SÉRIE - LES GRANDS PROCÈS DE L'ART

Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel

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C’est un procès retentissant qui a récemment lancé le débat sur ce qui définit le véritable auteur d’une œuvre d’art : l’idée, ou la main ? Retour sur l’incroyable guerre juridique lancée en 2018 par le sculpteur de statues de cire hyperréalistes Daniel Druet contre l’artiste conceptuel Maurizio Cattelan, star de l’art contemporain. Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Maurizio Cattelan posant à coté de “Little Cattelan from Rotterdam” (2010) lors de l’exposition à la Monnaie de Paris en 2016
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Maurizio Cattelan posant à coté de “Little Cattelan from Rotterdam” (2010) lors de l’exposition à la Monnaie de Paris en 2016

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© Ginies / Sipa

En soutane brodée d’or, férule à la main, le pape est allongé sur le sol, écrasé sous le poids d’une météorite qui semble lui être tombée dessus. Intitulée La Nona Ora ou La Neuvième Heure (1999) [ill. plus bas], cette œuvre à la fois géniale, simple et puissante, qui représente en une image percutante la religion rattrapée par la science et la réalité, est signée Maurizio Cattelan (né en 1960). Un artiste italien réputé pour ses œuvres provocatrices…

D’un réalisme saisissant, ce pape a été confectionné en cire, résine polyester et cheveux naturels. Exactement comme un autre personnage perturbant du corpus de Cattelan : un petit Adolf Hitler agenouillé en prière, comme pour demander pénitence pour ses crimes (Him, 2001) – œuvre exposée actuellement à la Bourse de Commerce-Pinault Collection.

Daniel Druet, sculpteur attitré du musée Grévin

Daniel Druet au milieu de deux de ses œuvres: le chef Paul Bocuse et l’écrivain Jean Dutourd le 3 novembre 1983 lors de son exposition à l’espace Cardin à Paris
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Daniel Druet au milieu de deux de ses œuvres: le chef Paul Bocuse et l’écrivain Jean Dutourd le 3 novembre 1983 lors de son exposition à l’espace Cardin à Paris

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© AGIP / Bridgeman Images

Mais ces deux créations, les plus acclamées de l’artiste, n’ont pas été façonnées par Cattelan lui-même. Pour les réaliser, ce dernier a fait appel à un certain Daniel Druet (né en 1941). Ce natif de Montreuil, de vingt ans son aîné, est alors inconnu du milieu de l’art contemporain. Fils de peintre, formé aux Beaux-Arts, Druet a néanmoins été deux fois grand prix de Rome, en 1967 et en 1968, et a fréquenté de nombreuses célébrités en tant que sculpteur attitré du musée Grévin, pour lequel il a réalisé 200 statues entre 1973 et 1983. Philippe Noiret, Coluche, Paul Bocuse, Michel Drucker, Serge Gainsbourg, Raymond Devos, le président français François Mitterrand et même le pape Jean-Paul II ont posé pour lui en chair et en os ! L’artiste est en particulier apprécié pour sa capacité à rendre les regards, et donc les émotions, de ses illustres modèles grâce à ses choix puisés dans une importante collection d’yeux de verre du XIXe siècle…

Maurizio Cattelan, La Rivoluzione siamo noi
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Maurizio Cattelan, La Rivoluzione siamo noi, 2000

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Résine polyester, cire, pigment, costume, raque en métal • 189,9 × 47 × 52,1 cm • Coll. Guggenheim museum, New York • © Solomon R. Guggenheim Foundation, New York / © Maurizio Cattelan

Daniel Druet désire cependant pouvoir s’exprimer de manière plus artistique. Un jour, Cattelan, qui a vu sa sculpture du pape au musée Grévin, et enquêté pour connaître son nom, toque à sa porte. Entre 1999 et 2006, le Français exécute donc, à la demande de l’Italien, huit personnages en cire : le pape écrasé par une météorite, l’Adolf Hitler agenouillé, un autoportrait de Cattelan émergeant d’un trou dans le sol (Little Cattelan from Rotterdam, 2000), La Rivoluzione siamo noi (2000), Frank & Jamie (2002), Stephanie (2002), Betsy (2003) et Now (2004). Le sculpteur les a toutes signées discrètement, en apposant son nom dans la nuque ou sur le cou des personnages.

