RÉCIT

La vasque olympique, hommage à l’envol spectaculaire du premier ballon à gaz aux Tuileries en 1783

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C’est une des images les plus fortes de ces Jeux 2024 ! La vasque olympique en forme de montgolfière, qui s’est allumée et envolée depuis le jardin des Tuileries pour illuminer le ciel de Paris. Mais saviez-vous qu’au même endroit, il y a 240 ans, s’est élevé le premier ballon à gaz, sous le regard ébahi de quelque 400 000 spectateurs ? Un exploit qui a suscité, dans la France des Lumières, un engouement sans pareil, et dont les JO ravivent aujourd’hui le souvenir.
Anonyme, Ascension de Charles et Robert, aux Tuileries, le 1<sup>er</sup> décembre 1783 (détail)
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Anonyme, Ascension de Charles et Robert, aux Tuileries, le 1er décembre 1783 (détail), 1783

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Coll. musée Carnavalet, Histoire de Paris • ©Paris Musées Collections

L’image, presque irréelle, est déjà entrée dans l’histoire. Vendredi 26 juillet au jardin des Tuileries, les champions Marie-José Pérec et Teddy Riner ont enflammé la vasque des Jeux olympiques au terme d’une cérémonie grandiose qui aura marqué tous les esprits. Une scène qui s’est répétée le 28 août pour l’inauguration des Jeux Paralympiques. Surmonté d’un ballon monumental, cet anneau incandescent (imaginé par Mathieu Lehanneur qui a aussi dessiné la torche) s’est alors élevé dans le ciel telle une montgolfière, embrasant la nuit parisienne de son feu sacré. Si le designer s’est, au lendemain de la cérémonie, défendu dans les médias de toute référence aux célèbres frères Montgolfier, ce symbole d’une poésie folle rappelle pourtant un événement singulier survenu au même endroit, près de deux siècles et demi plus tôt…

Nous sommes le 1er décembre 1783. Aux Tuileries, une foule immense se presse dans les allées – vite, le spectacle va commencer ! Dans quelques instants, Jacques Charles s’apprête à effectuer, devant 400 000 spectateurs ébahis, le premier vol de ballon à hydrogène habité ! L’heure est aux ultimes préparatifs. Bien que concentré, le scientifique fulmine. Quelques semaines auparavant, il s’est fait voler la vedette par deux frères nommés Montgolfier ! Voilà plusieurs mois que ces deux amateurs ardéchois, papetiers de leur état, s’affairaient à toutes sortes d’expériences pour faire s’envoler des ballons gonflés d’air chaud, grâce à une nacelle remplie de paille et de laine en combustion.

Une montgolfière à Versailles

Expérience aérostatique à Versailles le dix-neuf Septembre 1783
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Expérience aérostatique à Versailles le dix-neuf Septembre 1783, 1783

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En présence de leurs Majestés, de la Famille Royale et de plus de 130 mille Spectateurs. Par Mrs. de Montgolfier avec un Ballon de 57 Pieds de hauteur sur 41 de diamètre. Cette Superbe machine a fond d’Azur avec le Chiffre du Roi et divers ornements en couleurs d’Or, déplaçoit 37500 pieds cubes d’Air Atmosphorique pesant 3192 livres mais la vapeur dont on la remplissoit, pesant moins que l’Air commun, il restait une rupture d’équilibre de 1596 livres sur quoi la machine et la Cage ou étoit un Mouton un Coq et un Canard, pesant ensemble 900, et ce poids devant être soustrait, le Ballon auroit pu enlever encore 696 livres. A une heure un Coup de Canon annonça qu’on alloit remplir la machine, onze minutes après un second coup apprit quelle étoit plaine et un 3e. quelle alloit partir, elle s’éleva alors majestueusement a une grande hauteur a la surprise des Spectateurs et au bruit des acclamations public. Elle se soutint quelque temps en équilibre et descendit lentement 8 minutes après, à 1700 toises de distance du point de son départ dans le Bois de Vaucresson Carrefour Marechal. Le Mouton le Coq et le Canard n’éprouvèrent aucune incommodité

eau-forte coloriée • 28,5 × 13,3 cm • Coll. BnF, Paris

Après plusieurs essais concluants, ils présentent leur invention au roi, à Versailles. Le 19 septembre 1783, « Le Réveillon », monumental ballon bleu azur décoré de deux « L » dorés entrelacés, s’élance dans les airs avec à son bord un canard, un coq et un mouton. Malgré une déchirure survenue après 8 minutes de vol et 3,5 kilomètres parcourus, l’expérience des Montgolfier est couronnée de succès. Les occupants à poils et à plumes finiront leurs jours à la Ménagerie du Roi, en remerciement de leurs bons et loyaux services. Le 21 novembre, nouvelle tentative : cette fois, le vol est habité ! Au château de la Muette, en présence du dauphin, le scientifique Pilâtre de Rozier embarque dans la nacelle des Montgolfier avec le marquis d’Arlandes. 20 minutes après son décollage, le ballon se pose en douceur sur la Butte-aux-Cailles…

Revenons au Tuileries. Bien décidé à prendre sa revanche sur ce duo d’amateurs, Jacques Charles sait qu’il peut compter sur son invention, bien plus aboutie. Il a raison ! Contrairement à celui des Montgolfier qu’il juge complètement archaïque, son ballon, fabriqué à partir de taffetas imperméable recouvert de gomme élastique, est gonflé à l’hydrogène, un gaz plus léger que l’oxygène. Nacelle, soupape, filet, lest :  tous les appareillages conçus par le scientifique des Lumières sont toujours employés de nos jours.

