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Hugo van der Goes, La Mort de la Vierge, vers 1470
Huile sur panneau • 253 x 141 cm • Coll. Musée Groeninge, Bruges • © Musea Brugge / Photo Dominique Provost
Elle est littéralement placée au cœur de l’exposition, sous vitrine au centre d’une grande salle circulaire de cet ancien hôpital datant du XIIe siècle, entourée de plusieurs dizaines d’œuvres des plus grands primitifs flamands (Hans Memling, Petrus Christus, Jan Provoost…). La Mort de la Vierge est une peinture à l’huile sur panneau de chêne achevée vers 1482, qui illustre une scène bien connue de la Bible : étendue sur son lit de mort, Marie monte directement au ciel, accompagnée des douze apôtres. Si beaucoup d’artistes se sont prêtés à l’exercice (comme, bien plus tard, Caravage avec sa version baroque et théâtrale), le peintre flamand Hugo van der Goes (vers 1440–1482) livre ici une version aussi époustouflante que dramatique : le visage de Marie est blanc comme un linge, aussi pâle que son voile et son oreiller. Les yeux dirigés vers le ciel, presque révulsés, et les mains jointes en prière, elle semble sereine à l’idée de rejoindre Dieu. Quant aux apôtres, ils sont figurés comme des hommes endeuillés au visage expressif, dépouillés de leurs attributs classiques. Difficile donc, de les identifier…
Seul Pierre est reconnaissable. Vêtu d’une robe blanche, il tient une bougie qu’il s’apprête à placer entre les mains de la défunte. Il l’éteindra lors de son dernier souffle. Un rituel si pratiqué au XVe siècle qu’il se retrouve sur la plupart des représentations de la mort de la Vierge, exposées ici. Sur l’immense polyptyque de Bernard van Orley exécuté en 1520, où Marie tient déjà la bougie, soutenue par Pierre, ou sur l’extraordinaire retable en bois sculpté d’Adriaen van Wesel (1475) [ill. ci-dessous], un chef-d’œuvre prêté par le Rijksmuseum d’Amsterdam pour l’exposition.
Adriaen van Wesel, La Mort de la Vierge, vers 1475 – 1477
Chêne avec traces de polychromie • 76.5 × 59 × 23.5 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Rijksmuseum
« Veiller sur les défunts, les accompagner dans l’au-delà, leur éviter la souffrance… La Vierge Marie endossait un rôle majeur au XVe siècle, quand la mort était omniprésente », nous explique la commissaire de l’exposition Sibylla Goegebuer, qui a mis un point d’honneur à réunir des trésors médiévaux tels des manuscrits enluminés et des polyptyques en ivoire ciselé comme de la dentelle, contant la vie de Marie jusqu’à sa mort. À côté, s’ajoutent des objets de dévotion, du chapelet orné d’un petit crâne d’albâtre au reliquaire contenant le voile de la Vierge en passant par une lettre d’indulgence du XVe siècle. « La lettre d’indulgence promettait la rémission des péchés devant Dieu. Elle était accordée par un évêque ou un cardinal en échange d’une bonne action. Les détenteurs la placardaient souvent au mur ou à leur porte – la preuve qu’ils se tenaient constamment prêts au repos éternel », poursuit la commissaire. De quoi hérisser les poils du spectateur, confronté à une vision de la mort peuplée de vanités et de visages en souffrance…
Albrecht Bouts, Christ de douleur, vers 1452 – 1549
Huile sur panneau • 48 × 33,2 cm • Coll. Musée Groeninge, Bruges • © Stad Brugge
Le plus saisissant d’entre eux ? Sans doute le Christ de douleur d’Albrecht Bouts (vers 1452–1549) qui nous ferait dévier le regard tant ce visage ensanglanté par la couronne d’épines, légèrement penché en signe de détresse, émeut d’emblée. Les yeux cernés et boursouflés, le Christ ne semble plus qu’observer sa propre douleur, la bouche légèrement entrouverte comme pour étouffer un râle. Une récente acquisition des musées brugeois qui sort tout juste de restauration, en même temps que La Mort de la Vierge, dont les cinq ans d’embellissement ont permis de déceler de nouvelles teintes de bleu utilisées par l’artiste.
Pourtant, ses mystères perdurent… À y regarder de plus près, on ne peut s’empêcher de s’interroger : pourquoi l’apôtre du premier plan fixe-t-il le spectateur avec une telle intensité ? Que mijote celui à l’air sournois, aux pieds de la Vierge ? Le jeu de regards entre les personnages renferme-t-il un message ? Face à ces doutes, Sibylla Goegebuer semble décontenancée car les informations manquent cruellement au sujet du tableau. Idem sur la vie de l’artiste : on sait seulement qu’il est né vers 1440 à Gand, où il est rapidement devenu doyen de la guilde des peintres (ce qui traduit son talent), répondant à de prestigieuses commandes de la cour bourguignonne, de l’Église et des villes néerlandaises. Quelques années plus tard, autour de 1470, il abandonne son statut de bourgeois pour devenir frère dans une abbaye bruxelloise. Là, un seul témoignage écrit par l’un de ses contemporains éclaire la fin de sa vie : lors de la réalisation de La Mort de la Vierge, il aurait été atteint de dépression et de folie.
Emile Wauters, Le peintre Hugo van der Goes à l’abbaye de Rouge-Cloître, 1872
Huile sur toile • 275 x 186 cm • Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • © RMFAB, Bruxelles / © MRBAB, Bruxelles / © KMSKB, Bruxelles
« Ça reste à prouver, s’insurge la commissaire. Est-ce qu’un fou aurait été capable de peindre un tel chef-d’œuvre ? », lance-t-elle. Car depuis des années, les historiens de l’art contestent cette déclaration qui avait profondément marqué les esprits au XIXe siècle (lors de l’apparition du témoignage), à tel point que le peintre belge Emile Wauters (1846–1933) avait réalisé en 1872 une œuvre magistrale où le maître apparaît débraillé et l’œil hagard, aux côtés d’un chœur chantant pour son salut… L’œuvre (la plus récente du corpus) vient ouvrir ce parcours éblouissant à travers l’art haut en couleur et grandiloquent des maîtres flamands. La cerise sur le gâteau : le triptyque de Saint-Jean Baptiste et Saint-Jean l’Évangéliste d’Hans Memling (1479), à admirer dans l’église de l’hôpital, juste avant la sortie de l’exposition. Un autre joyau du gothique tardif figurant cette fois une Vierge à l’enfant, paisible et épanouie… Pour finir sur une note plus douce.
Face à face avec la mort. Hugo van der Goes, un nouveau regard sur les anciens maîtres
Du 28 octobre 2022 au 5 février 2023
Musea Brugge • 12 Dijver • 8000 Brugge
www.museabrugge.be
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