Une œuvre adjugée 17,189 millions de dollars

Maurizio Cattelan, Frank & Jamie
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Maurizio Cattelan, Frank & Jamie, 2002

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Mannequins en cire, vêtements, chaussures • Frank 191,7 × 63,5 × 52,7 cm ; Jamie 182,2 × 62,8 × 45,7 cm • Courtesy Perrotin / © Maurizio Cattelan

Daniel Druet a bien été payé pour ce travail : 33 000 euros en moyenne pour chaque œuvre, en commençant par 17 000 pour la première, le même tarif qu’au musée Grévin à l’époque. Mais rien d’aussi stratosphérique que les sommes qu’a empochées ensuite Cattelan en vendant ces œuvres signées de son seul nom – ainsi, son Adolf Hitler a été adjugé 17,189 millions de dollars en 2016 ! Sans prétendre à de telles rémunérations, Druet aurait demandé plusieurs fois à ce que son nom soit au moins cité dans les expositions d’œuvres de Cattelan. Mais rien à faire : l’artiste ne le crédite jamais dans les salles, et ne l’invite même pas au vernissage de son exposition « Not Afraid Of Love » à la Monnaie de Paris en 2016, où pas un seul cartel ne mentionne sa participation…

Vert de rage, Druet se met à modeler dans son atelier une grande sculpture en résine représentant Cattelan en coucou, oiseau réputé pour voler le nid des autres. L’Italien au grand nez semblable à un bec y apparaît surgissant ingénument d’un œuf, tel un oisillon brisant sa coquille. En s’approchant, on constate que le nid dans lequel sont posés les œufs de coucou géants est fait d’un entrelacs de branches et de pinceaux. « Des outils dont il ne sait pas se servir », glissera, amer, l’artiste à la journaliste du Monde Pascale Nivelle, venue lui rendre visite en 2022.

Maurizio Cattelan, La Nona Ora (exposée à la Monnaie de Paris en 2016)
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Maurizio Cattelan, La Nona Ora (exposée à la Monnaie de Paris en 2016), 1999

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Résine polyester, cheveux naturels, accessoires, pierre, moquette • Dimensions variables selon l’espace • © Ginies / Sipa

En septembre 2018, il expose même cette œuvre au sein de la galerie France A. de Forceville, dans le 7e arrondissement parisien, sous le titre ironique Hommage à Maurizio Cattelan. Juste après, Druet aurait, dit-il au Monde, reçu des appels anonymes et une visite de trois hommes menaçants (faits supposés auxquels Cattelan et Perrotin, son galeriste, nient fermement être liés, dans un droit de réponse à l’article du Monde)…

Violation de droit d’auteur et contrefaçon

Qui est l’auteur ? Celui qui imagine et conceptualise l’œuvre, ou celui qui la réalise ? Le donneur d’ordre, ou l’exécutant ?

Mais la vengeance de Druet ne s’arrête pas là. En avril 2018, quelques mois avant l’exposition de ce coucou désopilant, il réclame en justice la paternité exclusive des huit œuvres en question en assignant le galeriste de Cattelan, Emmanuel Perrotin, ainsi que le musée de la Monnaie de Paris (et non Cattelan lui-même, dont il ne parvient pas à trouver l’adresse véritable, nécessaire à la procédure) pour violation de droit d’auteur et contrefaçon ! Le plaignant entend ainsi dénoncer « tous les artistes qui se servent du travail des autres pour se faire valoir »…

L’animatrice de télévision Evelyne Thomas qui a été choisie en octobre 2003 par un club de maires de France pour incarner la future « Marianne » pendant quatre ans, pose le 19 Novembre 2003 à Paris, pour le sculpteur Daniel Druet
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L’animatrice de télévision Evelyne Thomas qui a été choisie en octobre 2003 par un club de maires de France pour incarner la future « Marianne » pendant quatre ans, pose le 19 Novembre 2003 à Paris, pour le sculpteur Daniel Druet

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© Philippe Desmazes / Afp

Dès l’annonce de ce procès, le milieu de l’art contemporain s’affole. Avant le XXe siècle, le talent technique (même dans un atelier grouillant d’élèves assistants, comme ceux de Raphaël et Rubens) était primordial pour être respecté en tant qu’artiste… Mais les choses ont depuis bien changé. Dans le sillage des ready-made de Marcel Duchamp qui annonçaient la naissance de l’art conceptuel en affirmant soudain la primauté de l’idée sur la paternité physique de l’objet, de nombreux artistes conceptuels ou pop ont depuis les années 1960 recours à de « petites mains », des équipes, voire même des usines entières pour donner corps à leurs idées – on pense notamment à Jeff Koons, qui emploie plus d’une centaine d’exécutants pour fabriquer ses œuvres. Le procès lancé par Druet vient donc remettre en cause ces pratiques admises depuis des décennies en réinterrogeant la notion de création. Qui est l’auteur ? Celui qui imagine et conceptualise l’œuvre, ou celui qui la réalise ? Le donneur d’ordre, ou l’exécutant ? Si Druet gagne, une foule d’artistes va-t-elle soudain se retrouver assignée en justice ?

La preuve d’une certaine imposture ?

« La réalisation matérielle de l’œuvre passe au second plan par rapport à sa conception ».

Maître Éric Andrieu (avocat de Cattelan)

Lors de l’audience du 13 mai 2022, l’avocat du plaignant, maître Jean-Baptiste Bourgeois, défend la primauté du travail de la matière. « Quand on regarde le travail de ces œuvres, il est incontestable qu’on a une expression artistique », plaide-t-il. Alors que « M. Cattelan, de son propre aveu, est incapable de sculpter, est incapable de peindre, est incapable de dessiner » ! Sa banane scotchée à un mur, estimée à 120 000 dollars et qui a fait scandale lors de sa présentation à Art Basel en 2019, ne serait-elle pas, par ailleurs, la preuve d’une certaine imposture ?

Maurizio Cattelan, The Comedian
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Maurizio Cattelan, The Comedian, 2019

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© Maurizio Cattelan

« La réalisation matérielle de l’œuvre passe au second plan par rapport à sa conception », rétorque l’avocat de Cattelan, maître Éric Andrieu, qui soutient que l’identité du créateur de ces sculptures a aussi peu d’importance que celle du fabriquant de l’urinoir de Duchamp, tout l’intérêt de l’œuvre résidant dans l’idée et l’intention de Cattelan. « M. Druet a un savoir-faire […], mais ce savoir-faire n’implique aucun choix créatif, parce que tout ce qu’il va faire, c’est suivre des instructions. Des instructions d’une précision mathématique », poursuit-il.

Des commandes très floues

Pas du tout, selon Druet, qui affirme au contraire que ces commandes étaient très floues ! « Il envoyait un fax de dix lignes ou bien ses collaborateurs italiens, qui parlaient à peine français, me donnaient quelques instructions, raconte-t-il au journal Le Monde en 2022. Tout ça était assez vague, et c’était à moi de me débrouiller. ». « C’est faux. En réalité, Maurizio Cattelan envoie à ses prestataires des notes très détaillées, des directives claires, traduites si besoin […] et adressait souvent des demandes de modifications précises durant la réalisation », rétorque Perrotin dans un droit de réponse. Toujours dans Le Monde, Druet précise aussi que c’est lui qui a acheté le cercueil du Kennedy en cire, ainsi que les chaussures et le tissu du costume d’Hitler.

Mais le 8 juillet 2022, la justice donne tort au sculpteur de cire : le galeriste de Cattelan et le musée gagnent en première instance, puis une deuxième fois en appel en juin 2024. Pour les juges, Druet a eu tort de revendiquer « la qualité d’auteur unique des œuvres en cause », car il n’aurait fait que suivre les indications de Cattelan.

