Bande dessinée

Les mondes oubliés d’Herbert Crowley, cartooniste de l’étrange

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Publié le , mis à jour le
Pionnier de la BD, dessinateur mystique et sculpteur de drôles de gargouilles, Herbert Crowley (1873 – 1937) a exposé aux côtés de Pablo Picasso en 1913… avant de retourner brusquement dans l’ombre. Oublié dans de vieilles malles durant des décennies, le génie torturé vient de refaire surface dans un beau livre qui raconte son incroyable parcours et qui dévoile une œuvre à la croisée du symbolisme, du cartoon et de la peinture spirite…
Herbert Crowley, Le Wigglemuch, “An exceptionally peaceful moment” (Un moment exceptionnellement calme)
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Herbert Crowley, Le Wigglemuch, “An exceptionally peaceful moment” (Un moment exceptionnellement calme)

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image tirée du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. of the Metropolitan Museum of Art • Ed. Beehive Books

De case en case, un drôle d’animal dodu écarquille ses grands yeux ronds, sautille dans la forêt ou verse une larme, ému par le clair de lune. Embarqué dans des aventures sans queue ni tête, le voilà capturé par des jouets en bois anthropomorphes qui le forcent à tirer des chariots et le gavent de crème glacée ! C’est en 1902 que l’artiste britannique Herbert Crowley réalise le premier dessin connu de ce personnage comique, le Wigglemuch, dont les tribulations surréalistes cachent une critique de la violence et de l’absurdité de la société humaine.

À l’époque, la bande dessinée fait ses tout premiers pas dans la presse américaine avec des pionniers comme Winsor McCay, père des aventures de Little Nemo in Slumberland publiées de 1905 à 1914, dans le New York Herald puis dans le New York American. The Wigglemuch, lui, ne sera imprimé en feuilleton que durant trois mois, de mars à juin 1910, dans le supplément du dimanche du New York Herald.

Herbert Crowley, Le Wigglemuch, « Cabbages » (Choux)
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Herbert Crowley, Le Wigglemuch, « Cabbages » (Choux)

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Image tirée du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. of the Metropolitan Museum of Art • Ed. Beehive Books

Pourquoi cet arrêt brutal ? La série avait-elle pris un tournant trop sombre ou trop absurde ? Nul ne le sait. Lorsqu’il voyage à dos d’oie sur un lac de caramel, The Wigglemuch se rapproche pourtant de la poésie de Winsor McCay. Certes, ce dernier avait déjà adopté les phylactères (les fameuses « bulles ») quand Crowley continuait à écrire ses textes au bas d’un alignement de vignettes. Mais le graphisme et la souplesse des créatures crowleysiennes, avec leurs contours ronds et leurs yeux globuleux, anticipent de loin les dessins animés révolutionnaires de Walt Disney (1901 – 1966), qui sortiront pour les premiers dans les années 1920.

Portrait d’Herbert Crowley
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Portrait d’Herbert Crowley

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Extrait du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. estate of Herbert Crowley, Zürich • Ed. Beehive Books

C’est en 2008, en feuilletant une anthologie de bandes dessinées oubliées (Art Out of Time de Dan Nadel), que l’artiste et écrivain Justin Duerr redécouvre Crowley et décide d’enquêter. Dans son livre, publié chez Beehive Books puis chez Urban Comics en 2019, un artiste au parcours hors norme se dévoile. Première surprise : né en 1873 dans le Kent, Herbert Crowley a failli être chanteur d’opéra ! À la fin des années 1890, ce fils d’un membre de la Bourse de Londres entame une carrière de ténor à Toronto. Mais sa nervosité extrême l’empêche de monter sur scène. Honteux, il fuit un temps au Costa Rica, où il supervise des chargements de bananes, puis se rend à New York où il s’installe chez un sculpteur, John Mowbray-Clarke, au début des années 1900.

Encouragé par cet ami, qui admire son génie tout en déplorant son côté irascible et velléitaire, Crowley se met à peindre, dessine des paysages symbolistes et sculpte d’étranges gargouilles en plâtre ou en argile. Mais l’artiste, peu soutenu par sa famille, broie du noir et n’arrive pas à joindre les deux bouts. Lorsque Mowbray-Clarke s’installe avec sa femme au Brocken, une propriété de 22 hectares dans le comté rural de Rockland (État de New York), Crowley est invité à vivre avec eux dans cette colonie d’artistes d’avant-garde inspirée du cercle du Britannique William Morris, où se développe une pensée féministe et anarchiste. Le toit fuit et il n’y a pas d’eau courante : on s’y baigne dans l’étang et on y critique la « société mercantile » autour d’un feu à la belle étoile. À mille lieues du quotidien des parents de Crowley, qui employaient trois domestiques et un tailleur à domicile !

