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Musée du Louvre

Valentin de Boulogne, fils mélancolique de Caravage

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Publié le , mis à jour le
Comme chez le maître italien, ses saints et ses madones sont des soldats et des prostituées rencontrés dans les bas-fonds de Rome. La différence ? Une « irréparable tristesse » creusant les visages et la nuit de ses tableaux, réunis pour la plupart au Louvre. Un évènement.
Valentin de Boulogne, Le Christ chassant les marchands du temple
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Valentin de Boulogne, Le Christ chassant les marchands du temple, vers 1618-1622

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Cette œuvre de jeunesse est une des plus ambitieuses de Valentin, qui choisit de traiter un sujet rare réhabilité par la réforme catholique. Un épisode intense lors duquel Jésus laisse éclater sa colère.

Huile sur toile • 260 x 195 cm • Coll. Palazzo Barberini, Rome • © Ministero dei beni e delle attivita e del turismo

Le moment est intense, dramatique. En proie à la panique, une dizaine d’individus tentent d’échapper à l’homme qui vient de surgir de l’obscurité et les menace de son fouet, prêt à frapper de toutes ses forces. Le coup va partir, c’est imminent. Certains sont à terre, d’autres se retournent dans leur fuite, l’air incrédule et horrifié ; l’un d’eux tente de se protéger le visage d’une main suppliante. Cette version du Christ chassant les marchands du Temple engage le spectateur malgré lui dans une scène de violence qui se poursuit hors champ, grâce à un cadrage serré et deux personnages renversés dans les coins inférieurs du tableau. Étrange, presque hypnotique, cette peinture où le temps semble suspendu en dépit de l’action en cours est l’œuvre d’un peintre aussi méconnu que génial : Valentin de Boulogne (1591–1632), sans doute le plus mélancolique des « caravagesques », ces artistes sous la coupe de Caravage (1571–1610) qui adoptèrent sa manière naturaliste et son sens extrême du clair-obscur autant que son mode de vie débridé.

Le Metropolitan Museum of Art de New York et le musée du Louvre offrent à Valentin sa première exposition monographique : un événement exceptionnel, car ses peintures, très fragiles, ne voyagent jamais. Quatre siècles après leur création, celles-ci n’ont rien perdu de leur pouvoir de fascination. Au contraire, difficile de ne pas se laisser happer par ces ambiances ténébreuses à l’émotion contenue, témoignant d’une profonde humanité et dans lesquelles le peintre semble s’adresser directement à l’âme du spectateur. D’ailleurs, les plus grandes familles de la noblesse romaine ne s’y trompèrent pas, qui s’arrachèrent les toiles de Valentin à des prix faramineux au lendemain de sa mort, à l’âge de 41 ans.

Valentin de Boulogne, Martyre de saint Procès et saint Martinien
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Valentin de Boulogne, Martyre de saint Procès et saint Martinien, vers 1629–1630

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Étendus tête-bêche, les deux suppliciés, peints avec un réalisme saisissant, vont vivre l’enfer sous les coups de leurs bourreaux. L’un deux, penché en avant, fait chauffer un tisonnier ; un autre s’apprête à les frapper à mort, tandis que le troisième tourne de toutes ses forces la roue à laquelle ils sont attachés. L’ange tombé du ciel pour leur donner la palme des martyrs accentue le dynamisme de la composition. C’est grâce à ce chef-d’œuvre sublimement chorégraphié que l’artiste accédera à la gloire.

Huile sur toile • 302 × 192 cm • Coll. Pinacoteca, Vatican • © Musées du Vatican, Cité du Vatican, Rome.

Comme bon nombre de jeunes artistes français, allemands, espagnols, italiens et hollandais, Valentin fait le voyage à Rome, capitale des arts, espérant trouver l’inspiration et de généreux mécènes. Fils d’un peintre-verrier originaire de Coulommiers, il arrive dans la Ville éternelle avant 1610 et tombe immédiatement en pâmoison devant l’œuvre de Caravage qu’il va réinventer « à l’aune de son propre génie » et « sans jamais se répéter », explique Annick Lemoine, commissaire de l’exposition. Probablement apprenti chez un peintre maniériste réputé, Pietro Veri, Valentin de Boulogne se montre dès ses débuts exigeant, visant toujours l’excellence. Son ami, le peintre et graveur allemand Joachim von Sandrart, expliquait qu’il n’entendait « s’incliner devant personne ».

Une vie dissolue dans les bas-fonds de Rome

Ni Caravage, ni Manfredi ou Ribera, les deux autres grandes figures du caravagisme auxquelles ses premiers tableaux semblent vouloir se mesurer. Excepté ces quelques éléments, on sait peu de chose de sa formation et de sa vie en général. L’artiste ne fut pas marié, n’eut pas d’enfants. Comme Caravage, il choisit de mener une vie dissolue dans les bas-fonds de Rome, puisant dans les tavernes et ruelles obscures ses principaux modèles, soldats au chômage, mendiants, prostituées, bohémiennes, musiciens, joueurs de cartes incarnant des personnages sacrés ou interprétant leur propre rôle dans des scènes de genre nocturnes. Valentin vit dans des conditions précaires, travaille « à la journée » pour plusieurs ateliers et s’oublie, la nuit venue, dans les tavernes mal famées où la situation dégénère souvent en rixes, au cours desquelles certains de ses confrères perdent la vie.

Valentin de Boulogne, Le Christ et la femme adultère
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Valentin de Boulogne, Le Christ et la femme adultère, vers 1618-1622

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« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Pour illustrer ce célèbre épisode du Nouveau Testament où Jésus renvoie les Pharisiens à leur propre conscience, l’artiste se concentre sur la rencontre entre le Christ (dont les drapés sont restitués avec une palette délicate) et la femme dont il fait ressortir la blancheur et la fragilité dans un clair-obscur très marqué.

Huile sur toile • 167 x 221,3 cm • Coll. & © J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Le peintre se tient à l’écart des institutions et du milieu culturel français dominé par les figures des très sérieux Simon Vouet et Nicolas Poussin. Il leur préfère de loin la compagnie des « Bentvueghels ». Association délirante de jeunes artistes originaires des Pays-Bas réunis sous l’égide de Bacchus, dieu de l’Ivresse et de l’Inspiration artistique, ils se soutiennent et organisent des fêtes pareilles à des orgies romaines, s’affublant de petits surnoms. Pour Valentin, ce sera « l’amoureux ». Un amoureux sans cesse sur le fil entre introspection et émotion, qui ne cesse de jouer, souligne Annick Lemoine, « l’ambiguïté du dialogue entre passé et présent, entre sujet historique et portrait contemporain, entre présence vivante et fiction peinte ».

Valentin de Boulogne, Saint Jean-Baptiste
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Valentin de Boulogne, Saint Jean-Baptiste, vers 1613–1614

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Derrière ce Jean-Baptiste, accompagné de son traditionnel agneau mais portant une surprenante moustache, pourrait bien se cacher un autoportrait de Valentin. Thèse accréditée par son attitude, celle d’un artiste posant devant son miroir.

Huile sur toile • 132 × 98 cm • Coll. particulière

Les premières toiles connues de Valentin sont les plus contrastées. Des figures massives occupent tout l’espace dans une ambiance théâtrale. La gestuelle des personnages est très marquée, et l’un d’eux prend souvent à partie le spectateur. À la composition rigoureuse et savamment structurée par grandes diagonales répond un découpage arbitraire des corps. Et, surtout, chaque individu est décrit avec une incroyable véracité. Portraitiste hors pair, Valentin parvient à traduire la complexité de la psychologie humaine dans une gamme colorée digne de la palette vénitienne. Il donne à ses modèles les rôles principaux d’une étrange comédie humaine qui, à partir de 1623–1625, comme le remarquait l’éminent historien de l’art Jacques Thuillier, se teinte « d’une sorte d’irréparable tristesse ». En témoigne le Concert au bas-relief, évocation poétique et silencieuse (malgré les nombreux instruments représentés) du sentiment de mélancolie à laquelle nous ramène aussi bien l’attitude de l’enfant au centre de l’image que le bas-relief antique – un fragment en terre cuite illustrant les (tristes) noces de Thétis et Pélée. Aucun regard ne se croise, chaque protagoniste semble absorbé dans ses propres pensées. « Les figures peintes ne se contentent pas d’agir, elles réfléchissent », souligne Annick Lemoine.

Pas étonnant dès lors que la puissante famille des Barberini soit tombée sous le charme de cet artiste singulier. Particulièrement le cardinal-neveu du pape, Francesco Barberini, qui lui fait deux commandes prestigieuses : une immense Allégorie de l’Italie, célébration politique du pontificat d’Urbain VIII, et un retable pour la basilique Saint-Pierre, le Martyre de saint Procès et saint Martinien. Dès son installation en 1630 dans la chapelle où sont conservées les reliques, le tableau fait sensation. Les amateurs le comparent au Martyre de saint Érasme que Poussin a réalisé l’année précédente pour la basilique et confrontent leurs arguments pour savoir laquelle des deux œuvres est la meilleure. Valentin devient « l’un des artistes les plus importants de Rome, donc du monde », précise Sébastien Allard, directeur du département des peintures du Louvre et co-commissaire de la manifestation.

Valentin de Boulogne, David avec la tête de Goliath
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Valentin de Boulogne, David avec la tête de Goliath, vers 1615-1616

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Prenant le spectateur à partie, le jeune berger exhibe son trophée au premier plan de ce terrifiant tableau. Quelle audace ! Aucun artiste avant Valentin de Boulogne (même Caravage, qui réalisa trois versions de l’épisode biblique) n’avait osé confronter le spectateur de si près à la tête ensanglantée du géant décapité.

Huile sur toile • 99 x 134 cm • Coll. Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid. • © Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Il meurt en pleine gloire, mais sans avoir eu le temps de faire fortune.

Mais « l’amoureux » n’aura pas eu le temps de profiter de sa notoriété. De retour d’une soirée de beuverie, il se jette à l’aube dans l’eau glacée de la fontaine du Babuino. La violente fièvre qu’il contracte alors l’emporte en quelques jours. Il meurt en pleine gloire, mais sans avoir eu le temps de faire fortune. Et c’est l’antiquaire Cassiano dal Pozzo, l’un de ses admirateurs, qui finance les obsèques. Ses tableaux rejoignent les collections les plus prestigieuses : Mazarin, ministre de Louis XIV, acquiert neuf toiles de l’artiste (aujourd’hui conservées au Louvre), tandis que la poignante série des quatre évangélistes va orner la Chambre du roi à Versailles. Célébré tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, c’est Valentin que David vient admirer quand il se rend à Rome avant que Courbet et Manet ne louent sa merveilleuse capacité à peindre d’après nature. Le XXe siècle lui préférera son contemporain français Georges de La Tour et ses effets d’ombre et de lumière poussés à l’extrême, regrettait l’historien de l’art Jean-Pierre Cuzin. Valentin reprend aujourd’hui la place qu’il mérite à ses côtés.

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Quarante tableaux et une probable découverte

Plus de quarante ans après l’exposition du Grand Palais « Valentin et les caravagesques français » qui l’avait révélé aux côtés de ses compagnons du clair-obscur, le Louvre célèbre en solo le génie subtil de Valentin de Boulogne. Conçue avec le Metropolitan Museum of Art de New York (où elle a d’abord été présentée), l’exposition réunit une quarantaine de peintures sur la soixantaine aujourd’hui connues. L’occasion pour les spécialistes de faire le point sur la carrière et la vie de cet artiste mystérieux. Et peut-être aussi d’une découverte, celle d’un tableau conservé dans les réserves du Louvre, un Christ aux outrages jusque-là considéré comme une copie, mais dont l’étude approfondie doit révéler s’il s’agit ou non d’un nouveau Valentin…

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À lire

Valentin de Boulogne – Réinventer Caravage • Catalogue

coéd. Officina Libraria / Musée du Louvre • 300p • 39 €

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Valentin de Boulogne - Réinventer Caravage

Du 22 février 2017 au 22 mai 2017

Retrouvez dans l’Encyclo : Baroque

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