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Tour Eiffel du Manège de Petit Pierre, sculptures en ciment de Camille Vidal et arborescences de François Portrat sur le mur -présentoir du jardin habité de La Fabuloserie à Dicy.
Photo Danilo Proietti
Elle porte bien son nom ! Qui s’est laissé emporter dans la folle farandole de ses jardins et de ses salles animées de mille et une créations plus enjouées les unes que les autres a trouvé un havre survolté et coloré où l’ennui et la morosité n’existent pas. Musée ? Le mot est bien trop froid pour évoquer la Fabuloserie de Dicy dans la campagne de l’Yonne, l’une des plus grandes collections d’art brut au monde, à moins qu’il ne faille parler d’art singulier. « C’est un lieu qui, à l’encontre des visions dystopiques du monde, s’attache à chercher et proposer les moyens de le réenchanter », comme le présente la directrice de la Halle Saint-Pierre, Martine Lusardy. Aujourd’hui, la Fabuloserie s’invite à Montmartre, pour y importer ses œuvres hors norme.
Portrait d’Alain Bourbonnais portant un de ses « Turbulents »
© Archives de La Fabuloserie
Car la Fabuloserie, c’est d’abord une collection. Si le site de Dicy fête ses quarante ans, l’histoire remonte à 1972. Découvrant la collection de l’Art brut de Jean Dubuffet à Lausanne, l’architecte Alain Bourbonnais (1925–1988) veut, avec sa femme Caroline, créer sa propre galerie dédiée à Paris. Le peintre et théoricien s’embarque dans le projet et offre une liste d’une trentaine de noms d’artistes aux Bourbonnais, lesquels ouvrent l’Atelier Jacob dans le VIe arrondissement. Des échanges de noms mais aussi d’œuvres se poursuivent car Alain Bourbonnais est un fureteur, continuant de travailler à de grands projets d’architecture (le parc de loisirs et de détente du Tremblay à Champigny-sur-Marne, la station RER de Nation…) pour financer sa passion. L’Atelier Jacob ferme ses portes en 1982 et la collection déjà fournie trouve refuge l’année suivante dans la maison et le jardin acquis par le couple en Bourgogne.
Myriam Chouraqui, Sans titre, s.d.
Pastel gras sur papier découpé • 65 × 41 cm • Photo Zoé Forget
Qu’on parle d’art brut comme Dubuffet, d’Outsider comme les Anglo-Saxons ou de « singuliers » voire de « hors-les-normes », termes préférés à la Fabuloserie, les créations pionnières sont celles des marginaux, comme cet anonyme qui livrait dans les années 1920 un récit aussi méticuleux que vivant de ses visites de la ménagerie du jardin des Plantes dans des planches animalières où le dessin naïf dialogue avec la calligraphie. L’art médiumnique est aussi un pan fondamental, représenté par les visages spectraux qui hantent les dessins de Myriam Chouraqui. La création en milieu psychiatrique est aussi centrale, représentée par les dessins navals de Thomas Boixo et bien entendu les couples aux traits enfantins d’Aloïse, dont un tableau illustrait l’affiche de l’exposition inaugurale de l’Atelier Jacob en 1972.
Alain Bourbonnais, Puéril Magic
Photo Jean-François Hamon
Lui-même créateur de costumes grotesques et volumineux (« Les Turbulents »), Bourbonnais ne pouvait qu’être sensible à cet art.
Six ans plus tard, l’exposition des Singuliers de l’art organisée par les Bourbonnais avec Michel Ragon au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1978, révèle cette création hors-circuit au grand public. Elle marque le tailleur du Sentier Michel Nedjar, se mettant à coudre des poupées et masques de chiffons aux traits chamaniques, lui valant à son tour l’attention d’Alain Bourbonnais. « Nedjar était incrédule ! », se souvient Sophie Bourbonnais, l’une des deux filles du couple qui poursuit l’œuvre des parents. Lui-même créateur de costumes grotesques et volumineux (« Les Turbulents »), Bourbonnais ne pouvait qu’être sensible à cet art. La Fabuloserie est une histoire de rencontres et par son talent de dénicheur, Alain Bourbonnais se fait collectionneur exclusif d’artistes comme Janko Domsic.
À gauche : Michel Nedjar, « Poupée », vers 1980 ; à droite : Alain Bourbonnais, « Turbulents »
© DR. © Archives de La Fabuloserie
L’art brut ne se limite pas à celui des aliénés et des médiums : comme Dubuffet, les Bourbonnais se tournent vers « l’homme du commun » ou en quelque sorte, l’art extraordinaire de gens ordinaires. C’est l’art d’Émile Ratier, agriculteur, de François Portrat, droguiste, de Joël Negri, maçon et carreleur, ou encore de Solange Lantier, veuve joyeuse qui s’adonne enfin au dessin à la mort de son mari : « Je me suis sentie libre » ! Un art du commun pour les gens du commun, de femmes comme Sylvette Galmiche et Loli Pesset brodant, comme bien d’autres femmes, à ceci près qu’elles abandonnent les canevas du marché pour créer leurs propres motifs, bien plus inventifs.
Sylvette Galmiche, Sans titre, vers 1975
Broderies sur gros tissu en coton • 9 x 42 cm • Photo Jean-François Hamon
Francis Marshall, La Soupe, s.d.
Photo Jean-François Hamon
Les gens ordinaires, ce sont aussi ces « Mauricette » que l’instituteur Francis Marshall met en scène avec ses figures mi-sculptures, mi-marionnettes, qui décrivent des scènes de la misère quotidienne qu’il observait chez ses élèves d’un petit village de Normandie. Un art qui en matière de scandale n’est pas en reste par rapport à l’art contemporain mainstream, un Christ en croix de Marshall lui valant une plainte de la part de l’Église !
La force de cette collection réside dans la variété des formats, qui dépasse le champ de la sculpture et de la peinture ; des petits théâtres animés d’Albert Sallé, découverts dans la rue par Bourbonnais, aux engins en bois de Ratier, du Manège de Petit Pierre – qu’il était impossible de transporter à Paris –, aux véritables « Palais idéaux » du chauffeur de taxi Paul Amar, estimant le prix de ses créations en fonction du – grand – nombre d’heures qu’elles nécessitaient… La « valeur travail » est en effet l’un des déterminants rassemblant cette foule d’étranges plasticiens.
Le « Manège » de Petit Pierre, garçon vacher du Loiret
Photo Jean-François Hamon
À la mort prématurée d’Alain Bourbonnais en 1988, Caroline prend le relais puis lorsque celle-ci décède à son tour en 2014, ce sont ses filles Agnès et Sophie qui deviennent les gardiennes de l’institution. Celle-ci continue de s’agrandir pour atteindre quelque 4 000 pièces aujourd’hui, dont une belle sélection est présentée jusque cet été à la Halle Saint-Pierre. C’est une gageure que de restituer dans un lieu autre la magie de la Fabuloserie. Mais dans les grands volumes de la Halle, laissés à l’obscurité en bas et offerts à la lumière en haut, le visiteur parisien aura tout le loisir de se laisser enchanter ou plutôt, enfabuloser…
La Fabuloserie
Du 25 janvier 2023 au 25 août 2023
Halle Saint-Pierre • 2 Rue Ronsard • 75018 Paris
www.hallesaintpierre.org
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