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Art contemporain

Qui est Martine Syms, l’artiste qui a transformé Lafayette Anticipations en concept-store ultra-surveillé ?

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Publié le , mis à jour le
C’est une œuvre d’art totale. D’ailleurs, l’Américaine Martine Syms a choisi d’intituler « Total » son exposition au sein du centre d’art parisien Lafayette Anticipations qu’elle a transformé en magasin géant, truffé de caméras de surveillance. Elle y présente un ensemble d’œuvres vidéo, entre des morceaux entiers de son atelier, des photographies et des installations. Un projet hors norme.
Martine Syms, Lesson LXXV
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Martine Syms, Lesson LXXV, 2017

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Vidéo • © Martine Syms

Tout à coup, c’est la surprise… La gêne, la stupéfaction, le rire jaune. Depuis le début de notre visite de l’exposition « Total » de Martine Syms (née en 1988), nous sommes filmés. Nous voici dans la dernière salle de Lafayette Anticipations, face à un ensemble d’écrans de surveillance. Où l’on se voit, de dos, et où l’on voit les autres, encore ignorants du grand spectacle auquel ils participent.

Ignorants, vraiment ? « Quand on se trouve dans l’espace public, notre image est constamment enregistrée par de nombreux dispositifs différents, comme les caméras et les téléphones », avance l’artiste dans le catalogue. « Pour moi, ‘être en public’ a sans doute toujours signifié consentir – ou pas – à être enregistrée en permanence. La logique voudrait alors qu’un tournage soit constamment en cours. Si je pouvais utiliser et monter les images de toutes les caméras qui m’ont enregistrée ces derniers jours, à quoi ressemblerait ce film ? Comment nous comportons-nous et comment agissons-nous dans ce contexte ? »

Le grand film de la vie contemporaine

« Mes œuvres explorent notre rapport avec ces structures de pouvoir, notre façon de les internaliser, le fait que nous les imposons aussi à autrui, les raisons de nos problèmes de communication. »

On le comprend brutalement : ces images, ce jeu auquel on ne s’est pas prêté volontairement, existent et agissent en permanence. Simplement, ils ne nous sont jamais donnés à voir. Martine Syms a poussé l’affaire jusqu’à placer tout au long du parcours de petites croix par terre, similaires à celles qui guident les acteurs sur les plateaux de tournage. Certains les auront peut-être remarquées, se seront placés comme le voulait l’artiste, devinant ou non ses intentions. « Il existe un lien entre la production de soi, ou de l’identité, et la production d’images par les médias », détaille-t-elle. « Mes œuvres explorent principalement notre rapport avec ces structures de pouvoir, notre façon de les internaliser, le fait que nous les imposons aussi à autrui, les raisons de nos problèmes de communication et le fait que nous cherchons malgré tout à communiquer. »

Vue de l’exposition « Total » de Martine Syms à Lafayette Anticipations
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Vue de l’exposition « Total » de Martine Syms à Lafayette Anticipations, 2024

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© Aurélien Mole, Lafayette Anticipations

Avec ce gigantesque décor de ciné-surveillance, l’artiste joue donc une partition tout sauf minimaliste, qui provoque plus d’une prise de conscience. Originaire de Los Angeles en Californie, patrie d’Hollywood, la jeune femme investit les lieux totalement, s’empare des sols, des murs, pour une proposition qui s’embrasse de loin, s’observe de près, se vit. Elle téléporte dans l’espace d’exposition une reproduction à échelle architecturale de la façade de son atelier, étend ses notes en reproduction XXL sur trois étages de haut… Et, plus surprenant encore, y vend toutes sortes de produits (sacs, t-shirts, cordons), allant jusqu’à personnaliser le terminal de paiement.

L’art-boutique

« J’ai découvert le monde de l’art, explique-t-elle, dans le shop Ooga Booga, où je travaillais quand j’avais seize ans. On y vendait des livres et des objets créés par un groupe d’artistes (…). Si j’allais quelque part, j’achetais des objets. Je trouvais des livres épuisés dans les réserves de certains musées ou d’espaces d’exposition plus petits. » Un magasin incarne donc pour elle non seulement un lieu de trouvailles et de rencontres avec des créateurs en tous genres, mais aussi un point de vue privilégié sur les comportements des gens. « Il y a les gens qui veulent se débrouiller seuls. C’est pour eux qu’on colle des étiquettes et qu’on installe des panneaux. Et il y a ceux qui, même avec dix étiquettes répétant la même chose, viendront vous voir pour discuter et vous interroger. » Après cette première expérience, elle a donc très logiquement ouvert le sien, Golden Age, en 2007, à Chicago, lorsqu’elle fréquentait les bancs de la School of the Art Institute of Chicago.

Vue de l’exposition « Total » de Martine Syms à Lafayette Anticipations
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Vue de l’exposition « Total » de Martine Syms à Lafayette Anticipations, 2024

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© Aurélien Mole, Lafayette Anticipations

Son exposition en témoigne : Martine Syms l’hyperactive veut brouiller les frontières. Elle nous montre volontiers les coulisses, l’envers du décor. Et mélange les genres avec un plaisir communicatif. Pour le titre, elle précise avoir pensé autant au concept allemand de Gesamtkunstwerk, c’est-à-dire d’œuvre d’art totale, qu’au « total » d’un ticket de caisse. Elle glisse des bribes de poésie partout, fabriquant par exemple des chaises en polyester où apparaissent des phrases comme des prières (« My heart beating », « Find a way »).

Vue de l’exposition “Total” de Martine Syms à Lafayette Anticipations
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Vue de l’exposition “Total” de Martine Syms à Lafayette Anticipations, 2024

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© Aurélien Mole, Lafayette Anticipations

« J’ai aussi toujours plus ou moins créé des vêtements, dès mon plus jeune âge, se souvient-elle. Je brodais quelque chose sur une chemise ou j’ajoutais des phrases sur mes vêtements. Au collège, je portais une veste brodée des mots ‘Vous êtes des machines’ pour dénoncer le comportement des gens. J’ai suivi un cours d’arts plastiques où j’ai été formée à la sérigraphie. Je me disais : ‘Si j’ai une idée, je peux faire une chemise cet après-midi, et demain je pourrai porter cette idée partout.’ À partir de là, j’ai passé mon temps à faire ce genre de choses et ça s’est en quelque sorte fondu dans ma pratique artistique. »

Un cri du cœur

Parmi les nombreuses et diverses œuvres présentées au fil de ce grand décor, il faut citer une vidéo poignante dans laquelle l’artiste se met en scène en madone, couverte de lait (Lesson LXXV, 2017) [ill. en Une]. Cet autoportrait troublant fait référence aux manifestants réunis après l’assassinat en 2014 d’un jeune homme noir, Michael Brown, lesquels s’aspergeaient de lait pour atténuer l’effet des gaz lacrymogènes de la police.

Un cri du cœur concentré et ténu, qui détonne dans ce foisonnant parcours, dans lequel nombre de ses vidéos font s’entrecroiser des extraits de sitcoms, de vidéos Youtube, d’émissions de télé (notamment Lessons I-CLXXX, qui agrège 180 clips de 30 secondes autour de l’identité noire). Mais Lesson LXXV dit aussi toute la richesse de Martine Syms, fille de son temps, plasticienne futée, épicière d’art, femme noire dans un pays marqué par le racisme, téléspectatrice accro, poète sans frontière, entrepreneuse créative. Elle est tout cela à la fois, visage changeant selon l’angle de la caméra…

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Martine Syms. Total

Du 16 octobre 2024 au 9 février 2025

www.lafayetteanticipations.com

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