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Bordeaux

Pourquoi l’installation immersive de Kapwani Kiwanga au CAPC est profondément politique

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Pour ses cinquante ans, le CAPC, musée d’art contemporain installé dans d’anciens entrepôts de denrées coloniales à Bordeaux, invite l’artiste canadienne Kapwani Kiwanga, lauréate du prix Marcel-Duchamp en 2020 à s’emparer de sa nef pour un geste unique, monumental, spectaculaire. Son projet ? D’immenses rideaux de cordes bleues, aussi harmonieux que politiques…
Kapwani Kiwanga, Vue de l’exposition “Retenue” au CAPC de Bordeaux
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Kapwani Kiwanga, Vue de l’exposition “Retenue” au CAPC de Bordeaux, 2023

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Technique mixte • Dimensions variables • © Photo Arthur Pequin / Capc Musée d'art contemporain, Bordeaux

Un demi-siècle. Depuis 1973, le CAPC (ex-Centre d’arts plastiques contemporains devenu musée) multiplie les expositions d’envergure, notamment grâce à sa nef, majestueuse, sublime… douloureuse, aussi. Car c’est ici, dans cet entrepôt dit Lainé du nom d’un ministre d’État de Louis XVIII, qu’ont été stockées durant des décennies les denrées venues des colonies. Construit en 1824 par l’architecte Claude Deschamps, le bâtiment a ainsi abrité des caisses de café, cacao, coton, sucre et épices… Qui, jusqu’en 1848, date de l’abolition de l’esclavage, ont pu être le fruit du travail d’esclaves.

Déserté dans les années 1960, il est sauvé par la mairie qui l’acquiert, et le confie aux bonnes mains de Jean-Louis Froment, fondateur du CAPC. Depuis, nombreux sont les artistes contemporains à s’être emparés de la nef, y laissant une trace indélébile : Christian Boltanski, Daniel Buren, Anne et Patrick Poirier, Annette Messager… Plus récemment, Samara Scott ou Eva Koťátková nous auront impressionnés par leur audace, l’une créant un surprenant plafond de déchets acidulés, l’autre transformant l’espace en lieu à vivre et penser.

Kapwani Kiwanga : histoire, politique et structures de pouvoir

À l’approche de l’anniversaire des cinquante ans du musée, Sandra Patron, sa directrice, s’est interrogée sur l’artiste à inviter pour cette occasion exceptionnelle. « J’avais envie, nous explique-t-elle, d’inviter une artiste qui soit en capacité de convoquer cette double histoire du lieu », à la fois patrimoniale et artistique, donc. Le nom de la Canadienne Kapwani Kiwanga (née en 1978) s’est rapidement imposé. Déjà parce qu’un projet d’œuvre pour la façade du CAPC, initialement porté par le dispositif de commandes Mondes nouveaux, n’avait finalement pas pu se faire. « Pour le meilleur », dit désormais Sandra Patron, à qui cette déconvenue a donné l’idée de confier à l’artiste la nef.

Kapwani Kiwanga, Vue de l’exposition « Retenue » au CAPC de Bordeaux
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Kapwani Kiwanga, Vue de l’exposition « Retenue » au CAPC de Bordeaux, 2023

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Technique mixte • Dimensions variables • © Photo Arthur Pequin / Capc Musée d’art contemporain, Bordeaux

Kapwani Kiwanga apparaît en effet comme une candidate de choix pour un tel lieu, son travail convoquant volontiers l’histoire et la politique, et invitant à la réflexion autour des structures de pouvoir. Elle a par exemple remporté le prix Marcel-Duchamp il y a trois ans pour son installation Flowers for Africa, un ensemble de bouquets de fleurs, reproduits d’après des archives, qui décoraient les tables d’événements diplomatiques liés à l’histoire de l’indépendance de pays africains. À la dernière Biennale de Venise, elle a présenté Terrarium, un ensemble de sculptures et de voiles colorés évoquant l’exploitation du sable par l’industrie pétrolière…

Son étonnant CV (formée en anthropologie, littérature et religions comparées à l’Université McGill de Montréal, elle est arrivée en Europe pour faire du cinéma documentaire, puis s’est réorientée vers l’art contemporain) en dit long sur sa façon de penser et de travailler : sa faculté d’aller de discipline en discipline se ressent nettement dans son art, l’artiste changeant pour chaque projet radicalement d’idée, d’esthétique et de médium.