Herbert Crowley, Sans titre
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Herbert Crowley, Sans titre

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Image tirée du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. of the Metropolitan Museum of Art • Ed. Beehive Books

En 1913, ses dessins figurent même en bonne place aux côtés des toiles de Pablo Picasso, Vincent van Gogh et Auguste Renoir, lors du célèbre Armory Show.

C’est à cette époque que Crowley publie The Wigglemuch, sans doute aidé par l’un de ses frères, directeur artistique au New York Herald. C’est aussi à Brocken qu’il rencontre la jeune Alice Lewisohn, fondatrice en 1915 du Neighborhood Playhouse (théâtre new-yorkais avant-gardiste ouvert aux démunis), pour lequel il conçoit les décors d’une pièce en 1917. Entre 1904 et 1917, ses œuvres font l’objet de multiples expositions à New York. En 1913, ses dessins figurent même en bonne place aux côtés des toiles de Pablo Picasso, Vincent van Gogh et Auguste Renoir, lors du célèbre Armory Show, première grande exposition d’art moderne aux États-Unis, financée et organisée en partie par les Mowbray-Clarke et par sa compagne Alice !

Herbert Crowley, Sans titre et “Rye” (Le Seigle)
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Herbert Crowley, Sans titre et “Rye” (Le Seigle), vers 1904

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Images tirée du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. of the Metropolitan Museum of Art • Ed. Beehive Books

« Chaque instant loin de la table à dessin me plonge dans la folie, et les heures que j’y passe me rendent encore plus fou. »

Herbert Crowley

Mais Crowley est un artiste torturé. Sa dépression et ses angoisses lui inspirent des dessins envahis de symboles inquiétants, grouillant de serpents ou de sombres chauves-souris. « Chaque instant loin de la table à dessin me plonge dans la folie, et les heures que j’y passe me rendent encore plus fou », écrit-il. Une noirceur dont il tente de s’évader par la fantaisie, en dessinant des chimères et des oiseaux comiques, dont les noms délirants évoquent les légendaires mots-valises de Lewis Carroll. Rêveur, il pense pouvoir échapper aux forces du mal en se plongeant dans des dessins mystiques d’une minutie folle : des temples symétriques, formés de motifs décoratifs répétés, évoquant tantôt les tableaux de l’artiste spirite autodidacte Augustin Lesage (1876 – 1954), tantôt les complexes enluminures en noir et blanc de William Morris (1834 – 1896), père du mouvement Arts & Crafts.

Herbert Crowley, « Which opening letting in lets out no more » (Laquelle ouverture en s’ouvrant ne laisse plus rien sortir)
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Herbert Crowley, « Which opening letting in lets out no more » (Laquelle ouverture en s’ouvrant ne laisse plus rien sortir)

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Image tirée du livre « Temple of Silence : Forgotten Works & Worlds of Herbert Crowley »

Coll. of the Metropolitan Museum of Art • Ed. Beehive Books

Considérant Crowley comme « très perturbé », Carl Jung s’intéresse à ses œuvres, qu’il lie aux profondeurs de l’inconscient.

Son travail attire des collectionneurs en vue. En 1914, le New York Times vante la « forte dimension spirituelle » de son art et son « symbolisme personnel ». Mais alors que sa carrière décolle, Crowley quitte soudainement le milieu artistique et ne sera plus jamais exposé de son vivant. En 1924, il épouse Alice Lewisohn et voyage avec elle en Égypte, en Grèce et en Inde. Puis le couple s’installe à Zürich pour suivre les séminaires du psychanalyste suisse Carl Jung, consacrés à l’analyse des rêves. Considérant Crowley comme « très perturbé », l’analyste s’intéresse à ses œuvres, qu’il lie aux profondeurs de l’inconscient. Mais l’artiste finit par divorcer, et se remarie en 1936 avec une Zurichoise. Persuadé de s’être fourvoyé, il cesse de créer et brûle ses œuvres par dizaines, avant de mourir subitement en décembre 1937. En 1946, Alice Lewisohn fait don de ses travaux restants au Metropolitan Museum of Art, qui les expose en 1966 aux côtés de celles de Winsor McCay. Le seul à être resté dans les mémoires…

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« Le temple du silence : mondes et univers oubliés d’Herbert Crowley »

Justin Duerr, sous la direction de Josh O’Neill

Urban Comics, 2019, 108 pages, 49 € (édition française)

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« The Temple of Silence – Herbert Crowley, his forgotten works and worlds »

Beehive Books, 2018, 108 pages, 120 $ (édition originale US)

Retrouvez dans l’Encyclo : Symbolisme

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