Maurizio Cattelan, Him (exposition à la Monnaie de Paris en 2016)
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Maurizio Cattelan, Him (exposition à la Monnaie de Paris en 2016), 2001

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Cire, cheveux humains, vêtements, résine polyester • 101 × 41 × 53 cm • © Ginies / Sipa

« Il est incontestable que les directives précises pour la mise en place des effigies de cire dans une configuration spécifique, relatives notamment à leur positionnement dans l’espace d’exposition, visant à jouer sur les émotions du public (surprise, empathie, amusement, répulsion etc.) ont été prescrites par Cattelan seul », tranche le tribunal, qui ajoute que « Daniel Druet ne pouvait en aucun cas – ni ne cherchait à le faire – s’arroger la moindre participation aux choix relatifs à l’agencement scénographique de la présentation desdites effigies (choix du bâtiment, des dimensions, direction du regard, éclairage…) ou au contenu de l’éventuel message à faire passer ».

Condamné à leur verser à chacun 10 000 euros…

Selon la cour d’appel, les demandes de Druet sont irrecevables car « la qualité d’auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou à ceux sous le nom de qui l’œuvre est divulguée ». Or Druet n’a selon les juges pas pu apporter la preuve qu’il aurait été à l’origine de choix artistiques qui auraient fait de lui autre chose qu’un simple exécutant.

Mais surtout, Druet a fait une erreur juridique. « N’ayant pas assigné en personne Maurizio Cattelan, l’auteur présumé Daniel Druet doit être déclaré irrecevable en toutes ses demandes au titre de la contrefaçon et de la violation de droit d’auteur », déclare le tribunal. Effectivement, si contrefaçon et violation de droit d’auteur il y a, seul Cattelan lui-même peut être mis en cause… La défaite est amère : au lieu de recevoir, comme il le réclamait, 3 millions d’euros de la galerie Perrotin, et 300 000 euros de la Monnaie de Paris, Druet est au contraire condamné à leur verser à chacun 10 000 euros.

Les avocats de la galerie Perrotin, maîtres Pierre-Yves Gautier et Pierre-Olivier Sur, exultent dans un communiqué : « Cette décision constitue une véritable jurisprudence en ce que, pour la première fois, les magistrats consacrent l’art conceptuel par une décision de principe ». Mais l’avocat du plaignant, Jean-Baptiste Bourgeois, ne l’entend pas de cette oreille. Dans ce jugement, « il n’y a pas une ligne sur le fond du dossier. C’est une fin de non-recevoir, pour une question de forme », déclare-t-il à l’AFP. « Forcément je regrette de ne pas avoir assigné Maurizio Cattelan au départ, mais je trouve la décision totalement infondée […]. Le même tribunal, la même chambre, en février 2020, certes dans une autre composition, avait reconnu recevables nos demandes », déplore-t-il.

Maurizio Cattelan posant avec « Is There Life Before Death » (2010) lors de l’exposition « Not Afraid of Love » à la Monnaie de Paris en 2016
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Maurizio Cattelan posant avec « Is There Life Before Death » (2010) lors de l’exposition « Not Afraid of Love » à la Monnaie de Paris en 2016

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© Philippe Wojazer / Reuters

La fin de ce procès laisse donc un goût d’inachevé. Le sculpteur aurait eu davantage de chances de gagner en assignant directement Cattelan (ce qu’envisage désormais l’avocat de Druet) et en revendiquant non pas la paternité totale des œuvres mais une reconnaissance publique, sur les cartels et autres documents officiels, de sa qualité de coauteur ou d’exécutant.

Ainsi reformulée, la demande ouvre un débat. D’un côté, il est très fréquent que des prestataires ne soient pas crédités, cela étant tributaire des clauses du contrat qui a été signé avec le commanditaire – ainsi, Druet aurait peut-être simplement manqué de prudence au moment de conclure un accord avec Cattelan, en ne songeant pas à énoncer ses conditions dès le départ concernant le crédit. De l’autre, lorsque le travail d’un exécutant est à ce point remarquable techniquement, et joue un si grand rôle dans la réception de l’œuvre, cette personne ne mériterait-elle pas d’être créditée ? Ainsi, lorsqu’un artiste crée une œuvre traduite en céramique à la manufacture de Sèvres, ou un carton converti en tapisserie à la manufacture des Gobelins, ces deux lieux sont toujours systématiquement mentionnés, en raison de leur prestige mais aussi de la part importante, nécessitant un précieux savoir-faire, qu’ils ont prise à la réalisation de l’œuvre finale. Reste à attendre le prochain procès pour être enfin fixés !

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