Actu

6,2 millions de dollars : pourquoi la banane scotchée de Cattelan explose les enchères

Par

Publié le , mis à jour le
Maurizio Cattelan, Comedian
voir toutes les images

Maurizio Cattelan, Comedian, 2019

i

Courtesy Maurizio Cattelan Archive / Perrotin Gallery / photo Rhona Whise

Le résultat s’est révélé encore plus fou que prévu : ce mercredi 20 novembre chez Sotheby’s New York, la simple banane scotchée à un mur blanc avec un morceau de ruban adhésif gris par l’artiste italien Maurizio Cattelan (né en 1960) a été adjugée pour la somme astronomique de 5,2 millions de dollars – 6,2 millions avec frais. Soit cinq à six fois l’estimation donnée cet automne par la maison de vente aux enchères, qui l’avait exposée dans ses locaux aux quatre coins du monde lors d’une tournée de trois semaines avant de la faire passer sous le marteau ! Mais quel est donc son secret ?

Depuis cinq ans, cette œuvre facétieuse baptisée Comedian (2019) ne cesse de faire les gros titres, et de diviser l’opinion, suscitant tour à tour moqueries, fascination et colère. Dès son apparition sur une cimaise du stand de la galerie Perrotin à la foire Art Basel Miami Beach en 2019, elle avait fait couler beaucoup d’encre (et causé un fou rire mondial) lorsqu’un collectionneur français l’avait achetée 120 000 dollars. Ce qui, déjà à l’époque, avait fait de cette banane le fruit le plus cher au monde.

Cinq ans de polémiques

Si certains applaudissent son insolente désinvolture et son comique absurde, beaucoup la voient comme le symbole d’un art contemporain sans queue ni tête, gouverné par le vide, l’imposture et la spéculation… Mais aussi comme l’emblème d’une déconnexion indécente de la réalité, à l’heure où des millions de personnes dans le monde souffrent de la faim. Pour couronner le tout, l’artiste a même été accusé de plagiat par l’artiste californien Joe Morford, auteur de Banana & Orange (2000), qui lui a fait un procès – gagné par Cattelan en 2023.

Utilisée par des grévistes et des sans-abri pour dénoncer les inégalités économiques, et maintes fois parodiée sur les réseaux sociaux, la fameuse banane avait même été dévorée en 2019 à Art Basel Miami Beach par l’artiste américain d’origine géorgienne David Datuna, à l’occasion d’une performance intitulée Hungry Artist, puis de nouveau engloutie en 2023 par un étudiant coréen lors d’une exposition temporaire à Séoul. Gestes qui avaient accentué son caractère trivial et éphémère contrastant avec son prix faramineux.

« Comedian » de Maurizio Cattelan lors de la vente chez Sotheby’s New York
voir toutes les images

« Comedian » de Maurizio Cattelan lors de la vente chez Sotheby’s New York, 20 novembre 2024

i

© Sotheby’s

Son nouveau propriétaire, le riche collectionneur chinois Justin Sun, fondateur de la plateforme de cryptomonnaie Tron, a justement promis de « manger la banane pour en faire une expérience artistique unique ». Ce qui ne prêtera pas vraiment à conséquence puisque l’acheteur s’est vu remettre un protocole précisant que ce fruit, accroché précisément à 175 centimètres du sol, à un angle de 37 degrés, doit être remplacé tous les sept à dix jours par un autre, processus de décomposition oblige…

Une installation qui bouscule les codes de l’art

« Il ne s’agit pas seulement d’une œuvre d’art, mais d’un phénomène culturel qui fait le lien entre les mondes de l’art, les mèmes internet et la communauté des cryptomonnaies. »

Justin Sun

Mais pourquoi ce simple fruit périssable pulvérise-t-il tous les records ? L’acheteur ne se serait-il pas fait « bananer » ? « Cette pièce s’est fait une place parmi les œuvres les plus radicales, de Duchamp à Warhol », justifie avec sérieux Sotheby’s sur son compte Instagram. Comme pour le fameux urinoir retourné de Marcel Duchamp (Fontaine, 1917) – dans lequel avait uriné ensuite l’artiste Pierre Pinoncelli en 1993 –, la valeur qui lui est accordée n’est en effet pas liée à sa matérialité mais à l’idée et au geste… Un geste provocateur qui, par sa trivialité et son humour, interroge de nouveau le statut de l’œuvre d’art et la défétichise, à l’instar de Merde d’artiste (1961) – des boîtes de conserve étiquetées, numérotées et signées contenant les excréments de l’artiste italien Piero Manzoni.

Piero Manzoni, Merde d’artiste
voir toutes les images

Piero Manzoni, Merde d’artiste, mai 1961

i

Fer-blanc et papier • diamètre 6,5 cm • © Piero Manzoni ADAGP Paris 2023 / Wikimedia Commons

Telle une peau de banane sur laquelle glisse le monde de l’art, Comedian apparaît comme un savoureux pied-de-nez au marché et à ses codes ! La forme du fruit, qui évoque un sourire (d’où l’expression « avoir la banane ») mais aussi un sexe dressé, accentue la provocation du geste. Comme un doigt d’honneur (geste que Cattelan avait justement décliné en sculpture géante devant la Bourse de Milan en 2010), l’œuvre est l’expression de la « virilité » de l’artiste prenant le contrôle du système. Exactement comme lorsque l’Italien avait scotché (avec le même ruban adhésif gris que Comedian) son galeriste Massimo De Carlo à un mur pendant un vernissage en 1999. Un acte de domination le mettant « hors d’état de nuire » et lui donnant l’apparence d’un trophée humilié, d’un insecte punaisé.

Ode à la banane

Des achats de performances à la « sculpture invisible » de Salvatore Garau vendue 15 000 euros en 2021, Justin Sun n’est pas le premier collectionneur à acquérir à un prix très élevé quelque chose d’éphémère ou d’immatériel. Sauf que Comedian possède tout de même une matérialité, et une forme frappante qui ressemble à un logo – au point que la galerie Perrotin en a même fait le sien sur son compte Instagram…

« Pour moi, Comedian n’était pas une plaisanterie, mais une réflexion sincère sur ce à quoi nous donnons de la valeur », avait déclaré Cattelan en 2021. L’élément matériel central de l’œuvre, la banane, est un produit naturel, une œuvre de la nature qui représente une denrée essentielle pour l’humanité. Cette banane, qui meurt et renaît inlassablement, n’incarnerait-elle pas toutes les bananes du monde, le cycle de la vie ? Et si c’était cela, la nourriture fournie par la terre et dont dépend notre survie, qui avait le plus de valeur sur cette planète, et constituait l’art véritable ?

« Cette œuvre conceptuelle a déjà marqué son époque »

Avant la vente, Sotheby’s avait déclaré qu’il serait possible d’acheter l’œuvre sous forme de cryptomonnaie, ce qu’a fait Justin Sun – réalisant au passage une belle opération de communication pour lui-même et sa plateforme de monnaie numérique. Une monnaie immatérielle qui fait écho à la part d’immatérialité de Comedian et à cette réflexion sur la valeur. « Je pense que cette œuvre fera partie de l’histoire », a commenté l’acquéreur sur le réseau social X (ex-Twitter). « Il ne s’agit pas seulement d’une œuvre d’art, mais d’un phénomène culturel qui fait le lien entre les mondes de l’art, les mèmes internet et la communauté des cryptomonnaies ».

Reste une dernière question : en tentant de justifier l’œuvre et son prix, ne glissons-nous pas justement sur une peau de banane laissée par Cattelan, en jouant le jeu des excès et de la part d’esbroufe du marché de l’art contemporain ? Quoi qu’on en pense, Comedian invite à une profonde réflexion, et restera dans les mémoires. Pour le galeriste Emmanuel Perrotin, qui représente Maurizio Cattelan depuis 30 ans, « cette œuvre conceptuelle a déjà marqué son époque. Elle restera un symbole fort pour longtemps et continuera pour de nombreuses années à susciter des débats et des réflexions, ce qui est le propre d’une démarche artistique pertinente. Le résultat de la vente chez Sotheby’s participe encore à son histoire, qui est loin d’être terminée ! ».

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi