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Joseph Mallord William Turner, Le Pont du Diable, 1802
Mine de plomb, aquarelle et gouache sur papier • Photo : Tate
Joseph Mallord William Turner, Bacchus et Ariane, vers 1840
Dialogue avec les maîtres
Turner a tout dans sa formation du peintre académique et il sera d’ailleurs l’un des plus jeunes membres de la Royal Academy en 1802. Fin connaisseur de l’histoire de l’art, ses références sont nombreuses mais il porte aux nues Claude Lorrain, qui donne au paysage toutes ses lettres de noblesses. Au Lorrain, Turner reprend le prétexte mythologique permettant d’ennoblir le genre, tout en accordant aux figures une importance bien moindre qu’au pittoresque de la nature, véritable sujet de sa peinture. En l’occurrence, la toile en question est un hommage à un modèle plus ancien encore, qui a su en son temps dépeindre les figures en harmonie avec la nature : il s’agit de Titien, dont Turner a pu admirer le Bacchus et Ariane à la National Gallery.
Huile sur toile • Photo : Tate
Joseph Mallord William Turner, Moselle, vers 1830
Atmosphères, atmosphères…
William Turner respire cet esprit romantique né de la rencontre entre une fascination panthéiste pour la création et la curiosité pour les sciences. Ainsi, à l’instar de son confrère et rival John Constable, le peintre réalise des dizaines d’études de nuages, appuyant son regard vif sur les progrès de la météorologie. Il en tire aussi des aquarelles finies, où les effets de brume, de pluie et de reflets lumineux sont traduits par une touche volontiers floue, usant des superpositions de couches et de la transparence pour voiler l’atmosphère de mystère. C’est bien entendu le cas dans ce dessin des alentours de 1830, où le peintre capture par les tons incandescents qui sont sa signature, les vibrations de l’aurore sur ce qui s’apparente probablement à la rivière Moselle.
Gouache et aquarelle sur papier • Tate • Photo : Tate
Joseph Mallord William Turner, Départ pour le bal, vers 1846
Venise et la puissante lumière du sud
« Sa peinture est de plus en plus lumineuse, et notamment à Venise », comme le dit David Brown, conservateur à la Tate Gallery et commissaire de l’exposition. Là où dans l’aquarelle, Turner met en valeur le blanc du papier, dans l’huile, il use de glacis légers pour souligner la luminosité interne de la toile. Dans Départ pour le Bal (San Martino), la Cité des Doges est noyée dans un lointain vaporeux, les gondoles et figures des premiers plans donnant une évocation directe des fêtes qu’a lui-même pratiquées l’artiste. Car celui-ci ne sépare jamais la lumière de l’eau dont il est l’un des grands peintres. Frontal, doré et tout en empâtements, le soleil se pare d’une puissance divine, faisant écho à la phrase-titre de l’exposition.
Huile sur toile • Photo : Tate
Joseph Mallord William Turner, Lever du Soleil, 1822
Sublime et idéal
Ce n’est pas toujours dans sa description minutieuse que l’on perce l’essence du paysage. La tendance à l’abstraction de Turner et son influence déterminante sur l’art moderne de Monet à Bergman est peut-être une idée galvaudée, elle n’en demeure pas moins avérée. Ici, l’artiste ne retient d’un bord de mer à Margate que des lignes élémentaires : l’horizon, une oblique dans le ciel et la verticale du reflet solaire. Le champ chromatique se resserre aux blancs, aux gris et aux bleus. La lumière devient un sujet en soi, qui s’exprime dans la majesté laissée au blanc du papier ou de la toile, dans des compositions où le vide prend le pas sur la matière pour entraîner le spectateur dans un sublime vertigineux.
Aquarelle sur papier velin • Photo : Tate
Joseph Mallord William Turner, Le Lac de Buttermere avec une partie du lac Crummock Water, vers 1798
Pas de soleil sans ténèbres
Turner n’est pas seulement fasciné par le Soleil, mais aussi par la Lune. Il n’y a pas de lumière sans ombre et même dans l’obscurité, la première est présente, parfois apportée par la pluie. Dans cette toile de jeunesse magnifiant le paysage anglais, l’arc-en-ciel que provoque cette ondée est cette lueur transperçant les ténèbres. Cet effet, Turner l’obtient en résumant le spectre coloré à un arc blanc, faisant fi des déclinaisons colorées newtoniennes. C’est la dimension spirituelle, plus que physique, de cette lumière blanche. Ces six pièces ne sont qu’un avant-goût
de l’impressionnante sélection dans les collections de la Tate. Mais suffit-il de
présenter de grandes œuvres pour réaliser une grande exposition ? Un parcours thématique plutôt que chronologique est toujours un choix audacieux, mais pas sans risque. Le propos n’est pas suffisamment lisible, ni servi par l’architecture-même du lieu : un temple de béton, écrin rêvé pour l’avant-garde du XXe siècle mais dans lequel les peintures de Turner déparent un peu. Le mieux reste encore de juger de ses propres yeux !
Huile sur toile • Photo : Tate
Turner. The Sun is God
Du 3 mars 2023 au 25 juin 2023
Fondation Pierre Gianadda • 59 Rue du Forum • 1920 Martigny
www.gianadda.ch
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Coup de foudre pour les Alpes
Ce n’est qu’en 1802, à la fin de la guerre entre l’Angleterre et la France, que Turner peut enfin voyager et découvrir de nouveaux paysages. Les Alpes le fascinent d’emblée. Le peintre livre de nombreuses études à chaud, comme cette aquarelle rehaussée donnant des accents fantastiques aux gorges de Schöllenen, paysage escarpé du canton d’Uri où les monts vertigineux sont liés par le fameux « pont du Diable ». Une exposition Turner en Suisse n’est jamais qu’un juste retour des choses : amoureux de ses paysages, l’artiste y revient par cinq fois jusqu’en 1844 ! D’ailleurs, l’exposition fait écho à une autre rétrospective consacrée au paysagiste à la fondation Pierre Gianadda, en 1999.