« Le dessin est la probité de l’art » : tout un programme. La profession de foi de Jean-Auguste-Dominique Ingres, martelée à ses nombreux élèves, n’a pas toujours servi sa réception. Souvent enfermé dans le carcan de chef de l’École néoclassique, qui s’est opposé aux romantiques (avec Eugène Delacroix à leur tête), l’artiste était pourtant un rebelle en son temps, tenté par l’archaïsme et l’Orient dans sa jeunesse, à contre-courant de l’enseignement de Jacques-Louis David.
Par sa manière versatile, il a porté l’historicisme au rang du génie, en s’inspirant d’œuvres jusqu’alors dédaignées telles que le retable de l’Agneau mystique des frères van Eyck (1432) et les Très Riches Heures du duc de Berry. Représentant de l’ordre au XIXe siècle, celui qui fut un directeur ambitieux de la Villa Médicis (1835–1841) a pourtant inspiré par sa synthèse plastique et son néoclassicisme original des figures clés de la modernité dont Jean-François Millet, Georges Seurat, Paul Cézanne, Pablo Picasso et Martial Raysse.
Jean-Auguste Dominique Ingres, Tête de Niobé, 1789
Graphite sur papier • 31 × 25 cm • Coll. musée Ingres Bourdelle, Montauban
Ingres est un enfant choyé dans sa famille à Montauban. On l’appelle affectueusement « Ingrou » ou tout simplement « Jean », de son prénom. Son père en particulier est en adoration devant son aîné, chez qui il détecte un talent précoce pour le dessin – un don enfantin que le peintre ne manquera pas de valoriser. Il faut dire que le papa, Jean-Marie-Joseph Ingres (1755–1814), est lui-même artiste, bon sculpteur ornemental et peintre religieux, au rayonnement certes plus régional que son fils. Les parents du petit « Ingrou » ne s’entendent pas et, fait rare, lorsqu’ils se séparent c’est son père qui emmène avec lui son garçon de onze ans à Toulouse, où il peut parfaire sa formation artistique.
Le Violon d’Ingres
Coll. musée Ingres Bourdelle, Montauban • © Bernard Bonnefon / akg-images
Peu d’artistes peuvent se targuer d’avoir donné leur nom à une expression. C’est le cas de notre Montalbanais, dont le « Violon d’Ingres » immortalisé par un cliché de Man Ray (1924) est encore usité pour évoquer une activité secondaire pratiquée en marge de son cœur de métier. La paternité de l’expression est réclamée par Émile Bergerat, gendre de Théophile Gautier. Sauf que pour Ingres, la musique n’est pas un simple hobby. C’est là un (pas si) rare point commun avec son rival Eugène Delacroix : poussé par son père, il joue dans sa jeunesse toulousaine comme second violon dans l’orchestre de la ville. Certes, son succès dans les beaux-arts lui laissera par la suite peu de temps pour la pratique musicale, mais Ingres ne se sépare jamais de son violon, avec lequel il accompagne notamment Franz Liszt lors d’un séjour commun à Rome.
Jean-Auguste Dominique Ingres, Vierge à l’hostie, 1866
Huile sur toile • 78 × 67 cm • Coll. musée Bonnat, Bayonne • © Aurimages
Peut-être l’appelait-elle aussi Ingrou… Par son choix du nu féminin voluptueux, qui tranche avec le nu masculin héroïque de David, Ingres ne cache rien de son goût pour la sensualité, lui qui multiplie les aventures durant sa jeunesse et son premier séjour à Rome. C’est peu après le retour de ce dernier qu’il fait la rencontre de Madeleine Chapelle, qu’il épouse en 1813. Il vénère sa femme dont il admire le visage rond et lisse, à la manière d’une sculpture grecque. Des traits imprimés dans sa mémoire, puisque même après son veuvage en 1849, et son remariage avec Delphine Ramel, il prête les traits de sa femme regrettée à la Vierge à l’Ostie (1854) mais aussi à l’une des odalisques du Bain turc (1862) : celle qui à gauche se tient les bras étirés.
Charles Marville, Daguerréotype de 1859 montrant le premier état du Bain Turc d’Ingres
© Bridgeman Images
Quelques années après la timide entrée de la photographies au Salon, Ingres figure en 1862 à la tête d’une pétition : « Protestation de grands artistes contre toute assimilation de la photographie à de l’art ». Il retrouve pour une fois le point de vue de Baudelaire et réagit dans le même temps à Delacroix qui affiche son enthousiasme pour le médium. Comme souvent, le fond de la pensée du peintre de Montauban est plus complexe qu’il ne veut l’afficher : il suit avec intérêt l’invention du daguerréotype et utilise, comme son rival Delacroix, des clichés de ses modèles pour travailler, commandés à Adrien Tournachon (frère de Nadar), dès les années 1850. En outre, conscient de l’intérêt documentaire du médium, Ingres commande à Charles Marville, entre 1859 et 1861, des photographies de reproduction de ses dessins, mais aussi du Bain turc sans son cadre circulaire, avant l’entrée du tableau dans la collection érotique de Khalil-Bey.
Album du journal pour rire, 1848
Revue comique du salon de peinture, de sculpture et d’architecture • Coll. Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
Le duel du Salon de 1827 où L’Apothéose d’Homère fait face à La Mort de Sardanapale, scelle une rivalité légendaire entre deux peintres et deux écoles, véritable « bataille d’Hernani » des Beaux-arts. Si Delacroix le romantique estime beaucoup son aîné, l’inimité d’Ingres le classique pour le maître coloriste est vive. Au cœur du gratin parisien, ils sont toutefois bien contraints de se retrouver à l’occasion dans les mêmes dîners. Selon une anecdote rapportée dans le New York Times en 1893, lors d’un de ces derniers, en 1832, Ingres, irrité de voir son rival, lui lance fermement : « Le dessin, c’est l’honneur ! » avant de, dans son courroux, renverser son café sur sa chemise immaculée… Delacroix aurait pris la scène avec détachement, et, vraie ou non, l’histoire souligne le savoureux paradoxe de deux tempéraments opposés.
Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814
Huile sur toile • Coll. musée du Louvre, Paris • © akg-images
Si la Grande Odalisque (1814) est l’une des œuvres les plus admirées d’Ingres, ce n’est pas seulement pour son goût orientaliste coquet, pour le bleu voluptueux des draperies ou même la beauté du modèle mais aussi pour une curiosité anatomique : le modèle a un dos disproportionné. En 2004, une équipe de scientifiques veut en avoir le cœur net : les médecins Jean-Yves Maigne et Gilles Chatellier, ainsi que l’historienne de l’art Hélène Norlöff, mesurent rigoureusement les proportions de neuf femmes d’1,78 mètres, et relèvent les mesures du fameux nu. Résultat, la Grande Odalisque a trois lombaires et deux vertèbres sacrées de trop. De quoi inspirer des générations d’artistes comme un autre amateur d’élongations anatomiques : Amedeo Modigliani.
Le monde dans un tableau : le diamant d’Ingres
Documentaire de Nicolas Autheman
Musée Ingres Bourdelle - Montauban
05 63 22 12 91
19 Rue de l'Hôtel de ville • 82000 Montauban
museeingresbourdelle.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique