Romain Veillon, Green Urbex
© Romain Veillon / Albin Michel
Manoirs délabrés, usines désaffectées, toits du monde entier : vaste est l’aire de jeu de l’urbex. Longtemps reléguée aux marges, voilà que l’exploration urbaine, et en particulier des lieux abandonnés, gagne du terrain. Au point de devenir une vraie tendance, notamment sous l’impulsion d’ « urbexeurs » téméraires qui, sur les réseaux sociaux, partagent des clichés de décors insolites. Photographier les traces mais aussi l’effacement d’une présence humaine pas si lointaine, certains s’en sont fait une spécialité, à l’image de Thomas Jorion qui capture la beauté délabrée de palais italiens, ou encore de Romain Veillon dont l’épais ouvrage préfacé par l’écrivain voyageur Sylvain Tesson, Green Urbex, fraîchement paru chez Albin Michel, donne à voir un monde post-apocalypse où la nature aurait repris ses droits…
Sandro Botticelli, L’Adoration des Mages, vers 1473–1475
Tempera sur bois • 111 × 134 cm • Coll. Galerie des Offices, Florence • © Artvee
Parce que leur présence jette un pont entre passé et présent, les ruines ont, à partir la Renaissance, retenu l’attention des artistes. En ces temps de prise de conscience humaniste, l’Antiquité fascine et, avec elle, ses vestiges. Peu à peu, la ruine s’affirme comme une convention iconographique, qui symbolise aussi la victoire du christianisme sur le paganisme. Figurée au second plan de scènes religieuses, la ruine incarne une culture païenne désormais fermement rejetée et condamnée, et marque ainsi le passage d’une époque à une autre. Exit la grotte de la Nativité, chez Botticelli, la Sainte famille prend place dans une étable délabrée. L’artiste fait émerger des vieilles pierres des herbes folles, comme le symbole de la vie qui à nouveau jaillit. Le modèle fétiche des peintres ? Rome bien sûr qui, avec ses innombrables vestiges, a des allures de chantier permanent. S’y pressent des artistes de toutes parts, y compris de l’Europe du Nord qui importeront dans les Flandres ce motif jusqu’alors singulier, voire anecdotique.
Piranèse, Ruines de la Villa Adriana à Tivoli, sans date
gravure • Coll. BnF, Paris • © Bridgeman
Si au XVIIe siècle des peintres comme le Lorrain et Nicolas Poussin montreront dans leurs compositions harmonieuses et tranquilles un certain intérêt pour les ruines, ce n’est qu’au XVIIIe siècle que celles-ci s’imposeront comme un sujet à part entière. Diderot y consacre d’ailleurs une entrée dans son Encyclopédie : « se dit en Peinture de la représentation d’édifices presque entièrement ruinés. De belles ruines. On donne le nom de ruine au tableau même qui représente ces ruines. Ruine ne se dit que des palais, des tombeaux somptueux ou des monuments publics. » En Italie, Piranèse fait figure de maestro. Cet artiste originaire de Venise consacre aux ruines de Rome une série de gravures qu’il n’aura de cesse d’enrichir toute sa vie. Il en révèle toute la magnificence, montrant chaque détail. Bien que délabrés, les monuments apparaissent invincibles, éternels.
Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, 1796
Huile sur toile • 115 × 145 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
En France, Hubert Robert, surnommé « Robert des ruines », s’empare aussi de ce motif. Alors que se déploie le Grand Tour, il se rend en Italie et s’arrête à Pompéi. La mythique cité, ensevelie sous les cendres du Vésuve en 79 ap. J-C. est tout juste découverte. L’artiste dessine sur le motif et se passionne pour le pittoresque. De retour en France, il s’autorise toutes les fantaisies comme lorsqu’il peint, dans une grande profusion de détails réalistes, la grande galerie du Louvre complètement délabrée. Une vision digne d’un film d’anticipation, qui inscrit la ruine dans le futur.
Le romantisme fait de la ruine une allégorie de la condition humaine, qui renvoie l’homme à sa petitesse et sa finitude. La passion pour le Moyen Âge gothique supplante bientôt celle pour l’Antiquité gréco-romaine. Les temples délabrés et autres débris de colonnades cèdent leur place aux hautes cathédrales et donjons éventrés. Pour les romantiques – Caspar David Friedrich et Karl Friedrich Shinkel en tête – la ruine est un résidu géologique qui se confond prodigieusement dans la nature… Dans leurs compositions, l’homme est le plus souvent réduit à un simple témoin silencieux, absorbé dans des paysages irréels, voire lugubres (pour ne pas dire sinistres !). Tandis que l’archéologie est tout juste reconnue comme une discipline scientifique, le XIXe siècle voit aussi émerger la figure du photographe voyageur qui, de l’Égypte à la Grèce témoigne des vestiges rencontrés au cours de ses périples. En France, la photographie vole au secours des monuments en péril avec la Mission héliographique de la Commission des monuments historiques en 1851, qui commande à cinq photographes d’inventorier quelque 175 édifices à travers le territoire national.
Caspar David Friedrich, L’Abbaye dans une forêt de chênes, 1809
Huile sur toile • 110 x 71 cm • Coll. Alte Nationalgalerie, Berlin
Traversé par les conflits sanglants, le XXe siècle met à mal l’idée de ruine comme un vestige du passé. Tout à coup, elle incarne une réalité douloureuse et mortifère. Des peintres de la Nouvelle Objectivité au surréalisme en passant par l’expressionnisme, elle traduit le pessimisme des artistes face une guerre imminente. Chez les générations suivantes, elle est cathartique et permet de transcender le traumatisme. Né en 1945 d’un père officier, Anselm Kiefer incarne ainsi cette génération d’artistes hantés par l’horreur. En 2007, il présentait sous la nef du Grand Palais une fantomatique Chute d’étoiles, tandis qu’en 2021, en hommage au poète Paul Celan, il transformait l’espace du Grand Palais éphémère en vaste hangar, là encore peuplé de décombres.
Avec l’avènement de la société de consommation dans les années 1960, les Nouveaux Réalistes (Arman en tête) font des déchets l’allégorie d’une époque sans ruine, qui prend aussi conscience du désastre écologique qui la guette. Ils s’inscrivent comme les dignes héritiers de Kurt Schwitters qui inventait près de trente ans plus tôt, avec son Merzbau (1937), une structure habitable entièrement constituée d’objets trouvés et en perpétuelle évolution. Toujours dans les années 1960, Anne et Patrick Poirier, alors pensionnaires à la Villa Médicis, entament leur travail d’ « archéologie-fiction », où l’histoire se mêle au rêve, et questionnent notre regard.
Théo Mercier, Outremonde, 2021
sable • dimensions variables • © Photo Erwan Fichou
Questionner le regard, c’est aussi l’ambition de Théo Mercier, qui l’été dernier invitait les visiteurs de la collection Lambert en Avignon, à explorer son Outremonde, paysage artificiel de sable duquel émergeaient, à la façon d’un mirage en plein désert, les vestiges d’une architecture gothique ou le pied démesuré d’un colosse… Inquiétante vision post-anthropocène où l’humanité a quasiment disparu. Terreau aussi fragile que fertile, les ruines, écrit Sylvain Tesson dans son introduction au travail du photographe Romain Veillon, « comme les morts, ont toujours tort. La nature les recouvre, quelque chose renaît. Tout recommence. »
Green Urbex
Par Romain Veillon, préface de Sylvain Tesson
Éd. Albin Michel • 2021 • 39 € • 248 pages.
Mathieu Pernot - La ruine de sa demeure
Du 8 mars 2022 au 19 juin 2022
Fondation Henri Cartier-Bresson • 79 Rue des Archives • 75003 Paris
www.henricartierbresson.org
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