Des installations monumentales, immersives, sensuelles et profondément politiques

Politique, Kapwani Kiwanga l’est donc franchement. Au Centre Pompidou, elle expliquait en 2020 : « Je m’intéresse souvent à des structures historiques. Dans le monde dans lequel nous vivons, il y a beaucoup d’asymétries de pouvoir. Je les reconnais, je les vois, nous les observons tous. La question est de savoir comment elles sont apparues… Dans quel monde sommes-nous ? Où nous trouvons-nous ? Le pouvoir est toujours là. C’est très compliqué de ne pas le voir. (…) Les rapports de pouvoir sont une structure récurrente et une façon de comprendre nos interactions. » Elle utilise pour ce faire un répertoire de formes abstraites, d’une très grande séduction plastique, pour créer des installations monumentales, immersives, sensuelles, aux couleurs chatoyantes… Dont le sens est profond, historique.

Kapwani Kiwanga, À gauche, vue de l’exposition “The Milk of Dreams”, 59ème Biennale de Venise (2022). À droite, l’œuvre “pink-blue” (2017) dans l’exposition “A wall is just a wall, The Power Plant” à Toronto
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Kapwani Kiwanga, À gauche, vue de l’exposition “The Milk of Dreams”, 59ème Biennale de Venise (2022). À droite, l’œuvre “pink-blue” (2017) dans l’exposition “A wall is just a wall, The Power Plant” à Toronto

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Peinture rose Baker-Miller, peinture blanche, néons blancs et bleus • © Photo Sebastiano Pellion di Persano & Toni Hafkenscheid / Courtesy de l’artiste et galerie Poggi, Paris ; galerie Tanja Wagner, Berlin; Goodman Gallery, Johannesburg, Le Cap et Londres

L’indigo s’incarne ici dans un « tableau en mouvement », fait de centaines de cordes suivant les lignes des arches du bâtiment.

Ici, elle a opté pour un monochrome. Elle a pensé à l’indigo, avec l’ambition de « travailler une couleur liée à une histoire économique ». De fait, l’indigotier, arbre d’origine indienne, a été importé dès le XVIIe siècle dans les Antilles par les Européens, où il s’est parfaitement adapté puis a été abondamment exploité et commercialisé par les colons. L’indigo s’incarne ici dans un « tableau en mouvement », fait de centaines de cordes suivant les lignes des arches du bâtiment. « Je ne voulais pas faire un geste trop autoritaire, mais doux », glisse l’artiste, qui souligne la « fragilité dans quelque chose qui est plutôt gras, monumental » de ce projet aux dimensions hors normes. « Il s’agit de créer un espace contemplatif ; on ralentit, on aiguise notre regard… »

Outre cette immersion colorée, que l’on traverse comme un rêve, un bruit d’eau nous attire aux extrémités de l’installation : deux rideaux transformés en fontaines verticales laissent couler des gouttes d’eau dans le sol, percé de deux incisions. L’eau suit ensuite un parcours invisible à l’œil nu, car souterrain, jusqu’à la Garonne toute proche. L’artiste veut ici relier le CAPC à la nature environnante ; ainsi le titre de l’exposition « Retenue » veut faire références aux histoires retenues par le lieu comme à la retenue d’eau qui l’habite… Encore une fois d’une délicatesse ravageuse, ce projet de Kapwani Kiwanga enchante par sa beauté, trouble par son sens profond, résonne avec le lieu et son histoire, avec les blessures du monde comme avec ses espoirs.

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Kapwani Kiwanga - Retenue

Du 30 juin 2023 au 7 janvier 2024

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