Article réservé aux abonnés

SÉRIE – ARTISTES ET SCIENTIFIQUES

Honoré Fragonard : l’anatomie fait sa révolution !

Par

Publié le , mis à jour le
Dans le sillage de Léonard de Vinci, nombreux sont les créateurs qui ont eux-mêmes exploré les mystères du monde et ses phénomènes. Biologistes, médecins, ingénieurs, mathématiciens… Dans cette nouvelle série, Beaux Arts vous emmène à la rencontre de ces artistes-scientifiques, au fil des siècles. Suivons aujourd’hui les pas d’Honoré Fragonard (1732–1799), cousin du peintre mais surtout chirurgien et disséqueur hors pair, dont les « écorchés » nous sont parvenus intacts.
Honoré Fragonard, Buste de femme
voir toutes les images

Honoré Fragonard, Buste de femme, XVIIIe siècle

i

Pièce anatomique injectée à partir du cadavre d'une femme • Coll. musée Fragonard de l'École Vétérinaire de Maisons-Alfort • © Gilles Mermet / akg-images

De la belle ouvrage ! Avec son expression tendue et ses yeux saillants, le buste est une réussite. Le réseau de veines et d’artères ressort parfaitement grâce aux rehauts bleus rouges, dressant la cartographie de sa circulation. Une dernière couche de vernis et la pièce est prête à gagner les rayons de merisier aux côtés de ses semblables. Ni le plâtre ni la cire ne peuvent offrir un tel rendu : le créateur de la pièce n’est ni peintre ni sculpteur, mais anatomiste. Son matériau est le corps.

Dans la famille Fragonard, je demande le cousin, Honoré Fragonard. Ce dernier est né à Grasse en juin 1732, deux mois après son illustre parent, le peintre rococo Jean-Honoré Fragonard. Il embrasse la carrière de chirurgien, une profession alors en quête de reconnaissance. S’il ne demeure pas le moindre portrait d’Honoré, son nom marquera quant à lui de manière indélébile l’histoire de la médecine et en particulier de l’anatomie comparée.

La dissection, tout un art !

Honoré s’illustre comme un disséqueur hors pair et intègre la corporation des chirurgiens de sa ville natale en 1759. Fondateur de la science vétérinaire et rédacteur dans L’Encyclopédie (1751–1772), Claude Bourgelat le recrute comme professeur et démonstrateur d’anatomie dans l’école qu’il vient d’ouvrir à Lyon en 1762. L’année suivante, Fragonard est promu directeur et, en 1766, il dirige l’École vétérinaire d’Alfort qui vient d’ouvrir près des faubourgs parisiens, toujours sous la tutelle de Bourgelat.

 

Honoré Fragonard, L’homme à la mandibule
voir toutes les images

Honoré Fragonard, L’homme à la mandibule, XVIIIe siècle

i

Pièce anatomique injectée • 1,70 m • Coll. musée Fragonard de l’École Vétérinaire de Maisons-Alfort • © Gilles Mermet / akg-images

Mais comment faire classe de chirurgie lorsque la vivisection est encore condamnée par l’Église ? À cette époque, les cadavres sont précieux et s’acquièrent de façon obscure, auprès de fossoyeurs et de bourreaux… Il faut donc rentabiliser leur usage ! Pour conserver ses « écorchés », Fragonard met au point des techniques, ses fameuses « préparations » qui le rendront célèbre. Chaque cadavre est ainsi écorché, saigné, puis méthodiquement démembré. Muscles et organes, tumeurs et calculs sont isolés puis séchés dans une solution d’alcool. Les vaisseaux vidés sont réinjectés d’une solution ne craignant pas le pourrissement. Enfin, les corps sont oints d’un vernis dont Honoré tiendrait la recette de son cousin. Momifiés, les corps sont alors disponibles à l’étude ad vitam æternam.

Honoré Fragonard, L’homme à la mandibule (détail du dos et de la peau)
voir toutes les images

Honoré Fragonard, L’homme à la mandibule (détail du dos et de la peau), XVIIIe siècle

i

Pièce anatomique injectée à partir du cadavre d’un homme • 1,70 m • Coll. musée Fragonard de l’École Vétérinaire de Maisons-Alfort • © Gilles Mermet / akg-images

Fragonard n’est certes pas l’inventeur de ce procédé, dont l’usage remonte au moins au XVIe siècle. Mais il en pousse la maîtrise à un niveau jamais égalé ! « Venez et voyez » répondait le maître aux curieux souhaitant percer les mystères de ses écorchés en parcourant le cabinet de l’École (ouvert au public dès 1766). Mais il faudra finalement attendre plus de deux siècles pour que les corps ne livrent leur secret. À l’été 2003, la canicule qui s’abat sur la France fait transpirer les cadavres de Fragonard ! La chaleur est telle que les pièces suintent et révèlent la recette secrète des préparations du chirurgien : une injection à base de suif de mouton et d’alcool, censée, à l’époque, mieux supporter les hautes températures que la cire alors traditionnellement employée. La longévité des écorchés pouvait ainsi rivaliser avec celle des momies égyptiennes !

Retour au XVIIIe siècle. Malgré la protestation de ses élèves, Fragonard est relevé de ses fonctions en 1771, à la suite de tensions avec Bourgelat. Alors qu’il est l’auteur principal des centaines de pièces qui font sa renommée, l’anatomiste n’est donc plus en poste lorsque le cabinet d’Alfort obtient le titre de « cabinet du Roi » en 1777. À une époque où fleurissent les cabinets de curiosité, Honoré se tourne vers le marché privé et produit des écorchés pour de riches collectionneurs…

Honoré Fragonard, Le Cavalier
voir toutes les images

Honoré Fragonard, Le Cavalier, XVIIIe siècle

i

MUSEE FRAGONARD – ECOLE VETERINAIRE – MAISONS-ALFORT – FRANCE

Pièce anatomique injectée • Coll. musée Fragonard de l'École Vétérinaire de Maisons-Alfort • © Gilles Mermet / akg-images

Au-delà de la qualité de leur fabrication, c’est la mise en scène des écorchés qui fait leur force. Parmi les chefs-d’œuvre de Fragonard, figure Le Cavalier. D’un degré de finition identique, l’homme et sa monture se confondent en une créature terrifiante, valant à la pièce le surnom de « cavalier de l’Apocalypse ». Selon une légende, le cadavre serait celui d’une jeune femme aimée par Fragonard et fauchée trop tôt (une analyse révèlera finalement la base d’un pénis et contredira cette belle histoire). L’Homme à la mandibule, qui reprend le motif biblique de Samson, est plus dérangeant encore : sa cage thoracique grande ouverte laisse apparaître son cœur sanguinolent tandis qu’il nous fixe de son regard halluciné, comme pétrifié d’effroi. Fragonard aimait remplacer les yeux par des sphères de porcelaine d’un réalisme abrupt, qui parachève l’aura de ses figures.

Issu comme son cousin d’un milieu modeste, modèle de réussite par l’étude et artisan des progrès des sciences, le scientifique est glorifié à la Révolution. Après avoir prononcé la dissolution des Académies en 1793, le peintre Jacques-Louis David place les deux Fragonard en bonne position dans le Jury national des arts. Chargé de l’inventaire du cabinet d’Alfort, Honoré l’ampute non sans arrière-pensée revancharde de nombre de ses trésors pour enrichir les collections de l’École de Santé de Paris nouvellement créée, où il dispense des cours d’anatomie. Il s’éteint paisiblement à Paris en 1799, enterré la même année que la Révolution.

Musée Fragonard de Maisons-Alfort. Présentation en vitrine du « Cavalier » (à gauche) et de « L’homme à la mandibule » (à droite)
voir toutes les images

Musée Fragonard de Maisons-Alfort. Présentation en vitrine du « Cavalier » (à gauche) et de « L’homme à la mandibule » (à droite)

i

© Gilles Mermet / akg-images

Malgré leur force évocatrice qui a inspiré tout un imaginaire du mort-vivant, les écorchés servaient aux yeux de leur créateur une fin d’étude avant tout. Alors que l’esprit des Lumières ne veut plus séparer connaissances théoriques et savoirs pratiques, la chirurgie est enfin reconnue comme science. Honoré Fragonard n’avait pas la prétention d’être artiste au même titre que son cousin, mais on ne peut comme Christophe Degueurce, conservateur du musée Fragonard de Maisons-Alfort, qu’être fasciné par ce contraste complémentaire entre les figures suaves du peintre et les écorchés du chirurgien : « Le Siècle des Lumières, […] se présente à nous sous le visage des deux Fragonard, le peintre des jouissances du monde, et le savant voué à l’austère passion de la science. »

Arrow

Honoré Fragonard et ses écorchés. Un anatomiste au Siècle des Lumières

Par Christophe Degueurce 

Arrow

Musée Fragonard de l'École vétérinaire de Maisons-Alfort

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi