Egon Schiele, L’Étreinte, 1917
Huile sur toile • 98 x 169 cm • Coll. Österreichische Galerie Belvedere, Vienne • © Bridgeman Images
Le 13 avril 1912, le peintre autrichien Egon Schiele (1890–1918) est dérangé par de grands coups frappés à sa porte. Police ! Sous les yeux éberlués du jeune homme et de sa compagne, un agent fouille son logement de fond en comble pour y saisir des dessins de nus, et embarque l’artiste, qui est jeté en prison. Traité de pervers, il est accusé d’avoir violé une jeune fille…
Avant son arrestation, le peintre n’était déjà pas très bien vu de la « bonne » société austro-hongroise. Schiele dérange avec ses dessins et peintures qui défient les conventions, et exposent des corps étranges, noueux et tourmentés, à la nudité crue, saisis dans des postures contorsionnées et des situations érotiques.
Anton Josef Trčka, Portrait d’Egon Schiele, 1914
Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York
Ces œuvres, certains les examinent volontiers à l’aune des écrits de son compatriote Sigmund Freud, le père de la psychanalyse qui est alors en plein développement de ses théories à Vienne, centre d’un intense bouillonnement artistique et intellectuel. Dans ses théories sexuelles publiées en 1905, qui font scandale, le neurologue innove en faisant remonter à l’enfance la naissance de la sexualité, et en soulignant la place importante de cette dernière dans le développement de la personnalité. Des idées qui, tout comme l’art de Schiele, se heurtent à une société très conservatrice.
Dans l’atelier de Schiele, hommes, femmes et enfants viennent poser nus ou habillés ; parmi eux, de nombreuses fillettes venant des quartiers pauvres de Vienne. À cette époque, la majorité sexuelle est fixée à 14 ans, et la prostitution est malheureusement courante dès cet âge. Pour certains, Schiele ne dessinait pas d’enfants nus, seulement leur visage qu’il greffait sur des corps plus âgés. Quoi qu’il en soit, son mode de vie libre, dans un atelier où des gens de passage se déshabillent, est vu comme immoral…
Egon Schiele, Wally en robe rouge avec les genous relevés, 1913
Mine de plomb, aquarelle et gouache • 31,8 × 48 cm • Coll. particulière • © akg-images / Erich Lessing
En 1910, âgé de 20 ans, Schiele fuit Vienne pour la campagne et s’installe dans une maison en bord de fleuve à Krumau, où il vit avec une jeune fille de 17 ans, Wally Neuzil. Le couple, qui n’est pas marié et ne va pas à la messe, est regardé d’un mauvais œil par les habitants du village. Lorsqu’ils découvrent que des enfants du coin font l’école buissonnière pour poser pour l’artiste, ces derniers voient rouge. Surpris, dit-on, en train de faire le portrait d’une fillette nue dans son jardin, Schiele doit fuir pour un autre bourg de province, Neulengbach… Où il continue de vivre comme il l’entend.
Au printemps 1912, un soir d’orage, une fillette de 13 ans, Tatjana von Mossig, toque à la porte de Schiele. Il la reconnaît : cette fille d’un officier de marine a déjà posé pour lui. L’enfant s’explique : elle a fugué et cherche un endroit où passer la nuit. Embarrassés mais ne pouvant pas la laisser dehors sous la pluie, Egon et sa compagne Wally l’hébergent pour la nuit. Au matin, le couple la conduit à sa demande à Vienne. Mais, ne voulant finalement plus aller chez sa grand-mère, tous deux conduisent la jeune fille à l’hôtel, puis la rendent à son père le lendemain. Ce dernier, fou de rage, les accueille avec des insultes, et dépose immédiatement plainte contre Schiele pour enlèvement et viol sur mineure.
Trois chefs d’accusation pèsent sur lui : enlèvement, viol sur mineure, et immoralité publique.
Un policier se rend alors chez l’artiste pour lui apporter une convocation ; y découvrant ainsi, punaisé au mur au-dessus de son lit, l’un de ses dessins de nus. Une pièce à conviction scandaleuse à ajouter de toute urgence au dossier ! Le logement est fouillé de fond en comble, et pas moins de 125 dessins de nus y sont saisis. Le 13 avril 1912, Schiele est placé en détention provisoire à la prison de Sankt Pölten, dans l’attente de son jugement…
Egon Schiele, Fille nue avec les bras tendus, 1911
Aquarelle, gouache et crayon sur papier • 48 × 31.5 cm • Coll. Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid • © Heritage Images, Heritage Image Partnership Ltd / Alamy / Hemis
Trois chefs d’accusation pèsent sur lui : enlèvement, viol sur mineure, et immoralité publique. Son procès est mal parti : le juge chargé de l’affaire veut faire de lui un exemple. L’artiste reste en prison jusqu’au 7 mai, trois semaines durant lesquelles il dessine sa cellule, s’arrache les cheveux et tourne en rond comme un lion en cage…
Egon Schiele, La porte ouverte le 21 avril 1912, 1912
Aquarelle et crayon sur papier • 48,3 × 32 cm • Coll. Albertina Museum, Vienne
« Ô Art tout-puissant – que ne serais-je capable d’endurer pour toi ! […] Je ne suis pas un malfaiteur ! Je n’ai pas violé, assassiné, incendié ; et si j’ai péché contre la très-délicate ‘société’ des hommes, c’est uniquement parce que j’existe. […] Je ne l’ai jamais caché : j’ai fait des dessins et des aquarelles qui sont érotiques. Mais ce sont toujours des œuvres d’art. […] Qui désavoue le sexe est une ordure qui souille de la plus vile façon ses propres parents qui l’ont engendré. […] Il serait bon de coffrer un jour tous les députés, comme ça, ni vu ni connu, afin que ces législateurs sans cervelle sentent dans leur propre chair – puisque l’âme leur fait aussi défaut – ce que signifie : être prisonnier ».
