Banksy, Crude Oil (Vettriano), octobre 2005
Huile sur toile • 91 x 122 cm
Saviez-vous que Banksy peignait aussi des huiles sur toile ? Le 4 mars à Londres, la maison d’enchères Sotheby’s vendra l’un de ces surprenants et rarissimes tableaux peint en 2005 : Crude Oil (Vettriano), dit « Toxic Beach » (« Plage toxique »). Issue de la collection personnelle du chanteur et bassiste Mark Hoppus, cofondateur du groupe pop punk californien Blink-182, qui l’avait acquise avec sa femme en 2011, l’œuvre intrigue les fans du street artiste.
« Nous avons aimé cette peinture dès le moment où nous l’avons vue. Incontestablement de Banksy, mais différente », commente le propriétaire de la toile dans un communiqué. Avec sa facture léchée, ses couleurs vives et son cadre bourgeois orné de moulures dorées, cette peinture entièrement réalisée au pinceau est en effet, à première vue, très différente des pochoirs en noir et blanc du mystérieux artiste anonyme, exécutés rapidement dans la rue ou sur du carton. Mais, en y regardant de plus près, elle se révèle en réalité très en phase avec son univers grinçant…
Si son style est inhabituel, c’est parce qu’il s’agit en fait d’un détournement d’un tableau très connu des Britanniques : The Singing Butler de Jack Vettriano (1992). Ce dernier représente un couple bourgeois en tenue de soirée, valsant sur une plage pluvieuse, abrités sous un parapluie tendu par leur majordome. Tout en étant méprisée par les grandes institutions, cette icône populaire a été acquise pour près de 900 000 euros en 2004, devenant à l’époque la peinture écossaise la plus chère de l’histoire, et même, pendant un temps, l’image la plus reproduite et vendue en Grande-Bretagne.
L’œuvre est typique de l’esprit de Banksy, qui dénonce régulièrement la responsabilité et l’inaction des élites face à la pollution et à la crise environnementale.
Fidèle à lui-même, le street artiste a transformé cette scène romantique en vision glauque et inquiétante. Dans sa version, la domestique qui se tenait à gauche, un parapluie à la main, a été remplacée par deux personnes en combinaison de protection, transportant un baril de déchets toxiques. L’une d’elles semble y déposer l’aile sombre d’un oiseau mazouté. À l’horizon, un pétrolier est en train de couler dans la mer. Une scène évoquant notamment la terrible marée noire provoquée par le naufrage de l’Erika, survenu en 1999 au large de la Bretagne.
Jack Vettriano, The Singing Butler, 1992
Huile sur toile • © Sotherby’s / AP / SIPA
Le couple élégamment vêtu continue de danser comme si de rien n’était. Positive et légère dans le tableau original, son insouciance se transforme ici en indifférence coupable. Avec son titre à double sens – Crude Oil, « Huile crue », qui évoque à la fois la peinture et le pétrole –, l’œuvre est typique de l’esprit de Banksy, qui dénonce régulièrement la responsabilité et l’inaction des élites face à la pollution et à la crise environnementale.
En 2005, Crude Oil (Vettriano) avait été présentée au sein d’une exposition événement conçue par Banksy, intitulée « Crude Oils: A Gallery of Re-mixed Masterpieces, Vandalism and Vermin ». Installée dans une boutique londonienne désaffectée où des rats avaient été lâchés parmi les visiteurs, cette dernière rassemblait des versions détournées de chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art comme les Tournesols de Vincent van Gogh, Nighthawks d’Edward Hopper, et Les Nymphéas de Claude Monet, où l’artiste avait glissé des caddies de supermarché en train de couler dans l’étang de Giverny. « En plaçant The Singing Butler de Vettriano en dialogue direct avec Van Gogh, Hopper et Monet, Banksy a mis en scène une provocation délibérée, remettant en question les arbitres du goût », explique Sotheby’s dans un communiqué.
Mark Hoppus dans sa maison de Los Angeles avec « Crude Oil (Vettriano) » de Banksy
Photo Max Montgomery
Après avoir été exposé du 18 au 20 février à Sotheby’s New York, Crude Oil (Vettriano) sera visible dans les locaux londoniens de la maison de vente, du 26 février au 4 mars, jour où elle passera sous le marteau. Une partie des fonds récoltés sera reversée à deux organisations caritatives médicales de Los Angeles et à la California Fire Foundation, afin de venir en aide aux victimes des incendies qui ont ravagé la région en janvier dernier. Estimée entre 3,6 et 6 millions d’euros, l’œuvre atteindra sans doute un prix très élevé, une autre peinture de la série « Crude Oils », Sunflowers from Petrol Station, s’étant déjà vendue 14,6 millions de dollars en 2021. Love is in the Bin, la célèbre petite fille au ballon autodétruite en 2018 chez Sotheby’s, s’était, quant à elle, envolée pour la somme record de 21,8 millions d’euros.
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