En 1858, Napoléon III échappe de justesse à un attentat alors qu’il se rend à l’Opéra Le Peletier. L’empereur souhaite alors une nouvelle salle de spectacle, rapidement accessible depuis les Tuileries. Le jeune Charles Garnier, âgé de 36 ans, remporte le concours en 1861, mais en raison de retards de travaux et de la guerre franco-prussienne, le lieu pourtant emblématique du Second Empire ne sera inauguré que sous le régime de la Troisième République, en 1875…
Manifeste d’un style éclectique qui emprunte au classique et au baroque, somptueux par son luxe et visionnaire par son ingéniosité, l’Opéra est aussi un lieu vivant qui continue d’évoluer, jusqu’au remplacement dans les années 1960 de la voûte peinte par une peinture monumentale de Marc Chagall. Le 24 janvier prochain, une soirée de gala retransmise sur France 5 lancera les festivités de son 150e anniversaire.
Jean-Baptiste-Edouard Detaille, Inauguration de l’Opéra de Paris le 5 janvier 1875, 1878
Gouache sur papier • 66,5 × 50,7 cm • Coll. châteaux de Versailles et de Trianon
Le 5 janvier 1875, l’Opéra est inauguré en grande pompe sous la présidence de Mac Mahon. Parmi les 2 500 personnes qui assistent à l’événement, les invités sont triés sur le volet, et les étoiles du jour sont le roi d’Espagne et sa famille. Un comble : Charles Garnier, l’architecte des lieux n’a pas reçu son carton, sans doute parce qu’il est lié de trop près au Second Empire. Amer, humilié, il se résout finalement à s’acquitter des 120 francs pour acheter sa place, comme il le rappelle dans ses mémoires : « M. de Cumont, ministre des Beaux-Arts, paraissait plus soucieux de me faire payer ma place le jour de l’inauguration que de voir si le cahier des charges autorisait le directeur à agir ainsi qu’il l’avait fait ! ». Finalement, après moult réclamations, l’entrée de Charles Garnier est remboursée au titre des frais généraux et dès le mois de mai, l’architecte est promu officier de la Légion d’honneur…
Transformations de Paris sous le Second Empire, Paris haussmannien : plan projeté de l’Opéra Garnier à Paris, 1860
Gravure parue dans « Le Monde Illustré » » n°183 • © Stefano Bianchetti / Bridgeman Images
Dans son plan pour un nouveau Paris sous Napoléon III, le baron Haussmann ne prévoit qu’un espace exigu pour le nouvel Opéra, au croisement des boulevards rectilignes qu’il dessine. C’est sans compter sur la vision du jeune Charles Garnier pour qui son édifice doit être l’un de plus somptueux de Paris : une grande avenue doit y mener, parfaitement dégagée et dépourvue d’arbres, en contradiction avec les habitudes d’Haussmann. Garnier arrive à ses fins, et il faut bien reconnaître que la perspective ainsi dressée ne fait pas que mettre en valeur le monument, mais relie le cœur historique du Louvre et des Tuileries aux Grands Boulevards par ce coup de maître urbanistique.
Jean-Baptiste Carpeaux, La Danse, 1869
Groupe en pierre d’Echaillon • 420 × 298 × 145 cm – poids 18000 kg • Coll. musée d’Orsay, Paris
Dédié aux arts de la scène, l’Opéra fait aussi la part belle à la peinture et à la sculpture. Sa façade est ornée de reliefs allégoriques dont le plus triomphal est celui de La Danse par Jean-Baptiste Carpeaux. Les nus féminins détonnent par leur vivacité et la sensualité de leur carnation, au point de choquer le public. Le 27 août 1869, quelques semaines après le dévoilement du groupe, un passant prude y lance une bouteille d’encre qui laisse une empreinte indélébile. Cette dégradation et le mauvais état de conservation du groupe encourage, au XXe siècle, André Malraux à commander une copie fidèle du marbre, et c’est donc une version sculptée grandeur nature par Paul Belmondo, père du célèbre acteur, qui est installée en façade. Pour admirer le groupe de Carpeaux, trace d’encre incluse, il faudra traverser la nef du musée d’Orsay.
Le Fantôme de l’Opéra, 1962
Illustration • © Everett Collection / Bridgeman Images
Triskaïdékaphobes, vous pouvez entrer à l’Opéra sans problème : il ne compte plus de place ni de loge numéro 13 depuis 1896. En effet, lors d’une représentation de Faust, un contrepoids du grand lustre tombe sur le public et fait comme unique victime la spectatrice assise à la place numéro 13. Un coup du sort attribué à Ernest, l’organiste de l’Opéra Le Peletier que nul n’a aperçu depuis l’incendie de 1873 où il devint veuf. Ce mythe de l’artiste éploré et défiguré qui hanterait les murs de l’Opéra Garnier est à l’origine du roman Le Fantôme de l’Opéra par Gaston Leroux en 1910, ou encore de sa version glamour sous la caméra de Brian de Palma en 1974, Phantom of the Paradise.
À une dizaine de mètres sous la scène de l’Opéra Garnier existe un lac artificiel de 20 × 50 m dans lequel les sapeurs-pompiers de Paris s’exercent, 1960
© Erich Lessing / Bridgeman Images
Il n’y a (probablement) pas de fantôme à l’Opéra, et les « rats » qu’on entend sont les pointes des jeunes ballerines sur la scène. En revanche, c’est une faune moins attendue qu’on rencontre dans les sous-sols, et qui ne risque pas de perturber les spectacles. Pour cause : on parle de poissons ! Les travaux révèlent la présence d’un marais dans les fondations, ce qui demande d’importants aménagements pour assurer la viabilité de l’édifice. Un système de drainage ingénieux est mis en place, avec la création d’un bassin-réservoir qu’on baptise le « Lac des fées ». Aujourd’hui encore, c’est ici que les sapeurs-pompiers de Paris s’entraînent à la plongée et à la natation pour les opérations de sauvetage dans la Seine.
La bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier
© Bertrand Rieger / hemis
L’Opéra Garnier, ce n’est pas seulement une gigantesque scène, des coulisses et des salles de répétition. Par l’action du librettiste Charles Nuitter au XIXe siècle, le lieu accueille également une importante bibliothèque dédiée à l’art lyrique et à l’histoire de l’Opéra en lui-même, ainsi qu’un musée inauguré à l’initiative du même Nuitter en 1881. Rattachée à la Bibliothèque nationale de France en 1935, la Bibliothèque-musée de l’Opéra conserve et expose ses collections de partitions, de manuscrits, de peintures, sculptures et photographies mais aussi de maquettes de décors et de costumes utilisés lors de représentations à l’Opéra Garnier et à l’Opéra-Comique.
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