Ces mots pourraient avoir été écrits par Schiele. En réalité, ils sont de la main de son ami critique d’art Arthur Roessler, qui a rédigé ces lignes comme s’il s’agissait du journal de détention de l’artiste, qu’il publiera en 1922, accompagnés des dessins que celui-ci a vraiment réalisés dans sa cellule.
Le juge fulmine : Schiele a effectivement dessiné la jeune Tatjana dans des positions lascives, mais la jeune fille nie l’accusation d’enlèvement et de viol proférée par son père – ce que confirme l’examen médical, qui constate qu’elle est toujours vierge ! Par dépit, le magistrat poursuit donc l’artiste seulement pour le dernier chef d’accusation : l’attentat à la pudeur et à la morale. Pour cela, il se base sur ses dessins saisis par la police. Officiellement, l’idée n’est pas de le condamner pour les avoir dessinés, mais parce que des enfants ont pu les voir. La démarche, retorse, vise néanmoins à prouver la perversité supposée de l’homme par celle, également supposée, de son art !
Egon Schiele, Faire l’amour, 1915
Gouache et craie noire sur papier • 49,6 × 31,7 cm • Coll. Leopold Museum, Vienne • © FineArtImages / Leemage
Schiele écrit qu’il est « content » d’avoir pu « vivre tout cela » car ce sont « les expériences tristes qui éclaircissent l’être créateur ».
Une odeur de roussi, celle des flammes de l’Inquisition et des procès de sorcière, flotte dans la salle d’audience. Le jour du jugement, sous les yeux du public, du prévenu et des avocats, le juge frustré brûle solennellement à la flamme d’une bougie le dessin de nu qui avait été retrouvé punaisé au mur chez le peintre ! Ce dernier souffre à cette vue, qui lui rappelle un mauvais souvenir : dix ans auparavant, son père avait fait de même avec une autre de ses œuvres…
Alors qu’il encourait six mois de prison, le peintre n’est finalement condamné qu’à trois jours d’incarcération, une fois déduites les trois semaines de détention provisoire déjà purgées. Au total, Schiele aura passé 24 jours derrière les barreaux. À son tuteur, Schiele écrit qu’il est « content » d’avoir pu « vivre tout cela » car ce sont « les expériences tristes qui éclaircissent l’être créateur ». Cependant, cet épisode l’a beaucoup affecté. « Je suis à bout, je me sens misérable ! […] J’ai tout souffert », écrit-il à son ami Arthur Roessler.
Une fois libre, Schiele exprime plus que jamais sa révolte dans son art, à travers des autoportraits en écorché vif, et, dès 1912, une toile éminemment provocatrice destinée à critiquer le conservatisme de la société catholique austro-hongroise. Egon Schiele, Le Cardinal et la nonne, 1912 Huile sur toile • 80,5 × 70 cm • Coll. Leopold Museum, Vienne
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Le tableau représente un cardinal et une nonne surpris dans une situation pas très catholique – une parodie sulfureuse du Baiser de son mentor Gustav Klimt, où l’artiste donne ses propres traits à l’homme d’Église et ceux de sa jeune compagne Wally à la bonne sœur !
La médiatisation de son procès lui a fait gagner de nouveaux acheteurs, mais il n’en profitera pas longtemps : six ans plus tard, en 1918, Schiele meurt de la grippe espagnole. En peu d’années, il aura réussi à secouer ses contemporains… Et continue de le faire aujourd’hui. Car même si nous ignorons ce qui s’est réellement passé et devons prendre en compte le contexte de l’époque où les relations avec des jeunes filles de 14 ans étaient considérées comme normales, l’artiste est réexaminé avec suspicion à l’ère de #MeToo, à l’instar de Paul Gauguin, accusé de pédophilie.
En 2018, dans The Art Newspaper, la marchande d’art, conservatrice et autrice Jane Kallir publiait une défense de l’artiste titrée : « Egon Schiele n’était pas un agresseur sexuel ». Cette année-là, celle du centenaire de sa mort, ses œuvres ont en effet provoqué des réactions pudibondes, toutefois pas pour l’âge de ses partenaires supposées, simplement pour des raisons de nudité.
En Allemagne et en Grande-Bretagne, les affiches qui reproduisaient des peintures de l’artiste comme Nu masculin assis (1910) et Fille aux bas orange (1914) ont ainsi dû être censurées par l’apposition de larges bandeaux blancs couvrant les seins et les sexes des modèles. L’office de tourisme de Vienne a néanmoins obtenu d’inscrire sur ces bandes cette phrase : « 100 ans et toujours trop osé ? ». Une bonne question en cette période de retour en force du conservatisme…
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Épisode 1 : Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel
Épisode 2 : Vandalisme ou geste d’amour ? Quand un baiser volé sur une toile conduit au tribunal…
Épisode 3 : Le procès fou de Van Meegeren qui dut prouver qu’il avait peint (et vendu aux nazis) de faux Vermeer
Épisode 4 : Trop « naïf » pour être escroc ? L’hilarant procès du Douanier Rousseau pour fraude bancaire
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Dans la moiteur d’un drap blanc froissé, un couple s’étreint : il s’agit d’Egon Schiele et de celle qui partage alors sa vie, Edith Harms. Les lignes nerveuses des corps s’entremêlent, ils ne font plus qu’un. Egon Schiele reprend ici le thème du Baiser de Gustav Klimt, son ami et mentor, version enflammée. Dans cette scène hautement sensuelle, l’artiste viennois, aussi prolifique que tourmenté, semble enfin apaisé…