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Małgorzata Mirga-Tas, Out of Egypt, 2021
Textiles • 230 x 277 cm • Coll. et © Marianne Kuhn / Mucem, Marseille • Coll. et © Marianne Kuhn / Mucem, Marseille
Lors de la 59e biennale de Venise, en 2022, le pavillon de la Pologne était représenté par Małgorzata Mirga-Tas, dont les patchworks, célébrant l’histoire nomade des Roms, ont été très remarqués. Même si depuis 2007 les artistes roms se sont ménagé à plusieurs reprises une place à Venise, c’était la première fois que l’un d’entre eux – en l’occurrence l’une – occupait un pavillon national en cent-vingt ans d’histoire de la biennale.
L’un de ces flamboyants ouvrages, fabriqués à partir de pièces de tissus colorés récoltées par l’artiste auprès de sa famille et de ses proches, figure dans l’exposition « Barvalo » du Mucem à Marseille, consacrée à l’histoire et la diversité des populations roms d’Europe (ill. à la une). Ce panneau monumental fait partie d’une série intitulée Out of Egypt, dont le point de départ est une autre série fameuse, celle du peintre et graveur Jacques Callot qui a réalisé au XVIIe siècle des estampes sur le thème des Bohémiens et de leur vie d’errance.
De nombreuses œuvres contemporaines, dont six nées de commandes spéciales, sont réunies dans l’exposition, produites par une quinzaine d’artistes roms originaires du monde entier, issus des différentes communautés – Gitans, Sinti, Manouches, gens du voyage… Mais la fresque textile de Małgorzata Mirga-Tas se distingue particulièrement, soulevant d’emblée la question du stéréotype et de sa réfutation.
Gabi Jimenez, Caravane sous deux cyprès, 2001
Peinture sur toile • 80 × 60 cm • Coll. et © Marianne Kuhn / Mucem, Marseille. © Gabi Jimenez / Mucem, Marseille.
« En plongeant dans notre fonds, nous nous sommes aperçus que beaucoup de pièces étaient indexées de manière raciste. »
« Les estampes de Jacques Callot, dépeignant les Romani comme d’éternels vagabonds, sont caractéristiques de toute une tradition iconographique européenne qui a contribué à forger des stéréotypes », déclare Anna Mirga-Kruszelnicka, co-commissaire de l’exposition et directrice adjointe de l’Eriac (European Roma Institute for Arts and Culture), une organisation transnationale basée à Berlin qui œuvre à l’échelle européenne pour la reconnaissance de la culture et des arts romani. « En se les réappropriant, en les subvertissant, Małgorzata Mirga-Tas entre en résistance avec les récits imposés et fait une proposition artistique plus fidèle à la manière dont les populations romani se perçoivent elles-mêmes. »
Car c’est bien là tout l’enjeu de « Barvalo » (mot qui signifie « riche » et, par extension, « fier » en romani) : échapper aux clichés de la gitane, du montreur d’ours, du détrousseur ou de la diseuse de bonne aventure, propagés depuis des siècles en Occident, et délivrer une narration historique, sociale, culturelle, artistique, conduite du point de vue romani. Pour appuyer le propos, les visiteurs sont accueillis virtuellement par quatre figures issues des principales communautés, qui les guident tout au long du parcours.
Kálmán Várady, Gypsy Warrior VII, 2015
Assemblage sur statue de Vierge en terre cuite • h. 66 cm • Coll. Sasha Zanko / © Yves Inchierman / Mucem, Marseille. © ZUMA Press, Inc. / Alamy / Hemis. Courtesy Foundation Kai Dikhas / Kálmán Várady / Photo Diego Castellano-Cano.
« Cette exposition est née grâce à un anthropologue américain, Jonah Steinberg, qui, en visite au Mucem en 2014, s’est étonné de ne rien trouver sur les Roms qui constituent pourtant la plus importante minorité ethnique d’Europe [entre 10 et 12 millions de personnes], confie Julia Ferloni, conservatrice au Mucem et co-commissaire de l’événement. Il nous a écrit et nous avons alors décidé de monter ce projet. D’autant que nous avions dans nos collections beaucoup d’objets liés au monde romani. » Le fonds du Mucem est en effet nourri en grande partie des collections de l’ancien Musée national des arts et traditions populaires, constituées par le muséologue Georges Henri Rivière, lequel s’est beaucoup intéressé à la culture des Roms d’Europe de l’Est.
Intérêt renforcé par l’engagement d’André Malraux, historique ministre des Affaires culturelles, qui appelait déjà de ses vœux en 1964 la création d’« un véritable musée de tout ce qui touche les Tsiganes et les populations analogues ». « L’idée d’une exposition s’est vite imposée, mais il était impensable que le Mucem s’exprime au nom des populations romani, explique Julia Ferloni. Pendant deux ans, nous avons donc fait le tour de l’Europe, nous avons rencontré les responsables de l’Eriac (qui sont devenus nos principaux partenaires), mais aussi des militants, des chercheurs, des galeristes, et nous avons pu ainsi constituer un comité d’experts de 19 personnes. Cinq co-commissaires ont transcrit en langage muséographique ce que les quatorze autres voulaient voir dans l’exposition. »
À gauche : Małgorzata Mirga-Tas, “Family Visit” (2018). À droite : Damian Le Bas, “Romani World Empire” (2015).
Textiles / Collage et dessins sur carte • Courtesy Coll. Tomasz Och & Aleksandra Kuncewicz, Cracovie / Coll. et © Marianne Kuhn / Mucem, Marseille.
La démarche est dans l’air du temps, semblable à celle qui a prévalu pour l’exposition sur l’art aborigène présentée ce printemps au musée du quai Branly à Paris, elle aussi fondée sur un commissariat partagé. Mais elle est d’autant plus nécessaire que « les artistes, les écrivains, les compositeurs occidentaux, et de façon plus institutionnelle les structures culturelles publiques et les musées, en particulier ceux d’ethnographie, ont joué un rôle important dans la cristallisation des stéréotypes sur les romani, ou dans leur invisibilisation », rappelle Anna Mirga-Kruszelnicka, de l’Eriac.
En 2019, à son initiative, une enquête a été menée sur la représentation de l’art et de la culture roms dans les musées d’art ou d’ethnographie européens. « Nous avons envoyé des questionnaires à une soixantaine d’institutions et nous avons constaté que deux objets romani étaient exposés sur plus de 30 000 en dépôt. Pour nous, il y aura donc un « avant » et un « après » Mucem, car pour la première fois, nous avons pu faire entendre notre voix sur le choix des œuvres, mais aussi sur la manière dont elles sont présentées et commentées », ajoute-t-elle. L’enjeu est capital tant il est courant que dans les musées, celles-ci soient mal attribuées ou mal légendées.
Delaine Le Bas, « Gypsy » the Elephant in the Room, 2018
Plastique et textiles • 70 × 66,4 cm • Coll. et © Marianne Kuhn / Mucem, Marseille.
« En plongeant dans notre fonds, nous nous sommes aperçus que beaucoup de pièces étaient indexées de manière raciste, reconnaît Julia Ferloni. Pour l’exposition, nous avons renommé celles aux intitulés problématiques en optant pour le terme générique « Rom » qui est accepté par toutes les communautés depuis le World Romani Congress de 1971. Mais nous faisons aussi figurer sur les cartels les anciens titres ou appellations qui recourent à des mots comme « Bohémien » ou « Tsigane », car il nous semble nécessaire de garder trace des terminologies successives. Nous sommes en cours de réévaluation pour l’ensemble du fonds, qui compte 900 pièces. Il nous faudra encore plusieurs années de travail. »
L’accrochage retrace un millénaire d’histoire, des premiers groupes originaires d’Inde à leur dissémination dans toute l’Europe. À travers des œuvres et des objets emblématiques – tableaux, sculptures, dessins, vidéos, photos, documents d’archives, objets de la vie quotidienne –, l’exposition convoque simultanément les ressorts de la fascination pour les Roms et ceux de leur ostracisation. D’un côté donc, le fantasme de la belle Zingarella, illustré par un marbre antique incomplet du Louvre représentant la déesse Artémis que le sculpteur Nicolas Cordier a complété au XVIIe siècle en lui adjoignant une ravissante tête de « gitane » en bronze.
Edwin Longsden Long, The Suppliants: Expulsion of the Gypsies from Spain, 1872
Huile sur toile • 182,8 x 286,9 cm • Coll. et © Royal Holloway and Bedford New College, University of London.
De l’autre, un tableau du peintre anglais Edwin Longsden Long, prêté par le Royal Holloway de Londres, qui évoque l’expulsion des Gitans d’Espagne au XVIIe siècle. Ailleurs, une glaçante pancarte de bois qui était fichée à l’entrée des villes du Saint-Empire romain germanique au XVIe siècle, figurant ce à quoi s’exposaient les Roms de passage – seins coupés, fouet, supplice de la roue, pendaison. Plus loin encore, un rarissime document d’affranchissement de l’esclavage des Roms roumains datant de 1848.
En 1946, une réglementation a autorisé municipalités et préfectures à adopter des arrêtés d’interdiction de stationnement des Roms. Ces panneaux se sont multipliés en France jusqu’à un arrêt du Conseil d’État du 20 janvier 1965.
Coll. Sasha Zanko / © Yves Inchierman / Mucem, Marseille. © ZUMA Press, Inc. / Alamy / Hemis. Courtesy Foundation Kai Dikhas / Kálmán Várady / Photo Diego Castellano-Cano.
« L’histoire des Romani est indissociable de celle de l’antitsiganisme, explique Anna Mirga-Kruszelnicka. Ils sont arrivés en Europe du Sud au XIIIe siècle, puis sont remontés vers le nord et ont essaimé sur tout le continent. Avec leurs vêtements orientaux, leur culture riche et attrayante, ils ont été favorablement accueillis, d’autant qu’ils étaient de pieux chrétiens effectuant souvent le pèlerinage à Rome. Mais très vite, dans cette période troublée où l’Europe a connu, entre les XIIIe et XVIIIe siècles, les invasions mongoles puis ottomanes, ils ont été perçus comme une menace. Depuis, il y a toujours cette ambivalence dans la façon dont on les perçoit : ils sont associés au romantisme du voyage, mais ils sont aussi identifiés comme des populations indisciplinées, n’obéissant à aucune règle . »
Marcin Tas, Racial Codification, 2014
Huile sur toile • 140 × 200 cm • Coll. et © Marcin Tas / Mucem, Marseille.
L’ostracisation culmine au XXe siècle avec l’Holocauste (les Roms n’utilisent pas le mot « Shoah »), période tragique longuement évoquée dans le parcours. Aux photos de Valérie Leray qui a documenté les sites d’implantation des anciens camps d’internement réservés aux « nomades » de 1940 à 1946, à Arles, Montsûrs (Mayenne) ou Mulsanne (Sarthe), aux portraits de résistants attestant que dans toute l’Europe les Roms ont été des victimes [on estime à 500 000 le nombre de tués] mais aussi des combattants, répondent des témoignages vidéo de personnes internées dans des camps en France ou des œuvres roms contemporaines frôlant l’insoutenable.
Le Polonais Marcin Tas expose une toile en noir et blanc réalisée d’après une photographie prise au sein du service de santé et d’hygiène du troisième Reich. L’Autrichienne Ceija Stojka (1933–2013), rescapée de trois camps de concentration, représente sur de sommaires cartons les exécutions dans la forêt d’Auschwitz. Quatre de ses acryliques sont entrées dans les collections du musée. « Le Mucem a déjà acheté une vingtaine d’œuvres créées par des artistes romani du monde entier, déclare Julia Ferloni. Nous allons continuer cette politique d’acquisition. Il nous paraît nécessaire d’actualiser nos collections en acquérant de nouvelles pièces, moins marquées par une vision ancienne et stigmatisante. »
Barvalo. Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Voyageurs...
Du 10 mai 2023 au 4 septembre 2023
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
Catalogue de l'exposition
Ouvrage collectif coéd. Mucem / Anamosa bilingue français / romani
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