d’eux les mêmes conclusions que Matisse ou Picasso. Cependant, Dinet est plus qu’un peintre, il est une énigme politique, un Français dont l’œuvre devient une des identités visuelles de l’Algérie indépendante et qui échappe au procès fait au regard colonial.

Étienne Dinet, Martyr d’amour
voir toutes les images

Étienne Dinet, Martyr d’amour, 1911

i

Collection privée

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui son œuvre en France soit aussi peu connue ? Pourtant sur le marché de l’art, Dinet possède une réelle valeur…

Dinet a été oublié après sa mort et retrouve une vigueur dans les années 1980 et 1990. Koudir Benchikou a publié un catalogue raisonné en 1984 au moment où les fortunes du Golfe et du Maghreb se disputaient les plus belles toiles. L’orientalisme rebute moins dans le monde arabe que chez nous.

Dinet s’est passionné pour ce sud algérien alors que la colonisation française était en marche.

Dinet quitte Paris au moment où les artistes du monde entier viennent s’y installer. En 1904, il s’installe à demeure à Bou Saâda et peint les trois âges de la vie comme s’il découpait des fragments de réalité. Il n’a pas besoin de magnifier le réel extraordinaire qu’il a sous ses yeux. En 1912, il obtient de haute lutte que Bou Saâda passe d’une administration militaire à une administration civile.

Étienne Dinet, Jeux d’enfants : el habaria
voir toutes les images

Étienne Dinet, Jeux d’enfants : el habaria, 1924

i

Collection privée

Quid de sa conversion ?

Il se convertit officiellement en 1913 à l’islam. Au début de la Grande Guerre, la mobilisation de conscrits algériens provoque chez lui une vive émotion. Il œuvre auprès des autorités pour le retour au pays des blessés, pour faire respecter les rituels musulmans prescrits lors des enterrements, remplacer les croix évidemment inadaptées par des stèles tombales dont il dessine le modèle. En hommage aux musulmans morts pour la France, il publie La Vie de Mohammed, rophète d’Allah.

En même temps, il est un membre de la colonie ?

Dinet fut à l’occasion très critique à l’égard de la colonisation jusqu’à parler de « pourriture coloniale ». Être critique ne signifiait pas nécessairement imaginer la fin de la colonisation. L’émir Khaled, le petit-fils d’Abdel Kader, était engagé sur le front contre les Allemands, dans l’espoir d’une citoyenneté pleine et entière que la France ne donnera pas.

Étienne Dinet, Deux femmes
voir toutes les images

Étienne Dinet, Deux femmes, Non daté

i

Huile sur toile • Coll. particulière • DR.

Sa représentation des femmes et jeunes filles, souvent quelque peu dévêtues, est parfois un peu gênante… Femmes offertes au regard des voyageurs étrangers de passage ?

Dinet s’est confronté dans sa peinture au conflit entre l’exaltation charnelle et l’orthodoxie des principes religieux musulmans. Il cite le poète et philosophe persan du Moyen Âge Omar Khayyām, qui dit en substance que Dieu ne lui en voudra pas de se servir de ses yeux ! Contrairement à Ingres ou Gérôme, qui peignent des Européennes travesties en Orientales, Dinet donne à voir une représentation physique réaliste des femmes maghrébines. Ce réalisme des traits féminins se mêle à une part d’imaginaire. S’il ne peint pas les aspects les plus extravagants d’un Orient fantasmé, le Sahara prend la forme d’un éden sexuel. Il y a ainsi une ambiguïté dans ces corps présentés comme des archétypes de divinités envoûtantes. Or le corps des femmes indigènes a été un enjeu de l’ordre colonial et la violence sexuelle réelle ou symbolique a été un facteur essentiel de contrôle et d’assujettissement.

Comment fait-il cohabiter ces nus avec ses tableaux religieux ?

Les nus féminins de Dinet sont curieusement contemporains de ses magnifiques toiles religieuses empreintes de piété et d’humilité. Durant de longues années, il ne verra là aucune contradiction. En revanche, à la suite de son pèlerinage à La Mecque, il décide de limiter ses choix iconographiques aux seules scènes religieuses, mais il meurt aussitôt.

Étienne Dinet, Es Sodjoud ou La prosternation, prière au lever du jour
voir toutes les images

Étienne Dinet, Es Sodjoud ou La prosternation, prière au lever du jour, 1900

i

Huile sur toile • 147 × 115 cm • Coll. particulière

Qu’en est-il de sa postérité en Algérie et par-delà l’Algérie ?

Dans les années 1970, l’État algérien consacre Étienne « Nasreddine » Dinet comme « un maître de la peinture algérienne ». Les responsables issus du FLN l’ont préféré à la nouvelle scène artistique jugée trop abstraite et intellectuelle. Évidemment, la conversion de Dinet à l’islam, son engagement constant pour le Sahara et les musulmans, ont fini par le faire adopter comme algérien. Il est aujourd’hui un trésor national, et, pour paraphraser l’écrivain Kateb Yacine, une prise de guerre de l’Algérie moderne, voire une image de l’Algérie à l’étranger. La République française l’a célébré à sa mort sans occulter sa conversion et sa famille restée profondément catholique a accepté sa liberté de conscience. Par-delà les tragédies de l’histoire, Dinet est une image de concorde possible et de réconciliation des mémoires. L’œuvre qu’il nous laisse est signe de paix, d’amour et d’intimité entre la France et l’Algérie.

Arrow

Étienne Dinet, passions algériennes

Du 30 janvier 2024 au 15 septembre 2024

www.imarabe.org

Retrouvez dans l’Encyclo : Orientalisme

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi