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Musée des Beaux-Arts de Dole

Steve Gianakos, un punk au pays du pop

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Publié le , mis à jour le
Méconnu en France, l’artiste américain Steve Gianakos, 79 ans, expose au musée des Beaux-Arts de Dole ses images aussi nettes que troubles. Plongée dans un univers trash où l’art est un jeu cruel.
Steve Gianakos, Bird Brain #1
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Steve Gianakos, Bird Brain #1, 1984

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Acrylique sur toile • 91 x 91 cm • Courtesy Semiose galerie, Paris / Photo N. Knight

Des cochons qui jouent à « pig pong », une pin-up qui sniffe dans une paille, des filles sexy, partout, qui se font embrocher, percer, décapiter, des enfants qu’on met au four et qui révèlent une libido survoltée… Attention, ça pique. L’univers visuel de Steve Gianakos est aussi drôle qu’il est violent et raffiné, complexe tant par son mode d’élaboration que par son inattendue perversité. On croyait être chez Tex Avery, on se retrouve plutôt du côté du marquis de Sade, le second degré en plus. Cet été, le musée des Beaux-Arts de Dole consacre à l’artiste américain, né à New York en 1938 dans une famille crétoise, une exposition exceptionnelle avec une centaine d’œuvres issues de collections privées – et pour une grande partie de son atelier, alors qu’on le sait réticent à se séparer de ses peintures et dessins. Un événement donc, pour la redécouverte d’un artiste qui reste encore trop méconnu, même dans son pays natal. La faute, d’abord, à lui-même, qui n’a pas cherché ardemment à vendre ses œuvres, et aussi à un travail difficile à étiqueter.

Steve Gianakos, Bird Brain #3
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Steve Gianakos, Bird Brain #3, 1984

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Acrylique sur toile • 91 × 91 cm • Courtesy Semiose galerie, Paris / Photo N. Knight

À Dole, la directrice du musée et commissaire de l’exposition Amélie Lavin a décidé d’en mettre plein les yeux. D’une œuvre à l’autre, d’une salle à l’autre, les motifs surgissent et se recyclent, découpés, torturés, agrandis dans un esprit dada irrévérencieux et inépuisable. Proche d’un Pop Art abreuvé à l’esthétique des comics américains, la ligne claire de Gianakos élargit le champ de la figuration à une critique de la société de consommation, des diktats sexistes, de la pudibonderie et des carcans identitaires. Révélant une sorte de côté obscur de l’American Way of Life, idées et images y circulent librement, dans une forme d’écriture automatique à la liberté bluffante.

« J’ai toujours pensé que l’art devait être drôle, jouer de l’anxiété, être une blague. »

Steve Gianakos

Flottant au-dessus d’un vocabulaire graphique orthonormé de cercles et de pointillés, réminiscence d’une formation de designer industriel qui ajoute encore de l’étrangeté, les images de Steve Gianakos s’épuisent en autoréférences. Têtes découpées, collées et recollées, animaux dotés d’une psychologie satiriste et jeux de jambes créent une dynamique plastique ininterrompue, guidée par l’instinct et le hasard. Le tout est homogénéisé par un trait parfait, plus récemment par des effets de matière sale et de brillance colorée. Un cycle infernal des métamorphoses qu’en piètre psychologue on rattacherait volontiers à une remontée plus ou moins consciente de son hérédité grecque, avec son lot de monstres et de sacrifices, de sexe et de violence mêlés sous des dehors formels civilisés.

Steve Gianakos, Everyone started scattering
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Steve Gianakos, Everyone started scattering, 1990–1991

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Acrylique sur toile • 91 × 61 cm • Courtesy Semiose galerie, Paris / Photo N. Knight

Dans ce jeu constant du non-sense, les signes ne mènent nulle part mais l’image séduit. Et l’on songe au grand maître en la matière, Max Ernst (lui aussi un coupeur de têtes), face à ce couple très smart à têtes de rôti et de patates, ou ce buste féminin à tête d’amphore tenant un escargot à la manière d’une offrande. Avec sa plantureuse déité picassienne qui passe l’aspirateur, engoncée dans une réduction cubiste, l’artiste règle ses comptes avec l’avant-garde moderniste et son fondamental sexisme. Une entreprise de montage qui se traduit également dans des titres à rallonge, collant bout à bout des extraits de romans ou de magazines (exemple, Her Taste For Champagne Was Perhaps Political In Nature) et qui apportent un niveau de lecture supplémentaire. Ou encore dans des légendes à tiroir directement inscrites sur les toiles comme Elizabeth’s Taylor (« Le Tailleur d’Elizabeth ») montrant un couturier confectionnant un soutien-gorge bonnet D. Politiquement incorrect, noir, voire trash, le travail de l’artiste, qui utilise depuis une vingtaine d’années la photocopieuse dans son processus de création, serait-il punk plutôt que pop ?

Steve Gianakos, Elizabeth’s Taylor
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Steve Gianakos, Elizabeth’s Taylor, 1985

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Huile sur toile • 91,4 × 91,4 cm • Courtesy Semiose galerie, Paris / Photo A. Mole

« J’ai toujours pensé que l’art devait être drôle, jouer de l’anxiété, être une blague », raconte-t-il l’œil amusé. Punk, donc. De retour à Paris, on le retrouve, en transit entre New York et la Crète, chez son galeriste parisien Benoît Porcher, qui lui offrait en 2015 à la galerie Sémiose une première exposition en France, et qui a largement participé à l’organisation de celle de Dole. « J’aime créer des personnages et des histoires. Mais il y est toujours question d’autocritique. » Même lorsqu’il s’agit d’évoquer la sexualité des enfants, dans des œuvres issues, dit-il, de son « esprit pervers », et qui n’ont pas été conviées à Dole – choix compréhensible de la part d’un musée de beaux-arts grand public, mais regrettable pour la pleine appréhension du travail d’un artiste entier. Cette part, qu’il qualifie lui-même de « plus autobiographique », et n’impliquant pas d’adultes, est sans doute la clé d’un travail traversé par le thème de l’innocence blessée. Steve Gianakos aime beaucoup Balthus, évidemment.

Steve Gianakos, Dead Indian girl
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Steve Gianakos, Dead Indian girl, 1982

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Acrylique sur toile • 61,5 × 61 cm • Courtesy Semiose galerie, Paris / Photo N. Knight

Bientôt octogénaire, Steve Gianakos continue à travailler, entre ses ateliers de Manhattan et de Hania, en Crète. « Ce matin, raconte-t-il, j’ai vu ce miroir dans ma chambre d’hôtel, à l’ovale parfait, avec la lumière qui tombait dessus. Je l’ai regardé un moment, ça m’a fait penser à ceux que l’on voit dans les tableaux de Roy Lichtenstein, si beaux, et ça m’a donné envie de travailler. Aujourd’hui je pense plus à l’art que je n’en fais. J’essaie de comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas, de trouver des solutions. Pourtant je n’ai pas d’explication, c’est toujours un jeu. »

Retrouvez dans l’Encyclo : Pop art

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