D’origine ukrainienne, Chana Orloff (1888–1968) est une femme sculpteur de l’École de Paris. Portraitiste renommée, recherchée par l’élite parisienne, elle mène une brillante carrière au cours de l’entre-deux-guerres. Orloff est une pionnière, évoluant dans un art réputé masculin. Combattive, n’acceptant pas les préjugés, elle poursuit sa vie de femme libre et indépendante. Son œuvre, d’une grande puissance, est synthétique, psychologique et singulière. Ni cubiste, ni d’avant-garde, Chana Orloff est l’une des grandes figures de la sculpture moderne figurative.
Albert Harlingue, Portrait de Chana Orloff à côté du portrait sculpté de Reuven Rubin, 1935
© Albert Harlingue / Roger-Viollet / © Chana Orloff/Adagp, Paris, 2022
« Pensez-vous que l’art est aussi individuel qu’on veut le croire ? »
Née en Ukraine en 1888, Chana Orloff a quitté la Russie à l’âge de seize ans en raison de l’ostracisation des Juifs. Sa famille s’installe en Palestine.
En 1910, Chana arrive à Paris et devient ouvrière dans une maison de haute-couture. L’année suivante, elle entre à l’École des arts décoratifs et débute comme sculptrice en 1912. Pendant la guerre, elle épouse un poète polonais. Le couple a un fils, Elie. Chana Orloff devient rapidement veuve, son mari ayant succombé à la pandémie grippale (ou grippe espagnole) de 1918. Elle ne se remariera jamais et élèvera seule son enfant.
Naturalisée française en 1926, Orloff vit dans son atelier à Montparnasse, le quartier des artistes modernes en exil et des sculpteurs. Elle fréquente la bohème (Modigliani, Picasso, Foujita…). Orloff expose régulièrement au Salon d’Automne et des Artistes indépendants où ses œuvres sont remarquées. En 1925, le critique Florent Fels lui consacre une monographie.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Chana Orloff est de nouveau menacée car elle est juive. Elle échappe de peu à la rafle du Vel’ d’Hiv et se réfugie en Suisse au prix d’un périple dangereux. Orloff a toujours été décrite comme une femme particulièrement courageuse, indépendante et au caractère affirmé. Elle aime d’ailleurs voyager, et fait plusieurs séjours aux États-Unis où son œuvre est recherchée.
Si Orloff est une sculptrice complète, son sujet de prédilection demeure le portrait. Son style est synthétique et témoigne d’une grande profondeur psychologique. Au moyen de quelques courbes, quelques traits caractéristiques, l’artiste saisit l’individualité du modèle. Comme l’écrit Robert Rey en 1927, « le buste devient une synthèse de toute la vie mentale du personnage observé ». Ainsi aura-t-elle sculpté de nombreuses personnalités comme Pierre Mac Orlan ou Henri Matisse.
Le style puissant de Chana Orloff lui a parfois valu d’être décrite comme une artiste masculine. Les formes sont lourdes, pleines et schématiques. Orloff n’est pas pleinement une cubiste. Sans jamais déformer ni caricaturer, elle ne retient que l’absolue nécessité des formes. Les surfaces sont lisses, les poses et les expressions généralement passives, ce qui la rattache à la grande tradition française de la ligne, de Fouquet à Ingres.
Orloff utilise différentes matières mais a une prédilection pour le bois. C’est aussi une talentueuse dessinatrice et graveuse, qui a illustré de nombreuses monographies d’artistes.
Après l’indépendance d’Israël en 1948, elle passe là-bas de plus en plus de son temps et y meurt en 1968. Son atelier parisien du 14e arrondissement, construit par Auguste Perret, est aujourd’hui ouvert au public.
Chana Orloff, Le Peintre Widhopff, 1923
bronze • 100 × 61 × 54 cm • Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle • © Photo CNAC/MNAM Dist. RMN – Philippe Migeat / © Chana Orloff/Adagp, Paris, 2022
Le Peintre Widhopff , 1923
Ce portrait du peintre et affichiste ukrainien est aussi connu sous le titre de L’Homme à la pipe. Les formes sont pleines et compactes, elles semblent traduire la bonhommie du personnage. Orloff a parfois été accusée de frôler la caricature dans ses portraits, ce qui n’était nullement son ambition. Ses œuvres, qui n’excluent pas l’humour, sont pleines de finesse et d’intelligence.
Chana Orloff, Maternité, 1925
bronze • Collection privée • Photo © Christie’s Images / Bridgeman Images / © Chana Orloff/Adagp, Paris, 2022
Maternité, 1925
Le thème de la maternité est cher à Chana Orloff, qu’elle traite généralement sans idéalisation. Dégageant force et tendresse, cette œuvre représente une femme à mi-corps, tenant son enfant dans les bras. Orloff exclut les détails, et tout naturalisme, pour viser l’essentiel. Impassible, le visage de la mère se présente détaché de tout sentimentalisme. La douceur réside dans le geste.
Chana Orloff, Le Peintre Reuven Rubin, 1926
bronze • Paris, musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme • © RMN-Grand Palais (musée d’art et d’histoire du judaïsme) / Jean-Gilles Berizzi / © Chana Orloff/Adagp, Paris, 2022
Le peintre Reuven Rubin, 1926
Chana Orloff a fondé sa réputation sur son talent de portraitiste, à tel point que ses modèles semblent ne plus être que le reflet de leur portrait (et non l’inverse). En effet, l’artiste façonne une autre réalité, plus psychologique, plus ambigüe. Elle donne à voir, en les isolant, des traits caractéristiques du personnage. Le peintre Rubin apparaît ici comme une effigie gothique, émaciée, longiligne.
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