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Henriette Hahn-Brinckmann, Crépuscule : portrait du sculpteur Niels Hansen Jacobsen, vers 1900-1904
Gravure sur • Vejen Kunstmuseum • © Pernille Klemp
Son nom est quasiment inconnu du grand public. Mais au Danemark, Niels Hansen Jacobsen (1861 – 1941) fait partie des grands de l’art, réputé pour ses impressionnantes sculptures et poteries conservées dans le musée qui lui est dédié à Vejen, sa ville natale du Jutland. Formé dans la plus pure tradition à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Copenhague, Jacobsen y démontre l’étendue de son talent avant de voyager – grâce à l’obtention d’une bourse – en Allemagne, en Italie, puis à Paris. C’est en 1892 qu’il emménage avec sa femme peintre Anna Gabriele Rohde dans l’« espèce de couvent artistique » qu’est la Cité Fleurie, située au 65, boulevard Arago (13ème arrondissement)…
Photographe anonyme, Anna Gabriele Rohde dans le jardin du 65, boulevard Arago, entre 1892 et 1902
© Visavuori
Là, vivent artistes nordiques et acteurs du symbolisme, tels que le sculpteur norvégien Stephan Sinding, l’illustrateur Eugène Grasset ou encore le céramiste Paul Jeanneney, dans de pittoresques pavillons aménagés en habitations ou en ateliers. Bientôt, Jacobsen y invite ses propres amis danois, comme le peintre Jens Lund, au langage graphique façonné de formes mystérieuses et abstraites. Y côtoie-t-il aussi son voisin Jean-Joseph Carriès, célèbre sculpteur du mouvement symboliste ? Le mystère demeure, l’artiste danois ayant fait détruire ses échanges personnels vers la fin de sa vie ! Pourtant, leurs liens artistiques sont indéniables : en témoignent les masques fantastiques, les grès émaillés et les animaux en pleine métamorphose à admirer le long du parcours de l’exposition. Sans parler d’un goût commun pour l’étrange et le féerique…
Niels Hansen Jacobsen, Masque de l’Automne, vers 1896–1903
Grès émaillé • 26 × 33,5 × 10 cm • Vejen Kunstmuseum • © Pernille Klemp
« Dès mon plus jeune âge, je m’étais donné pour but de créer un troll. »
Niels Hansen Jacobsen
Des promenades du côté de la tour Saint-Jacques, au musée de Cluny ou à Notre-Dame, où foisonnent de fabuleuses créatures gothiques, pourraient être à la source de cette inclination. Mais si l’artiste se met à sculpter des êtres hybrides, mi-homme mi-animal – dont un masque de troll inspiré d’une gargouille de la tour nord de Notre-Dame –, c’est pour mieux illustrer les contes du romancier danois Hans Christian Andersen et les légendes de son enfance. « Dès mon plus jeune âge, je m’étais donné pour but de créer un troll. Cela vient sans doute de l’époque où j’ai grandi. Les gens étaient plus crédules, autrefois. Les contes, les légendes et les trolls faisaient partie du quotidien », expliquera-t-il après la réalisation d’une de ces créatures fantastiques de presque deux mètres de haut, s’avançant menaçante, une main hérissée d’effrayantes griffes, le visage horriblement déformé, inspiré des armures de samouraïs japonais. Cauchemardesque.
Niels Hansen Jacobsen, Troll qui flaire la chair des chrétiens, 1896
Bronze • 157 × 198 × 85 cm • © Pernille Klemp
Cultivant « la fleur maladive et bizarre » du symbolisme – mots célèbres du critique Paul Bourde – à la manière de son contemporain et hôte des lieux Antoine Bourdelle, l’artiste danois explore un thème propre au courant : la nuit. Menaçante et étrange, elle l’amène à donner forme à l’insaisissable au travers de L’Ombre, un monstre projeté en avant dans une marre de bronze, maintenant un sablier en signe de memento mori. Contrairement à certaines œuvres de ses pairs exposées à ses côtés, comme la sphinge de František Kupka ou la fabuleuse chouette sculptée de Bourdelle, l’œuvre de Jacobsen s’élance de tout son long vers les ténèbres, annonçant les réseaux d’arabesques propres à l’Art nouveau.
Niels Hansen Jacobsen, À gauche, “Masque de Troll” et à droite, “L’Ombre”, 1896-1903 et 1897
Grès émaillé et Bronze • 20 x 15, 9 x 8 cm • Coll. Vejen Kunstmuseum • Pernille Klemp
Puisant dans la noirceur d’Andersen, Jacobsen trouve l’apogée des souffrances humaines dans « La Mort et la Mère », conte décrivant les tentatives désespérées d’une mère pour récupérer la vie de son enfant. Soucieux d’en sculpter une authentique vision, mais n’ayant jamais eu de descendance, l’artiste n’hésite pas à se renseigner auprès de ses amis pour entrevoir la douleur engendrée par un tel drame. Et fait poser sa jeune épouse par la même occasion ! Résultat : un spectacle déchirant de réalisme, mettant en scène une faucheuse sur le départ, laissant à ses pieds une mère désemparée. Ce chef-d’œuvre signe la notoriété de l’artiste tout en renfermant un sombre présage… Dix ans plus tard, son modèle tant aimé succombera subitement à une crise cardiaque. Son retour au Danemark s’impose.
Niels Hansen Jacobsen, La Mort et la Mère, 1892
Bronze • Vejen Kunstmuseum • © Pernille Klemp
Des dizaines d’expérimentations biomorphiques mixent grès et métal, coulures et empreintes, pour des résultats fascinants.
Ainsi s’achèvent les dix années parisiennes du sculpteur, de 1892 à 1902, qui ont donné vie à cinq chefs-d’œuvre. Une maigre sélection (si qualitative soit-elle) pour l’exposition du musée Bourdelle, qui réussit malgré tout à nourrir les imaginaires par des résonances plastiques avec des œuvres d’artistes ayant vécu à la Cité fleurie, ou partageant simplement son penchant pour le surnaturel. Une originalité appréciée : l’incroyable collection de céramiques de Jacobsen. Des dizaines d’expérimentations biomorphiques mixent grès et métal, coulures et empreintes, pour des résultats fascinants, comme un paysage de montagnes constitué de cimes et d’une petite cascade en relief.
Niels Hansen Jacobsen, Paysage de montagne stylisé, vers 1896–1903
Grès émaillé, alliage d’étain-plomb • 17,1 × 12,5 × 14,3 cm • Vejen Kunstmuseum • © Pernille Klemp
Une technique que le sculpteur pratiquera jusqu’à ses derniers instants… Lorsque le 26 novembre 1941, il disparaît en tentant d’effectuer une dernière cuisson de grès dans le four de son atelier de Vejen, contre l’avis de son médecin. C’est donc en amoureux de la céramique qu’il s’éteint, lui qui la considérait « comme de la lave, un morceau de magma originel libéré lors d’une éruption ». À moins qu’il n’évoquait secrètement son art, habité par un feu sacré et prodigieux, capable de donner vie aux plus mystérieuses des créatures…
Les contes étranges de Niels Hansen Jacobsen
Du 29 janvier 2020 au 26 juillet 2020
Musée Bourdelle • 18, rue Antoine Bourdelle • 75015 Paris
www.bourdelle.paris.fr
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