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Reportage

Visite enchantée dans les coulisses de l’Opéra Garnier

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Publié le , mis à jour le
En ce début d’année 2025, l’Opéra Garnier fête ses 150 ans en grande pompe à travers une programmation spéciale et un grand gala ce 24 janvier. Depuis 1875, l’édifice imaginé par l’architecte Charles Garnier reste empli de magie. De ses ateliers, où s’affairent les petites mains, à son plateau, sur lequel se déploient les danseurs, plongée enchantée dans les coulisses de ce lieu emblématique lors d’une représentation du ballet Mayerling.
Le Foyer de la danse de l’Opéra Garnier
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Le Foyer de la danse de l’Opéra Garnier

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© Jonathan Kellerman

Rendez-vous à l’entrée des artistes, en face des Galeries Lafayette. La visite commencera au quatrième étage de cet imposant bâtiment conçu dans les années 1860–1870 par Charles Garnier (1825–1898), dans le cadre des grands travaux haussmanniens initiés par Napoléon III. L’institution qu’il abrite a quant à elle à peu près deux siècles de plus. C’est sous Louis XIV que furent créées les premières académies de danse et de musique.

L’ascension vers les ateliers de couture se fait à pied, dans une cage d’escaliers en bois et sur fond de vocalises. Le ballet en préparation inclut — fait rare — une chanteuse. Il s’agit de Mayerling de Kenneth MacMillan, production londonienne de 1978 pour la première fois présentée à Paris. « Nous avons commencé à reproduire les quelque 300 costumes du spectacle dans les mêmes tissus que dans les années 1970. Beaucoup de mousselines, de dévorés… », nous explique Xavier Ronze, entré il y a 32 ans à l’Opéra en tant que stagiaire. L’étage qu’il supervise désormais comprend cinq services (« flou », « tailleur », « modiste », « maille », « décoration ») et une trentaine d’employés fixes, effectif qui peut doubler selon les urgences.

À gauche, les ateliers de costumes de l’Opéra Garnier ; à droite, les costumes de “Mayerling” (Kenneth MacMillan, 1978)
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À gauche, les ateliers de costumes de l’Opéra Garnier ; à droite, les costumes de “Mayerling” (Kenneth MacMillan, 1978)

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© Sébastien Mathé - ONP ; © Ann Ray

« Je suis arrivée il y a 40 ans dans la maison, bien avant la plupart des danseuses. Je connais leur silhouette par cœur. »

Anne-Marie Legrand

Au « flou », section réservée à la mode féminine, pas de place pour le flou, artistique ou non. L’emploi du temps est réglé comme du papier à musique. Quinze minutes de pause le matin ; quinze, l’après-midi. Et, entre les deux, une heure pour déjeuner. En dehors de ces créneaux, on coupe, on taille, ou coud, on ajuste. « Je ne peux pas me contenter de raccourcir un vêtement. Il me faut tout rééquilibrer, remonter le bustier, réduire l’empiècement… », lance Anne-Marie Legrand, la première d’atelier, un fil et une aiguille à la main. « Je suis arrivée il y a 40 ans dans la maison, bien avant la plupart des danseuses. Je connais leur silhouette par cœur. » Sa tâche est ici d’autant moins aisée que les costumes de Mayerling reproduisent des tenues du XIXe siècle. « Tout était plus lourd, plus complexe. Il fallait deux matières pour créer une passementerie, un smoke… L’approche est plus directe aujourd’hui. »

Des ateliers en pleine effervescence

Les costumes du ballet « Mayerling » (Kenneth MacMillan, 1978)
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Les costumes du ballet « Mayerling » (Kenneth MacMillan, 1978)

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©Ann Ray

Au niveau supérieur, accessible par un escalier en colimaçon, des piles de boîtes, emplies de boutons, de plumes, de paillettes, accaparent l’attention des modistes. La responsable, Corinne Crouy, est en train de vérifier que la couleur de chaque crin (morceau de fibre textile où l’on plante des épingles pour fixer coiffe ou coiffure) correspond à la chevelure de son destinataire. Sachant qu’une brune et une blonde peuvent partager le même rôle (Mayerling, c’est 4 distributions, 90 danseurs au total, soit 50 par soir), imaginez le casse-tête ! Les unes rapiècent, instructions et croquis à l’appui ; d’autres repassent une toile gommée humidifiée au préalable, afin de la solidifier et de pouvoir la modeler plus aisément sur un bois dont on qualifie le pied de gigolo.

Dans le couloir, des portants lestés d’uniformes militaires, de manteaux de fourrure pour hommes trahissent la proximité de l’atelier « tailleur », où l’effervescence, après un court break, bat de nouveau son plein. Sur un tableau en liège ont été punaisées des photos en noir et blanc de modèles masculins. Les pastilles rouges désignent les ouvrages achevés. Encore une poignée, et ce sera fini. Pour Mayerling

Scène de “Mayerling”, ballet de Kenneth MacMillan de 1978
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Scène de “Mayerling”, ballet de Kenneth MacMillan de 1978

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© Ann Ray

Le Lac des cygnes— « Le Lac », pour les intimes — est également en cours de préparation. Les jupons de cette production iconique (au répertoire de l’Opéra depuis 1984, ndlr), caractérisés par de subtiles dégradés, attendent d’être essayés parmi les boiseries d’une réserve « laissée dans son jus ». Au-dessus de nous sont suspendus les tutus prévus pour le Concours de Promotion, évaluation qui permet aux danseurs de la compagnie d’évoluer dans la hiérarchie. « Or cette année, il y a de la place pour tout le monde », se réjouit Xavier Ronze rappelant que le nombre de postes dépend du nombre de départs (essentiellement à la retraite). Juste à côté, Suzanne Martinez, chargée de fabrication maille, et Juliette Dubois, seconde d’atelier, appliquent le 100 % sur mesure, adaptant tout (collants, brassières, strings, genouillère…) aux besoins de chacun. Tout, sauf les chaussons, dont les danseurs ont la charge. « Ce sont à eux de les acheter, de les casser, de les faire à leurs pieds. Nous pouvons à la rigueur les teindre, s’il s’agit de les assortir à un vêtement », poursuit Xavier Ronze.

Un lac au sous-sol

Bijoux pour le spectacle « Mayerling »
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Bijoux pour le spectacle « Mayerling »

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© Ann Ray

Un peu plus loin se trouve l’atelier « décoration sur costume » qui concerne uniquement les accessoires car les décors sont tous fabriqués à Bastille. Là, Valérie Dubus s’adonne à une teinture. Attention ! Les couleurs n’impriment pas de la même manière chaque matière. La plupart des pigments sont contenus dans des pots de moutarde et de confiture consciencieusement rangés dans une étagère : les tons chauds avec les tons chauds ; les teintes froides avec la gamme chromatique correspondante. Sur une longue table cohabitent masques animaliers, gants en plastique, paires de ciseaux, rubans adhésifs… Dans un évier tâché, des pinceaux, des éponges, des outils usagés… Un joyeux bazar qui reflète la créativité à l’œuvre entre ces murs. Sur la mezzanine se cache l’atelier bijoux, royaume du laiton, du cuivre et des perles.

La cuve sous l’Opéra Garnier
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La cuve sous l’Opéra Garnier

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© C. Pele – ONP

Juste au-dessus des ateliers de couture, le toit demeure en travaux. Impossible d’y accéder cette fois. En attendant, on redescend ! Dix mètres sous terre, à la découverte de la cuve, lac artificiel (contenance : 2 200 m3 ; superficie : 1 800 m2) creusé en 1862 pour prévenir les infiltrations. Personne n’ose la vider définitivement de peur de fragiliser les fondations. La dernière fois, ce devait être en 2016. Seuls les sapeurs-pompiers ont le droit de s’y aventurer, deux à trois fois par an, entre 8h et midi, pour simuler le sauvetage d’un mannequin immergé ou s’entraîner à nager dans l’obscurité la plus totale. Dans le bassin attenant, il arrive que la direction et le personnel de l’Opéra libèrent quelques barbeaux, perches et carpes, donnant ainsi vie à ces eaux stagnantes.

