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Francis Jourdain, Living-room, publié dans “Répertoire du goût moderne”, vol. 1, 1928, Paris, Albert Lévy, p. 20
Coll. Centre Pompidou, Mnam-CCI, Bibliothèque Kandinsky • © Adagp, Paris, 2018 / Dist. RMN-GP
À l’heure où le paysage de l’art contemporain est plus que jamais éclaté et se fait le lit de petites communautés éphémères et sans attaches, on imagine mal aujourd’hui une telle initiative : fédérer au sein d’une association des centaines d’artistes, non seulement des plasticiens mais aussi des architectes, des designers et des décorateurs, et cela… pendant plus d’un quart de siècle. C’est pourtant ce que parvient à faire pendant la première moitié du XXe la surprenante et trop méconnue entreprise UAM (Union des Artistes Modernes), à laquelle le Centre Pompidou-Paris consacre une exposition bien fournie et inédite.
Réunis par une volonté sans faille, celle de proposer une vision moderne et totale de l’art, les 350 artistes participant par intermittence à l’aventure défendent, entre 1929 à 1956, leur idéal de vie, à travers des salons et des expositions où se côtoient sans hiérarchie arts plastiques et arts appliqués, du plus petit objet ménager au plan d’urbanisme. Sont représentés l’art textile avec Sonia Delaunay ou Hélène Henri, l’architecture et l’urbanisme avec Le Corbusier ou Robert Mallet-Stevens, la peinture avec Fernand Léger, le mobilier avec Charlotte Perriand, la reliure avec Pierre Legrain, l’affiche avec Cassandre, mais aussi le vitrail, la décoration, la tapisserie, la céramique, la verrerie, la sculpture, la typographie, l’orfèvrerie…
Charlotte Perriand, Bibliothèque « nuage », 1953
Acier, bois • Ateliers Jean Prouvé • akg-images / CDA / Guillemot
Fondé en 1929, l’UAM naît du refus de la Société des artistes décorateurs de leur permettre de présenter leur vision collective d’un mode de vie nouveau et radical. Trop radical ? Le groupe, quoique rassemblant la crème de la création contemporaine, ne fera tristement que peu l’objet de commandes publiques, sauf lors de l’avènement du Front Populaire, qui lui permet de participer à l’Exposition internationale de 1937. Cette année-là, l’UAM est à son apogée et dispose de son propre pavillon. Certains de ses membres sont également chargés de concevoir les pavillons de l’aéronautique et des chemins de fer, de l’électricité, de la solidarité nationale, de l’hygiène ou celui dit « des Temps nouveaux ».
Les années 30 en France voient le développement accéléré de l’industrie et l’émergence de nouveaux matériaux, tel que l’acier. Les yeux tournés vers l’avenir et en prise avec leur temps, les artistes modernes, progressistes et socialistes, tirent parti de ces avancées techniques et matérielles pour en explorer les possibilités. « À côté de l’ancien duo : bois et pierre, que nous n’avons jamais négligé, nous avons essayé de constituer le quatuor : ciment, verre, métal, électricité », affirment-ils dans leur manifeste de 1934. À contrepied de l’art déco qu’ils font trembler, ses meubles artisanaux, arabesques et autres fioritures décoratives, les artistes de l’UAM opposent un design fonctionnaliste, rationnel et dépouillé, qui ne manque pas d’attirer une critique réactionnaire attachée à l’artisanat traditionnel et luxueux français.
Entrée de la troisième exposition de l’UAM, vue de l’entrée, Pavillon de Marsan, Paris, 1932
Coll. musée des Arts décoratifs, fonds Jean Collas, Paris • Photo Jean Collas © Adagp, Paris, 2018
Parmi elle, Paul Iribe. Ce dernier voit dans les propositions de l’UAM un art « hygiénique », « une perfection morte », un déni de la tradition française « si émouvante et si tendre » et l’influence néfaste des idées américaines, allemandes et soviétiques. Résolue à rompre avec les idées et modes de vie bourgeois du passé, l’UAM était de fait une des seules associations françaises à intégrer des artistes étrangers, comme Walter Gropius, Alexander Calder ou Adolf Loos. En 1932, l’exposition UAM du pavillon de Marson inclut même des affiches réalisées par le Russe El Lissitzky ainsi que les Tchèques Karel Čapek et Ladislav Sutnar. Cette connivence à l’égard de l’innovation venue de l’étranger passe mal dans ces années de montée des nationalismes.
Pierre Chareau, Maison De Verre, Paris, 1928
Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • © Georges Meguerditchian / Dist. RMN-GP © DR
Les revendications et partis pris esthétiques de l’UAM s’inscrivent en effet dans celles des avant-gardes de l’époque et des mouvements internationaux, comme De Stijl au Pays-Bas et l’école du Bauhaus en Allemagne. Comme eux, l’UAM ne rechigne pas à s’acoquiner avec le monde de l’industrie et à faire appel à la production en série. Son idée : opérer une synthèse entre les arts et engager une mutation des formes urbaines et domestiques, dont l’ambition est de découler dans la société civile.
Mais cet idéal de la synthèse, en prise avec les techniques nouvelles et bien qu’esquissant les orientations à venir du design contemporain, restera au statut d’utopie. Incomprises du grand public, les créations émanant de l’association ne parviendront pas s’exporter hors du cadre de l’exposition et demeureront des objets coûteux à produire et destinés à une élite.
Robert Mallet-Stevens, Villa Cavrois, 1929
© SOBERKA Richard / hemis.fr
L’association périclitera au lendemain de la guerre, particulièrement en 1949 lorsque le salon des Arts ménagers offre à l’UAM une section propre, nommée « Formes Utiles ». Ses participants s’éloigneront peu à peu de l’association en revendiquant leur autonomie et d’autres rejoindront le groupe Espace en 1951. L’UAM disparaît alors officiellement en 1958. Elle laisse derrière elle certaines des icônes du design et de l’architecture française, comme la villa Cavrois de Robert Mallet-Stevens ou la bibliothèque « Nuage » de Charlotte Perriand.
UAM - Une aventure moderne
Du 30 mai 2018 au 27 août 2018
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
À lire
Charlotte, Corbu, Jean, Robert et les autres...
par Sophie Flouquet
Beaux Arts Magazine n°409 • Éd. Beaux Arts & Cie • pp. 64-71
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