La foule en liesse

L’heure du décollage approche, mais voilà qu’un bruit court parmi la foule… Par l’intermédiaire d’un messager, le roi aurait interdit le vol ! Qu’importe : sûr de son succès, Jacques Charles embarque dans la nacelle de « La Charlière » au côté de l’ingénieur Marie-Noël Robert, avec du champagne. Voilà le moment tant attendu. À 13h45, la corde qui retient le ballon au sol est coupée net. Les spectateurs retiennent leur souffle. « La Charlière » s’élève doucement dans les airs…

Anonyme, Ascension de Charles et Robert, aux Tuileries, le 1<sup>er</sup> décembre 1783
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Anonyme, Ascension de Charles et Robert, aux Tuileries, le 1er décembre 1783, 1783

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Huile sur toile • 107 × 78 cm • Coll. musée Carnavalet, Histoire de Paris • CC0 Paris Musées Collections

« Tout Paris était sorti, aux Tuileries, sur les quais et les ponts, dans les champs, les rues, aux fenêtres ou sur les sommets des maisons, sans compter les habitants des villes et villages des environs. »

Benjamin Franklin

« Tout Paris était sorti, aux Tuileries, sur les quais et les ponts, dans les champs, les rues, aux fenêtres ou sur les sommets des maisons, sans compter les habitants des villes et villages des environs. Jamais auparavant une expérience philosophique n’avait été si magnifiquement soutenue », raconte, dans une lettre écrite ce 1er décembre 1783, un certain Benjamin Franklin, alors ambassadeur des États-Unis en France. Présent aux Tuileries, il a vu les deux scientifiques brandir leurs petits fanions blancs et saluer la foule en liesse, avant de disparaître au loin. Ils atteignent bientôt la hauteur de 500 mètres et survolent la région parisienne. Sur le plancher des vaches, les paysans ébahis courent après le ballon « comme des enfants qui poursuivent des papillons dans une prairie », relatera Jacques Charles.

Là-haut dans le ciel, le physicien savoure son exploit : « Jamais rien n’égalera ce moment d’hilarité qui s’empara de mon existence lorsque je sentis que je fuyais de terre. Ce n’était pas du plaisir, c’était du bonheur. Échappé aux tourments affreux de la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout en m’élevant au-dessus de tout. À ce sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore, l’admiration du majestueux spectacle qui s’offrait à nous. De quelque côté que nous abaissions nos regards, tout était têtes ; au-dessus de nous, un ciel sans nuage. » Après avoir parcouru plus de 40 kilomètres, les scientifiques se posent en douceur au beau milieu d’un champ à Nesles-la-Vallée. Non content de sa réussite, Jacques Charles remonte dans son ballon qui, libre comme l’air, s’élève cette fois à près de 3 000 mètres d’altitude ! Deux jours plus tard, il fera le récit de son fabuleux exploit à l’Académie des Sciences, face à un auditoire captivé.

Le vol de Jacques Charles et de Marie-Noël Robert au Jardin des Tuileries, le 1<sup>er</sup> décembre 1783. Ils se sont envolés de Paris vers une zone située entre Nesle et Hédouville, à 43 kilomètres.
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Le vol de Jacques Charles et de Marie-Noël Robert au Jardin des Tuileries, le 1er décembre 1783. Ils se sont envolés de Paris vers une zone située entre Nesle et Hédouville, à 43 kilomètres., 1783

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Gravure colorée • © Bridgeman Images

Bientôt, comme le racontera magnifiquement le comte de Ségur dans ses Mémoires, le Tout-Paris se passionne pour les ballons : « Après ce triomphe du génie sur la nature, après cette journée mémorable, chacun des spectateurs se sentait comme grandi ; l’impossible ne paraissait plus un mot français ; on eût dit que toutes les bornes venaient de disparaître devant l’orgueil ambitieux de l’esprit humain. Les jours suivants, on entendait dans tous les salons de Paris tout ce que l’imagination peut ajouter à la vérité […] car même lorsque la science et la raison font les plus grands pas, la folie en profite encore pour étendre son domaine. »

À la conquête des airs et des arts

La Coquette phisicienne
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La Coquette phisicienne, 1784

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Eau-forte appartenant au « Recueil. Histoire des Ballons » Tome 4 Volume 3 • Coll. BnF, Paris

L’engouement est tel qu’on assiste alors à une véritable « ballomanie » ! Gravures, papiers peints, porcelaines, pendules… : les arts décoratifs se mettent au diapason de cette mode qui fait aussi fureur chez les élégantes. Montgolfières et charlières inspirent alors les robes et les coiffures les plus extravagantes. Célébrées par la culture populaire, elles font naître des chansons telles que les « Globes séduisans » (sic) : « Le beau sexe encourage le projet merveilleux, d’aller sur un nuage s’asseoir auprès des dieux, tromper le fin Mercure, dérober avec Art de Venus la ceinture et boire le nectar ».

Près de 250 ans plus tard, il ne reste aux Tuileries aucune trace de cet exploit, à l’exception d’une discrète plaque posée par l’Aero-club de France, près de l’entrée située place de la Concorde. La vasque olympique, quant à elle, embrasera tous les soirs le ciel de Paris pendant la durée des Jeux. Certains, à l’image d’Anne Hidalgo, verraient bien ce fabuleux symbole demeurer. Une décision que n’auraient sans doute pas boudée Jacques Charles, Pilâtre de Rozier et les frères Montgolfier – ces savants fous des Lumières qui, en réalisant le rêve d’Icare, ont tutoyé l’Olympe.

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