La beauté éclectique de l’édifice de Charles Garnier

Le Foyer de la danse de l’Opéra Garnier
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Le Foyer de la danse de l’Opéra Garnier

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© Patrick Tourneboeuf / Tendance Floue

Au revoir les poissons ! Bonjour les petits rats qui répètent, à une heure de la représentation, dans le foyer de la danse, dissimulé par un rideau derrière la scène. Plié, demi-plié, rond de jambes, relevé… C’est la seule salle ornée de papillons, symbole de l’envol artistique. Nous sommes au rez-de-chaussée, également appelé le plateau. Au même moment, les costumes migrent du quatrième aux troisième et deuxième étages des loges. Certaines étoiles passent au maquillage. D’autres remettent leur sort entre les mains de la coiffure. Un soliste poudré et gominé à souhait quitte son siège pour s’emparer du plateau encore vide, tandis que les musiciens accordent leurs instruments en contrebas. Le voilà rejoint par une danseuse, elle aussi prête. Trois petit tours — pour ne pas dire pirouettes — et puis s’en vont.

Le grand escalier de l’Opéra Garnier
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Le grand escalier de l’Opéra Garnier

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© Jean Pierre Delagarde – ONP

« Ce fastueux décor cache une structure métallique d’une grande modernité que Garnier ne souhaitait pas rendre apparente. »

Mathias Auclair

Il est 19 h. Plus qu’une demi-heure avant le spectacle. Il est temps de se mêler au public arrivé par l’entrée principale. L’occasion de s’extasier devant le style éclectique de l’édifice, emblématique de la seconde moitié du XIXe. Marbres, onyx, cuivres, dorures, peintures, mosaïques… : les influences de Charles Garnier sont multiples. S’il confia le plafond allégorique du grand foyer à son camarade Paul Baudry, l’escalier en marbre blanc à double révolution et rampes polychromes serait un emprunt au Grand-Théâtre de Bordeaux. Citation antique : au pied des marches se dressent deux statues-torchères en bronze signées Albert Ernest Carrier-Belleuse. « Ce fastueux décor cache une structure métallique d’une grande modernité que, contrairement à Gustave Eiffel par exemple, Garnier ne souhaitait pas rendre apparente », dixit Mathias Auclair, le directeur du département musique de la BnF.

Une salle merveilleuse

Marc Chagall, Le plafond de l’Opéra Garnier
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Marc Chagall, Le plafond de l’Opéra Garnier, 1964

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220 m2 • © Jean-Pierre Delagarde – ONP

Dans la salle, d’une capacité de 1 979 places, la star, c’est Marc Chagall, auteur d’un plafond qui recouvre Les Muses et les Heures du jour et de la nuit, une composition plus classique de Jules-Eugène Lenepveu. Les premières notes du compositeur Franz Liszt retentissent. Silence. Le spectacle commence. Enterrement de l’archiduc Rodolphe, héritier du trône d’Autriche. Que lui est-il arrivé ? Flash-back dès le tableau suivant. Et le héros de débouler fièrement sur scène. Sa barbe se décolle légèrement. Dans les coulisses, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, personne ne s’affole. Béatrice Gohard, responsable du spectacle d’une positivité à toute épreuve, n’est jamais bien loin. Le rideau tombe. Place à des danseuses en porte-jarretelles. Spoiler alert : l’acte II s’ouvre dans une taverne.

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150 ans de l'Opéra Garnier

Retrouvez dans l’Encyclo : Marc Chagall

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