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Félix Ziem, Bazar à Constantinople, seconde moitié du XIXe siècle
Aquarelle Sur Papier, Crayon • 23,7 x 36,6 cm • Coll. Petit Palais • © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
En 1905, le peintre Félix Ziem, âgé de 84 ans, crée l’événement en donnant au tout nouveau musée du Petit Palais un ensemble d’œuvres de sa main. Constituée de 56 peintures, 74 études à l’huile, 41 aquarelles et 5 carnets de dessins, cette donation impressionne les journalistes par sa valeur en francs, très élevée pour l’époque. Car s’il est aujourd’hui méconnu du grand public, Ziem avait la cote de son vivant… Tout en étant un véritable stakhanoviste du pinceau : à sa mort, le nonagénaire laissera derrière lui 6 000 peintures et 10 000 œuvres sur papier !
Fils d’un modeste tailleur polonais, ce Français natif de Beaune n’a pourtant « pas fait les Beaux-Arts, et il n’y a aucune trace de son passage dans l’atelier d’un artiste connu. Il y a là un mystère : comment a-t-il pu acquérir une telle maîtrise technique ? » s’interroge Charles Villeneuve de Janti, commissaire scientifique de l’exposition, directeur des musées Jean-Jacques Henner et Gustave Moreau, et ex-directeur du cabinet d’arts graphiques du Petit Palais. Alors qu’il a seulement étudié (sans conviction) l’architecture à Dijon, Ziem lance sa carrière grâce à ses aquarelles virtuoses, qu’il réussit à vendre à des Anglais à Nice, pour finalement se construire une solide clientèle avec ce médium – un exploit pour un autodidacte surgi de nulle part !
Félix Ziem, Constantinople, Sainte-Sophie au soleil levant, entre 1860 et 1890
huile sur toile • 90 × 117 cm • Coll. Petit Palais • © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Toutes les œuvres présentée dans l’exposition, une centaine, sont issues de la fameuse donation que fit l’artiste au Petit Palais, qui comprenait aussi bien des pièces méconnues que des créations phares qu’il n’avait pu se résoudre à vendre – tel Le Coup de canon (1880–1885), un vibrant paysage vénitien à l’huile qui lui avait valu une médaille au Salon, ou encore une superbe vue de Constantinople au levant (1870–1890), combinant la silhouette élégante d’un navire avançant sur l’eau scintillante, un ciel or pâle irradié par le soleil vu de face, et le profil féérique de la mosquée Sainte-Sophie à l’arrière-plan…
« Son ambition était d’être le Claude Gellée de la Méditerranée. Il cherchait avant tout à saisir la lumière, que ce soit celle du soleil ou de la lune », souligne le commissaire. Passionné par Venise, il s’y rend plus de vingt fois à partir de 1842, y aménage une gondole-atelier et en tire la moitié de ses peintures, soit environ 3 000 toiles ! Mais l’artiste, contrairement à beaucoup de ses contemporains, ne se contente pas de l’Italie. Dès les années 1840–1850, et tout au long de sa vie, ce grand voyageur sillonne les quatre coins de l’Europe et de la Méditerranée, descend le Nil jusqu’à la source, parcourt l’Afrique du Nord, se rend en Turquie, en Grèce, à Constantinople, à Moscou et à Saint-Pétersbourg.
Félix Ziem, L’Eléphant, seconde moitié du XIXe siècle
huile sur bois • 36 x 63,5 cm • Coll. Petit Palais • © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
De l’Orient, il tire des vues colorées et fantasmées, parfois un peu kitsch ou « carte postale », avec leurs envols de flamants roses, leurs bouquets de palmiers et leurs éléphants sur fond de soleil couchant… Mais dont certaines enflamment la rétine et l’imaginaire, à l’instar de Fantasia (1880–1895) – des cavaliers saisis en pleine course fougueuse, devant un arrière-plan solaire où flottent les minarets bleutés de Constantinople. Ce sont ces paysages éloignés de l’orientalisme érotique de ses contemporains (chez lui, point de harems ni de femmes nues) qui le sortiront de l’oubli dans les années 2000 en séduisant les rois du pétrole et autres collectionneurs fortunés des pays arabes !
Difficile à classer, Ziem n’est ni académique, ni impressionniste. S’il peint plusieurs fois un sujet sous différentes lumières, ses peintures réalisées en plein air avec une touche très enlevée ne sont que des études qui lui servent de répertoires de formes pour ses tableaux finis, qu’il compose en atelier en modifiant la perspective, la lumière et les coloris. Tel un peintre de décor, il combine une facture douce et lisse pour les ciels, et de gros empâtements brossés rapidement pour camper les bâtiments et les personnages. « À cette époque, l’académisme léché de Cabanel n’est plus vraiment à la mode. Un goût s’est développé pour la fougue de Delacroix, le non finito, quelque chose de très vif, d’aspect inachevé mais en même temps très maîtrisé », explique le commissaire.
Félix Ziem, Sausset, environs de Marseille, la pêche au thon, sans date
aquarelle sur papier • 28,9 × 46 cm • Coll. Petit Palais • © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Malin, Ziem élabore une stratégie commerciale bien rodée, consistant à brosser à la chaîne différents ciels, sur lesquels il va ensuite peindre la vue qu’on lui a commandée. Le temps presse : soucieux de gagner de l’argent et de s’élever socialement, l’artiste s’est fixé l’objectif de peindre sept tableaux par semaine, qu’il numérote soigneusement et consigne dans des registres où il les classe par qualité !
Félix Ziem, Peintre dans son jardin rue Lepic, le 7 novembre 1907
Épreuve d’époque sur papier citrate • 10,8 × 17,4 cm • © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Félix Ziem se révèle savoureusement excentrique. Lorsqu’il n’est pas à bord de sa gondole ou de sa roulotte-atelier de Barbizon, le peintre travaille dans ses ateliers de Paris et Martigues, dessinés par ses soins : des espaces très modernes, avec hublots et jardin japonais, où l’artiste, entouré de petites pochades punaisées aux murs, peint en kimono, veillé par un crocodile empaillé suspendu au plafond ! Dans le jardin de son atelier de Martigues, situé non loin de Marseille (et où se trouve aujourd’hui un musée à son nom), le peintre se fait même construire de petites mosquées de deux mètres de haut avec des briques et de la chaux (aujourd’hui disparues) afin de continuer à rêver de l’Orient depuis le sud de la France !
Pourquoi un tel personnage est-il tombé dans l’oubli ? Ni tout à fait orientaliste, ni tout à fait impressionniste ou académique, son style « n’a pas évolué à la fin de sa vie, alors que les fauves, la modernité, étaient là, explique le commissaire. Quand un artiste produit trop et vit trop longtemps, il s’autodilue »… Mais peut aussi, un jour, revenir en grâce.
Félix Ziem 1821-1911. Saisir la lumière
Du 17 décembre 2023 au 21 avril 2024
Palais Lumière • Quai Charles Albert Besson • 74500 Évian-les-Bains
ville-evian.fr
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